LETTRES D'UN MORT
France fie résignerait-elle à n'occuper que le troisième ou le quatrième rang lorsqu'il s'agit de se mesurer à Téchelle de la liberté comparée ? C'est l'honneur de la France de n'accepter aucune infériorité, quelle qu'elle soit. Marchandera la France la liberté, ce serait lui marchander l'honneur.
Les mêmes voix qui m'interrompent depuis vingt ans s'écrient de nouveau : « Mais les excès de la liberté ? »
Je leur réponds :
Si la liberté a ses excès , est-ce que le pouvoir n'a pas les siens ? J'admets le pouvoir avec ses fautes ; admettez la liberté avec ses écarts ! A quel titre la liberté serait-elle plus infaillible et plus irréprochable que le pouvoir? Est-ce qu'ils ne procèdent pas tous les deux de la même origine? Est-ce que tous les deux n'ont pas l'humanité pour source commune? Yoix imprudentes, voix intolérantes, allez donc jusqu'au bout de l'opinion dont vous êtes les échos I Osez donc nier le droit national et afOrmer le droit divin I
Mais si le droit national n'était qu'un droit éventuel, s'il n'était qu'un droit subalterne, alors la voûte du suffrage universel s'écroulerait sur elle-même, et l'Empire, dont elle était le fondement, ne serait plus qu'une usurpation.
Tolérance mutuelle ! tolérance du pouvoir à l'égard) des excès de la liberté, et tolérance de la liberté à l'égard des fautes du pouvoir I C'est ainsi que je comprends la politique ; je me la représente comme on a coutume de se représenter la Justice, tenant d'une main une balance.
En effet, la politique, c'est le pouvoir et la liberté en parfait équilibre, l'un ne pesant pas plus que l'autre.
Peu m'importe que le mécanisme qui met en mouvement les forces sociales soit en France et en Angleterre pareil ou différent; ce qui m'importe, c'est que la liberté dans les deux pays soit égale ; c'est qu'elle ne soit pas moins inviolable et moins respectée en France qu'en Angleterre.
J'ouvre mon Code, en tête duquel est la Constitution du 14 janvier 1852, Je lis :
ARTICLE PRBHIBH
« La Constitution reconnaît^ confirme et garantit les grands principes proclamés en 1789^ et qui sont la base du droit public des Français. »
Au bas et en renvoi de cet article i" est éerit cO qui suit :
« Voici l'indication de ces principes :
» La souveraineté de la nation et la séparation dea pouvoirs qui constituent la souveraineté; » L'égalité civile ; » La liberté individuelle; » La liberté des cultes; » La liberté de Tindustrie; » La liberté de territoire; » La liberté de la presse; » Le droit de Téunim, »
Vous qui m'avez vu à l'œuvre, vous qui avez sondé en d'autres circonstances les replis les plus secrets de mes opinions, vous qui savez que s'il y en a de plus éclairées, il n'y en a pas de plus sincères, croyez-vous donc, monsieur ie duc, qu'à mon âge il n'en coûte pas à l'écrivain aux prises avec un commis, — si éclairé et si bienveillant qu'on imagine ce dernier, •^ d'être légalement empêché de dire loyalement sa pensée, lorsque ce sentiment intérieur qui se nomme la conscience et qui n'est que le respect de soi-même vous commande de le feure, au risque de tomber sous le coup de l'appréciation la plus fausse ?
Groyez-vons qu'il soit tout simple que trente années d'études opiniâtres, consacrées à approfondir les questions politiques et économiques les plus ardues, soient un gage qui vaille et qui pèse moins que quelques mois de passage au travers d'un cabinet de ministre?
Croyez-vous qu'il soit tout simple que tous nos voisins ayant le droit de publier un journal sans autorisation préalable. noue, Français, n'ayons pas ce droit?
Croyez-vous qu'il soit tout simple qu'un Napolitain, qu'un lazzarone, qu'un serf de la paresse affranchi tout à coup par l'unité d'hier, ait plus de droit qu'un Français sexagénaire formé à l'apprentissage de trois révolutions?
Croyez-vous qu'il soit tout simple que vingt et un Français, propriétaires de vignes ou cultivateurs de blé, ne puissent pas faire impunément en France ce que peuvent faire impunément chez eux, à Londres, à Bruxelles, à Genève, ii J^tapleSy
LETTREê D'UN MORT XMi
des Anglais, des Belges, des Suisses, des Napolilains, ayant le droit de se réunir en aussi grand nombre qu'il leur plaît et de discuter toutes les questions qu'il leur paraît utile de débattre?
Croyez-vous qu'il soit tout simple qu'un ancien pair héréditaire, un ancien président du conseil des ministres, un membre de l'Académie française, un membre de l'Académie des sciences morales et politiques, M. le duc de Broglie, ne pnÎMe, même à Tautographie, confier les Mémoires de sa vie? GroyesK^TOtts que l'en empêcher, ce ne soit pas blesser au cœur tous ceux qui pensent comme lui, et aussi tous ceux qui pensent autrement que lui ?
Stc«) etc., etc.
8i votts persistez à croire que ceU soit simple et que cela puisse être durable, souffres, monsieur le duc, que je vous répète ici que vous vous trompe? et que des distinctions spé* cieuses égarent votre esprit.
Le droit d'appréoter et de discuter l'important discours que vous avez prononcé, ayant été solennellement reoonnn par M. le ministre d'État dans la réponse qu'il a faite à M. Bonjeaiif je compte user de ee droit, qu'il était plus &cile de contester en principe que de supprimer en fait ; je compte revenir sur vos distinctions plus ingénieuses que vraies. Aujourd'hui, je ne discnte pas ; je livre seulement passage au flot impétueux des douloureux sentiments qui, après une première et rapide lecture, ont soulevé la dalle de la tombe au fond de laquelle reposent toutes les passions, toutes les illusions, toutes les ambitions qui sont la vie de l'homme de la liberté.
xxxu !§••