AVERTISSEMENTS DE LA PMSSE ET DÉMISSIONS
A MONSIEUH HENRI BOUT, RÉDACTEUR i^ CHEF DE LA PreSSC.
^ '-^ ' ' 'I9tnai 1887.
Mon cher ami,
La situation qu'ont faite à trois des !rédacteurs poïitiijues de la P7*esse les deux avertissements que ce journal a reçu coup sur coup, les 22 janVierr et lÔ février 1866, sans qu'eue pût les prévoir (1), situation dont ne cessent de s'occuper depuis huit jours tous les journaux de l'étranger et des départements, ne saurait se prolonge? plus longtemps sans risquer de se fausser. Je vous prie donc de vouloir bien aujourd'hui même annoncer à vos lecteurs, qui sont aussi un peu les miens, que j'ai êibsolument cessé de vous prêter le concours que, d'accord avec la propriété de la Presse , vous étiez instamment venu mô demander en décembre 1862.
(i) Est-ce qu'un journal peut prévoir les avertissements qui le frapperont? Est-ce que tous les journaux, sans distinction d'opinions, n'ont pas reçu des avertissements se justifiant par leur impartialité, si l'impartialité suffisait pour les justifier? Est-ce que les 7 et 8 juin 1852, le Constitutionnel n'a pas reçu deux avertissements donnés en deux jours à M. le docteur Louis Yéron, à l'occasion d'une* affirmation réitérée de M. Granier de Gassagnac? Est-ce que le Constitutionnel n'a pas été de nouveau averti le 19 septembre 1853 ? Est-ce que le Pays n'a pas été averti les 6 mai 1852 et 21 août 1854? Est-ce que la Patrie n'a pas été avertie deux fois, les 12 août 1853 et 16 février 1854? Est-ce que la Patrie n'a pas été avertie de nouveau le 10 novembre 1857? Est^se que YUniver» n'a pas été averti deux fois, les 26 mars 1857 et 10 juillet 1859? Est-ce que V Univers n'a pas été de nouveau averti les 11 octobre et 26 décembre 1859? Est-ce que, enfin, la Presse, alors qu'elle avait pour principal propriétaire et pour directeur M. Solar, n'a pas eu deux avertissements, les 16 février et 13 mai 1860^ le premier donné à M. Peyrat le second donné à M. Solar lui-même ?
LETTRE lyCN MORT
Ce conccmrs consistait à vous adresser les articles que me dicteraient les circonstances, et à vous proposer les rédacteurs p^tiques qui me paraîtraient les plus capables de maintenir léTresse dans la ligne que je lui avais tracée depuis trente am : la liberté sans la révolution. Là s'est étroitement brfHié ce concours, dont Timportance et aussi la responsabilil!^ ont été considérablement exagérées par ceux qui ignorîflênt la vigilance et Tactlvîté de chaque jour déployées par vous dans le consciencieux exercice de vos fonctions de rédacteur en chef,
(J'ouvre ici une parenthèse pour dire que je garde, afin de servir à l'histoire de la liberté de la presse en France sOus le décret orgatrique du 17 février 1852, tout un carton rempli d'articles dont les épreuves sont criblées par vous d'observationis marginales et de propositions de suppressions; articles qjâ n'ont- été insérés' qu'après' de nombreuses et soiivent de larges mutilations, toujours subies de ma part sans que j'y aie opposé la plus petite résistance et sanâ que ma susceptibBhé en ait jamais été blessée, car une double et lourde responsabilité pesait sur vous : responsabilité devant l'avertissement, là suspension et la suppression du journal; responsabilité devant les propriétaires de la Presse, vos associés.)
Pourquoi je cesse de vous prêter le concours qui aura été marqué en 1M3 par la part que j'ai prise aux élections de Paris, et en 1864 par Topposîtion que j'ai faite à une guerre qui n'eût peut-être pas réussi à ressusciter la Pologne, mais qui eût certainement jonché l'Europe de cadavres et de ruines : c'est ce qu'il me reste à dire, et c'est ce que je dirai avec l'incommode et ponctuelle sincérité dont beaucoup ont pu se plaindre, mais que nul n'a jamais contestée.
Après le second avertissement donné à la Presse par un ministre dont j'étais et dont je reste l'ami, il n'y avait pas à délibérer, selon moi; il n'y avait pour ce journal qu'à se rester fidèle à lui-même et qu'à ne pas contredire ses antécédents. Lorsque j'étais le principal propriétaire de la Presse, divisée en cent parts, lorsque sur ces cent parts j'en possédais quarante-deux, qui me donnaient droit à quarante-deux voix sur quatre-vingts voix au plus composant le conseil des intéressés, lorsque je formais conséquemment, à moi tout seul, la majorité et que la rédaction en chef était dans mes mains,
au-dessus des convictions de récrivain ai-je jamais mis les intérêts du propriétaire ? La suspension de la Presse en juin 1848, le jour où j'étais enfermé à la Conciergerie en même temps que M. de Persigny; les procès de la Presse en 1850, parce qu'elle défendait intrépidement, contre la loi du 31 mai, le suffrage universel qu'on allait mutiler ; la suspension volontaire de la Presse après le 2 décembre 1851 ; les deux avertissements reçus par elle les 9 avril et 1"' septembre 1852; les avertissements reçus par elle les 1«' mars 1853 et 22 mars 1854 attestent le contraire,.. Ai-je jamais reculé devant la menace et déserté devant le péril? En maxs 1848, ai-je disparu devant l'émeute qui assiégeait les portes de mon cabinet de travail? Est-ce que je ne les lui ai pas, au contraire, fait ouvrir toutes grandes? Après avoir pris, le 29 octobre 1848, l'initiative de la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, est-ce que, sous le coup des lettres — lettres violentes de menaces et lettres amicales d'avis — que je recevais chaque matin, et dans lesquelles on m'annonçait que le soir j'aurais cessé de vivre si je persistais à soutenir cette candidature, est-ce que j'ai cédé aux conseils de la lâcheté se déguisant sous les traits de la prudence ?
