LA VÉNÉTIE ET LA SILÉSIB
4 mai 1866.
L'Autriche ne saurait plus se faire d'ûlusion ! Elle est gravement, très-gravement menacée.
Elle est menacée des deux côtés opposés : au nord par la Prusse, au midi par Fltalie.
Elle est prise entre ces deux puissances comme entre les detix mâchoires d'un étau.
Si la lutte s'engage, elle s'engagera à outrance, et si TAutriche est vaincue, l'Autriche peut être rayée de la carte de l'Europe.
La perte en quelques jours de la Lombardie a été un premier avertissement donné, en 1859, à l'empereur François-Joseph : que ce premier avertissement lui proflte en i8661
Ce conseil est celui d'un journaliste qui voit, dans une triple alliance contractée entre la France, l'Italie et la Prusse, une som'ce intarissable de complications et de périls; tandis qu'une triple alliance contractée entre l'Autriche , la France et l'Italie, lui apparaît comme la solution facile et certaine de toutes Jes questions européennes, depuis trop longtemps ajournées, questions qui s'amassent comme des nuages pour éclater un jour comme la foudre.
A moins que la dernière heure de son existence n'ait sonné, l'Autriche ne s'exposera pas à jouer la partie inégale de un contre trois ; elle détournera le coup qui la menace par un brusque changement de front, qui aura pour effet de rallier aussitôt à elle la France et l'Italie.
A moins que l'empereur François-Joseph n'ait perdu la vue, il jouera son j«u et ne jouera pas celui du roi Frédéric-Guillaume, ayant pour conseiller le comte de Bismark.
Quel est le jeu de l'Autriche?
Son jeu, c'est de ne pas hésiter entre la cession du Holstein, que la Prusse entend lui imposer, et la cession de la Vénétie que son propre intérêt lui conseille d'abandonner. Que l'Autriche cède la Vénétie, qui ne fait pas partie de la Confédération germanique, afin de garder le Holstein, qui en fait partie, sauf à en disposer plus tard en toute équité !
Qu'elle cède la Vénétie, et alors la proportion se retournera aussitôt en sens contraire ? Ce sera la Prusse qui sera isolée, ce sera la Prusse qui sera à l'état de un contre trois et l'Autriche à l'état de trois contre un.
La part de la force majeure, qu'on ferait après la bataille, pourquoi ne pas la faire avant ? Ne vantail donc pas mieux que ce soit la part de l'habileté triomphante que la part du courage malheureux, comme après Solferino?
Comment l'Autriche a-t-elle pu hésiter jusqu'à cette heure où nous écrivons, heure suprême et peut-être déjà trop tardive ?
Déjà l'effet de cette hésitation impardonnable a été de convertir le Journal des Débats^ le Siècle et VCpinion nationale en piédestal du comte de Bismark, que ces trois feuilles s'efforcent d'élever à la hauteur du comte de Gavour. Elles ne se bornent jplus à le justifier : elle le glorifient. Il a cessé d'être à leurs yeux un brouillon : il est devenu un grand homme.
Si l'Autriche jouait bien la partie que M. de Bismark lui a faite si belle, tout serait gain pour elle.
La cession de la Vénétie ;
L'union économique et maritime avec la France et l'Italie;
La libre mais équitable disposition du Holstein, faisant asseoir à ses côtés> sur les bancs de la Diète de Francfort, le Sleswig et le Lauenbourg;
La tutelle incontestée de la Confédération germanique ;
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La rentré^ en possession de la SUésie, faisant plus que compensation à la restitution de la Yénétie;
Enfin, le cours du Danube ayant pour extrémités la mer Noire, le détroit des Dardanelles et la Méditerranée.
Pouvant tout gagner sans aucun risque, l'Autriche aimerat-elle mieux s'exposer à tout perdre?
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LES EMOUCHEURS
5 mai 1866.
Il paraît qu^entre la France et la Pairie^ ce sera à laquelle de ces deux feuilles manquera le plus complètement de mémoire et écrasera sous les pavés les plus lourds la politique, glorifiée en 1863 et J864 par MM. Cohen et Dréolle.
Hier, c'était la France, qui, tournant en ridicule la politique dont elle avait été l'intrépide champion, la personnifiait dans le nom de don Quichotte.
Aujourd'hui, c'est la Patrie, qui, tournant à son tour en dérision la même politique, la compare à la scène du Voisin dans le Médecin malgré lui.
Le premier de ces journaux nous oppose Cervantes, le second nous oppose Molière; nous leur opposerons, à l'un et à l'autre, la Fontaine, malmenant ainsi les émoucheurs :
Le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur. Casse la tête à rhomme en écrasant la mouche. Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Raide mort étendu sur la place il le couche... Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.
