SI VIS PACEM , PABA PACEM
6 mai 1866.
UNE QUESTION SANS RÉPONSE : — tel est le titre, plus provocateur qu'il n'est exact, d'un article de la France à l'adresse de la Liberté.
La question que nous aurions laissée sans réponse serait
celle-ci :
«Voulez- vous que la France intervienne partout où un différend s'élève entre deux Ëtats^ sous prétexte qu'il ne doit pas se tirer en Europe un seul coup de canon sans sa permission. »
Le rédacteur de la France^ M. Cohen, éprouve le besoin d'avoir une réponse plus catégorique encore que celle que nous croyions lui avoir faite; donnons-lui amplement une satisfaction qui nous coûte si peu.
Loin de vouloir que la France intervienne partout où un différend s'élève entre deux États, notre politique, au contraire, hautement proclamée, sincèrement pratiquée, serait que la France n'intervînt jamais et nulle part, ce qui lui permettrait, sans aucun péril, sans aucune imprudence, de donner à l'Europe l'exemple, non de la réduction de l'effectif et de la désorganisation des cadres, mais du désarmement le plus complet, moins la conservation de la force publique nécessaire à l'entière sécurité intérieure.
i34 tsee
Notre avis — contraire au précepte vulgaire, quoique latin : Si vis pacem^ para bellum — est que les armées appellent la guerre, comme les poudrières, la vapeur et le gaz appellent l'explosion. 11 y a plus de trente ans que notre précepte, à nous, est celui-ci : Si vis pacem^ para pacem, c'est-à-dire multipliez les chemins vicinaux, les routes de terre, les routes d'eau et les railways; abaissez les barrières, de telle sorte que les frontières ne soient plus que des lignes de démarcation d'États à États, comme celles qui existent de communes à communes; augmentez le nombre des ports de refuge en prévision du risque de naufrage ; faites que vos côtes deviennent moins inhospitalières; assainissez vos villes, combattez à outrance la misère imméritée, l'ivrognerie invétérée, l'ignorance abrutissante ; opposez aux maladies, qui sont les fruits de la guerre et de la mauvaise administration, la paix, l'hygiène et la salubrité; diminuez sans relâche et sans fin les causes de mort, et accroissez autant que possible la durée moyenne et la durée probable de la vie humaine ! la pak PARTOUT, LA PAIX TOUJOURS, uous paraîtrait, à nous, non la paix honteuse, mais la paix glorieuse. Ce serait l'humanité étant à la société ce que l'Océan est au ruisseau.
Telle est notre politique, et nous persistons à penser que c'est la grande et la vraie. C'est celle qui se déroulait à Sainte- Hélène aux regards de Napoléon P'^sur son rocher; c'est celle qui inspirait à son neveu Louis-Napoléon, à Ham, les belles pages qu'il écrivait dans sa prison !
Oui, nous sommes pour la paix, qui est le travail, comme nous sommes contre le jeu, qui est le hasard.
Nous disons à la France : Ne jouez pas !
Mais si, nonobstant ce conseil, la France a joué ou seulement parié, nous lui disons : Puisque vous vous êtes exposée à perdre, disposez-vous à payer !
Or la France, pour ne pas remonter plus haut, a joué en 1859 une grosse partie quil lui faut maintenant gagner à tout prix, car si l'Italie s'écroulait en même temps que le Mexique sur les épaules de M. Rouher, si éloquent que soit M. le ministre d'État, il y aurait lieu de craindre qu'il ne fût réduit à l'impuissance, nous ne disons pas de glorifier, mais de justifier la politique qu'il est chargé de défendre et quMl défend
SI VIS PACBII^ PARA PAGEM 135
avec un inépuisable talent, auquel tous ses adversaires, sang exception, se plaisent à rendre hommage.
Quoi qu'il en ait dit, la France n'est plus libre ; la France n'a plus sa liberté d'action.
La France est enchaînée, la France est rivée à l'Italie, et l'Italie, sans qu'aucun effort puisse maintenant la retenir ni l'arrêter, est poussée à la guerre par le Déficit précurseur de la Banqueroute, causée par l'impossibilité absolue de contrao* ter aucun nouvel emprunt, aussi longtemps que le 5 pour 100 italien, tombé si brusquement de 72 francs à 42 francs, ne sera pas vigoureusement relevé.