Les propriétaires de la Presse^ lorsqu'ils venaient, pendant l'automne de 1862, faire à mon concours des appels réitérés, savaient donc parfaitement à quel caractère et à quelle plume ils s'adressaient. Ils savaient parfaitement que si je puis m'abstenir, je ne sais pas reculer. Je ne méprise pas les poltrons, à la condition qu'ils le soient franchement. Je n'ai contre eux aucun des préjugés qui les condamnent. Je ne méprise que les fanfarons. La forfanterie est au courage ce que l'hypocrisie est à la vertu. Je comprends parfaitement qu'on ne fasse pas un journal d'opposition, mais, sillon fait un journal d'opposition, qu'on le fasse sincèrement et bravement I Pas de masque ! pas de travestissement I pas de simulacre ! Si vous avez les opinions du Constitutionnel et que vous ayez des actions de la Presse, soyez conséquent : faites un arbitrage I Vendez vos actions de la Presse et achetez des actions dû Constitutionnel I Mettez votre conscience politique en règle ! Accordez vos intérêts avec vos convictions ! Voilà ce que je comprends. Mais ce que je ne comprends pas, ce
LETTRES D'UN MORT xli
que je ne saurais comprendre, c'est l'attitude de propriétaires effarés, se séparant de leurs coassociés, divisant la propriété en deux groupes ennemis, s'exagérant à plaisir le péril, criant de toutes parts que la Presse allait être non pas seulement suspendue, mais supprimée; se réunissant en permanence, désavouant la rédaction et conspirant contre elle...
Est-ce donc que la rédaction, ainsi traitée en suspecte, s'imposait à la propriété du journal? Nullement.
Quel fut, TOUS le savez, le premier mouvement du rédacteur, M. Clément Duvernois, qui venait d'être frappé coup sur coup par deux avertissements? Est-ce que ce ne fut pas de venir avec empressement, en ma présence, vous offrir de se retirer si vous pensiez que sa collaboration fît courir au journal des périls que la majorité de la propriété du journal ne voulût pas affronter?
Les propriétaires, auxquels il a été donné connaissance de cette offre, n'avaient qu'à l'accepter.
Il est vrai que j'avais hautement déclaré que, si l'offre spontanée de M. Clément Duvernois n'était pas rejetée, je cesserais de faire violence à mes goûts de méditation et de silence, et que vous auriez également à pourvoir à mon remplacement, ce qui n'était pas difficile, puisqu'on 1862 j'avais mis à mon concours pour uniques conditions qu'aucun traité ne nous lierait, que je ne recevrais aucun traitement, et que le prix de mes lignes serait le prix qu'on payait à celui des rédacteurs politiques qui était le moins payé.
Même déclaration fut faite par M. Vermorel.
Il y avait à accepter ou à rej eter ces trois démissions spontanées
Si la propriété de la Presse^ convoquée et consultée par vous, se fût bornée à accepter purement et simplement ces trois démissions, elles eussent été maintenues sans explication et sans bruit.
Mais ce n'est pas là ce qui est arrivé : et ce qui est arrivé, c'est ce qu'il importe que les lecteurs sachent, afin qu'il n'y ait pas de méprise et que d'honorables démissions ne risquent pas d'être qualifiées de lâches désertions.
Après être venue chez moi, le mardi soir i3 février, me déclarer qu'entre le risque d'une suspension et la retraite de M. Clément Duvernois, suivie de la mienne, le journal n'hésitait pas, ne pouvait pas hésiter, la propriété de la Presse^ en
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la pôrôonne, il est traî, d'autres propriétaires, s'est ravisée : elle est allée au ministère de Tintérleur.
Cette façon de faire intervenir le gouvernement entre la propriété et In rédaction, façon empruntée aux errements du Constitutionnel et du Pflys, fausse, toutes les situations : La situation de la propriété, La situation du rédacteur en chef, La situation de la rédaction.
C'est contre cette immixtion extérieure, au moins inutile, de la part d'une portion de la propriété, que j'entends protester publiquement par ma retraite expressément motivée dans cette lettre, dont je vous demande l'insertion sans que vous y retranchiez un seul mot, afin que la responsabilité en retombe exclusivement sur moi et ne puisse pas justement rejaillir sur vous en solidarité.
Cette insertion, mon cher ami, votre amitié pour moi la doit à mon amitié pour vous.
Sans cette vieille amitié qui vous a distingué si jeune, je n'eusse certainement pas consenti à vous aider dans la tâche difficile, presque impossible, de replacer un journal à égale distance des oppositions et du pouvoir, aussi indépendant des unes que de l'autre, n'étant ni servile m hostile, souhaitant sincèrement l'affermissement de l'Empire, mais voulant fermement la plénitude de la liberté et la faisant passer avant toute autre considération. Il y a des journaux, il y a des écrivains qui veulent la liberté sans l'empire ; il y a des écrivains, il y a des journaux qui veulent l'empire sans la liberté ; la Presse, vous ayant pour capitaine et m'ayant pour pilote, voulait ardemment la liberté avec l'empire, comme, après la tempête, le marin échappé au naufrage aspire au port. En effet, pour l'Empire, l'arbitraire estl'écueil; la liberté fest le port.
Recevez mes adieux, mon cher ami. L'avenir prononcera entre ceux dés propriétaires de la Presse qui, aveuglés par la crainte, ont renié son fondateur, et ceux qui, avec vous, lui sont restés bravement fidèles.
EMILE DE GIHARDIN.