Ce que disent la France et la Patrie de cette politique a la façon de Cervantes et de Molière, qui consisterait à faire de la
LES ËMOUCHELHS ^3i
France le gendarme de TEurope, c'est ce que nous avons toujours pensé et dit; aussi n'avons-nous jamais cessé de demander le désarmement de la France et l'abolition du recrutement obligatoire, mesures que MM. Cohen et Dréolle ont, au contraire, toujours combattues.
Mais quand on dépense trois cent soixante-sept millions par an pour entretenir une armée composée de sept contingents annuels de cent mille hommes chacun, n'est-ce pas le moins que cette armée serve à empêcher la guerre d'éclater en faisant reculer l'agresseur? Si une armée qui coûte si cher aux contribuables, et qui ajoute à l'impôt en argent l'impôt en nature, l'impôt en personne, l'impôt du temps, l'impôt du sang, ne sert même pas à cela, alors à quoi sert-elle, et pourquoi tarder plus longtemps à substituer la méthode américaine des armées improvisées à la méthode européenne des armées permanentes?
Au bas du traité de Londres du 8 mai 1852, la seconde signature apposée n'est-elle pas celle de la France, représentée par M. Walewski?
L'article 2 de ce traité ne porte-t-il pas textuellement cette reconnaissance formelle :
« Les hautes parties contractantes reconnaissent comme permanent le principe de l'intégrité de la monarchie danoise ? »
Si ce n'est pas pour faire respecter la signature de la France, pourquoi une armée?
Oui, cela est vrai, nous sommes absolu, c'est-à-dire logique, et nous disons aux « bons archers, mais mauvais raisonneurs » de la France et de la Patrie : Où ne vous mêlez en aucun cas des affaires qui ne sont pas les vôtres, c'est le mieux; ou, si vous vous en mêlez, alors allez jusqu'au l)out, ne les laissez pas en suspens ; ne vous exposez pas à l'injure de cette supposition que votre concours est réservé au plus offrant et dernier enchérisseur.
Le gouvernement français a pris deux engagements :
Par sa signature du 8 juillet 1852, il a garanti à la monarchie danoise son intégrité;
Par sa proclamation du 3 mai 1859, il a promis à l'Itahe qu'elle serait libre des Alpes jusqu'à l'Adriatique.
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Cette promesse formelle est conçue en ces termes :
« L'Autriche a amené les choses à cette extrémité, qu'il faut qu'elle domine jusqu'aux Alpes ou que l'Italie soit libre jusqu'à l'Adriatique ; car dans ce pays tout coin de terre demeuré indépendant est un danger pour son pouvoir. »
Puisque ces deux engagements ont été pris, il importe à notre honneur et à notre puissance qu'ils soient tenusi.
L'occasion de les remplir nous est offerte par le comte de Bismark; sachons en profiter.
L'Italie et l'Autriche sont l'une et l'autre dans une situation extrême ; il faut que la situation périlleuse de l'Autriche serve à tirer l'Italie de sa situation désastreuse.
Gela est possible; cela même ne serait pas très-difGcile, à la seule condition d'avoir une volonté ferme et un langage sincère.
Pourquoi le gouvernement français ne dirait-il pas au gouvernement autrichien : Rendez à l'Italie la Vénétie, qui lui est indispensable pour que l'Italie ne périsse pas sous le poids d'une armée écrasante, et l'Italie vous aidera à reprendre à la Prusse la Silésîe, qui vous a appartenu ; au besoin, mon concours, si un revers improbable le rendait nécessaire, vous serait assuré, à la condition de replacer les duchés de l'Elbe dans la condition qu'ils souhaitaient arUe àellum^ c'est-à-dire ayant que la guerre les fît sortir du Danemark sans les faire entrer dans la Confédération germanique.
Que souhaitaient les duchés? Ils souhaitaient de n'être liés au Danemark que par les liens de l'union personnelle, comme la Hongrie souhaite de n'être liée à l'Autriche que par les mêmes liens.
Que leur vœu soit exaucé, et le principe de l'intégrité de la monarchie danoise étant maintenu, on ne pourra plus dire qu'il n'a pas été fait honneur à la signature de la France, apposée au bas du traité du 8 juillet 1852 ! Messieurs les émoucheurs de la France et de la Pairie^ qui étiez si belliqueux en 1863, lorsqu'il s'agissait de s'exposer au risque d'une nouvelle campagne de 1812, que répondrez-vous?