Cette énorme baisse de 30 francs est un immense fait dont il ne semble pas que la politique ait suffisamment mesuré toute la profondeur, qui est celle d'un gouffre : car si l'argent est le nerf de la guerre, il est aussi et tout autant le nerf de la paix.
Une nation qui n'a plus ni argent ni crédit serait une nation énervée s'il ne lui restait une dernière force, la foroe suprême du désespoir.
Empêcher la guerre d'éclater entre la Prusse et l'Autriche était et serait encore chose très-simple et très-facile ; empêcher la guerre d'éclater entre l'Autriche et l'Italie était chose très-aisée il y a deux mois ; aujourd'hui ce serait chose impossible. Le baromètre qui s'appelle la Bourse marque : Grande guerre^ et il a malheureusement raison.
—Mais pourquoi la guerre serait-elle inévitable en mai, s'il était possible de l'éviter en février?
— Parce qu'en février dernier la situation pécuniaire de l'Italie n'était pas ce qu'elte est devenue en mai, et que, maintenant que la Prusse la connaît avec certitude, le comte de Bismark peut agir et agira en conséquence. Il a pour allié le 5 pour 100 italien tombé à 42 francs ! Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, l'Italie appartient maintenant au comte de Bismark comme Faust à Méphistophélès , comme Robert à Bertrain, Il la conduira où il voudra,
La manière d'empêcher qu'il en fût ainsi, quoique ce ne soit pas l'avis de la France^ c'était de tenir le langage que nous avons indiqué, et contre lequel a protesté inconsidérément ce journal, non mieux inspiré en 1866 qu'en 1863, où toutes ses
136 tsee
combinaisons ont été déjouées, où toutes ses prévisions ont été déçues.
A moins que M. Cohen ne se soit jamais assis devant une table de jeu, ou qu'il n'ait jamais mis le pied à la Bourse, il ne peut ignorer que ce qui attire le joueur, c'est l'égalité des chances de perte et de gain ; si les chances de perte sont trop fortes et les chances de gain trop faibles, le joueur s'éloigne, et il a raison.
Rappelons-le : l'Autriche a 38 millions d'habitants au moins, tandis que la Prusse n'a que la moitié de ce chiffre; elle n'a que 19 millions d'habitants au plus; mais l'Italie a maintenant 22 millions d'habitants : 22 et 19 égalent 41.
Entre l'Italie et la Prusse ainsi réunies et l'Autriche isolée, la partie cesse d'être inégale : elle devieut alors tentante. Pour qu'elle ne le devînt pas, que fallait-il faire? Il fallait maintenir, il fallait accroître encore l'inégalité qui était l'obstacle infranchissable. Or le moyen s'offrait de lui-même à la France ; elle n'avait, pour étouffer la guerre dans son germe et l'empêcher de naître, qu'à dire ces simples paroles : « La puissance qui attaquera me trouvera immédiatement du côté de la puissance attaquée. »
Nous le demandons hautement : quelle est la puissance qui, étant certaine de trouver contre elle trente-huit millions de Français, eût osé assumer sur elle la responsabilité de l'agression?
Eût-ce été la Prusse avec ses dix-neuf millions d'habitants, contre l'Autriche et la France, réunissant soixante-seize millions d'habitants?
Eût-ce été l'Italie? Une telle supposition ne serait pas une hypothèse, mais une injure ; nous la repoussons donc loin de nous.
Que l'on varie autant qu'on pourra toutes les combinaisons de chiffres, et l'on se convaincra que, pour empêcher la guerre, la France n'avait qu'à se prononcer, la France n'avait qu'à donner à son armée ce nom glorieux : l'armée de la paix.
L'expérience ayant démontré que l'Italie ne peut respirer avec le poids du Quadrilatère autrichien sur la poitrine, à moins d'entretenir une armée ruineuse de trois cent mille hommes, la France voulait-elle revenir aux termes de la proclamation impériale du 3 mai 1859? Il n'y avait alors qu'à pro-