OUVRONS LES YEUX
Il décembre 1866.
Ouvrons les yeux !
Jamais, depuis 1815, la situation n'a été aussi grave. La plus petite faute commise par nous pourrait avoir d'irréparables conséquences.
Ce qui est à prévoir et à redouter, ce n'est pas l'agrandissement de la Prusse, ce n'est pas l'unification de l'Allemagne sous le sceptre de Guillaume P', proclamé empereur des Allemands ; ce qui est à prévoir et à redouter, c'est l'alliance de la Prusse avec la Russie, celle-ci impatiente de se relever de l'humiliation que le traité de 1836 lui a infligée en la soumettant, sur la mer Noire, à des interdictions plus blessantes qu'efficaces : car si cette alliance se nouait, la France serait sans force pour lutter contre elle. Que pourrait la France avec trente-sept millions d'habitants contre cent treize millions de Russes et d'Allemands protégés par le Rhin, qu'ils auraient devant eux, tandis qu'allant les attaquer nous l'aurions derrière nous ?
Nous ne saurions le répéter trop souvent, il n'y a qu'un moyen de ne pas tomber dans l'immense gouffre que nos victoires de Grimée en 1854 et que les notes de M. Drouyn de Lhuys en 1863 ont si profondément creusé : c'est de désarmer crânement, c'est de renoncer à toutes les interventions
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années, à toutes les immixtions inconsidérées; c'est de cesser de nous occuper des affaires des autres, et désormais de nous occuper uniquement et exclusivement des nôtres.
Toute autre politique serait fatale, aussi fatale que la politique de 1808 et de 1812, préparant 1814 et 1815.
Nous ne dirons pas : On peut nous en croire; nous dirons : On doit nous en croire, car la politique extérieure n'a jamais contredit aucune de nos prévisions. Toutes se sont toujours vérifiées.
Ce que la France doit aspirer à être et ce qu'elle peut devenir sans péril, c'est la nation la plus libre, la plus unie, la plus prospère de l'Europe ; mais ce à quoi elle doit renoncer au plus tôt, c'est à ses prétentions d'influence et d'ingérence.
La seule influence qu'elle doive exercer, c'est celle de l'exemple. Que la France soit la raison ! qu'elle soit la science ! qu'elle soit la lumière I
La leçon de l'Autriche sera-t-elle vaine? Qu'est-ce qui a égaré et perdu l'Autriche? N'est-ce pas la fatuité du parti militaire, qui se croyait et se proclamait invincible? Avant de combattre, il était déjà battu par l'alliance conclue entre la Prusse et l'Italie. Règle vérifiée par l'expérience : Les militaires ne doivent être consultés que sur le champ de bataille. Les consulter avant que les épées aient été tirées du fourreau a toujours été une faute : la soif et l'ivresse du vin ne sont rien quand on les compare à la soif de la gloire et à son ivresse ; cette soif et cette ivresse font chanceler les plus forts et aveuglent les plus clairvoyants. Il n'y a pas de grand capitaine dont elles n'aient été la perte.