LA PEUR
23 avril 1866
La peur ne calcule rien et grossit tout, qu'il s'agisse des risques de guerre ou qu'il s'agisse des éccurts de liberté.
Ne distingueint pas entre les périls imaginaires et les dangers réels, l'enfant commence par avoir peur des premiers, plus encore peut-être que des seconds ; mais graduellement le courage lui vient, il s'habitue aux seconds et rit des premiers, qui l'avaient épouvanté.
Quand donc les peuples cesseront-ils de se conduire conune des enfants? quand donc prendront-Us leur raison pour guide? quand donc auront-ils un autre courage que celui qui consiste à aller à la mitraille comme les bœufs vont à l'abattoir? Les peuples vieillis dans la servitude ont le courage que la discipline militaire leur a inculqué ; ils n'ont pas le courage qu'on puise en soi-même par le plein exercice de la réflexion.
Une révolution éclate : que font ceux qui la niaient la veille? Au lieu de la regarder en face, ils se hâtent, effarés, de lui tourner le dos et de se sauver, encourageant la terreur contre eux par la terreur qu'ils sèment autour d'eux. Que penserait-on de marins qui perdraient ainsi la tête au moment où la tempête menacerait de les submerger ?
Une guerre s'annonce : que font ceux qui auraient le plus grand intérêt à la conjurer? Au lieu de mettre dans une ba-
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lance toutes les raisons pour et contre , au lieu d'aller bravement au fond des choses, ils n'écoutent rien, ils n'entendent rien, ils ne discutent rien, ils ne vérifient rien, ils n'éclaircissent rien ; . ils courent à toutes jambes à toutes les Bourses y sonner le tocsin d'alarme. C'est ainsi qu'ils ont fait en 1840, lorsqu'il n'y avait qu'à ouvrir les yeux pour se rassurer; c'est ainsi qu'ils ont fait en 1863 et en 1864, lorsqu'il n'y avait qu'à se donner la peine de lire les dépêches du prince de Metternich et celles de lord Palmerston pour acquérir la certitude que ni l'Autriche ni l'Angleterre ne déclareraient la guerre à la Russie pour rendre à la Pologne une autonomie impossible, à moins que l'Autriche n'eût commencé par donner à la Prusse l'exemple d'une renonciation volontaire à la part qui avait attribué à ces deux puissances deux tronçons sur trois. C'est ainsi qu'ils font en 1866 ; les bruits les plus sinistres et les moins vraisemblables sont ceux qui trouvent les échos les plus nombreux et les plus retentissants.
Noua qui détestons la guerre, nous qui la méprisons, nous serions presque tenté de souhaiter que M. de Bismark eût l'imprudence de mettre le feu à l'un de ses canons, afin que la Prusse reçût la leçon qu'elle a mérité de recevoir par l'indignité de sa conduite à l'égard des duchés de l'Elbe.
Que parte ce coup de canon, et aussitôt partira ce cri :
A l'Italie, la Vénétie, la pleine possession d'elle-même des Alpes à l'Adriatique !
A l'Autriche, la Silésie et tout] le cours du Danube !
A la France, le tombeau de Charlemagne et tout le cours du Rhin l
De M. de Bismark il dépend que dans quelques semaines ce cri d'indignation se soit changé en cri de victoire et en fait accompli.
Peureux, rassurez-vous I II ne se peut pas que M. de Bismark veuille que la Prusse ait en 1866 le sort du Danemark en 1865* Or il dépend de la France qu'il en soit ainsi.