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LE SUICIDE NATIONAL

exaucés et ils savent comment on peut y aider, vont n'avoir ensemble que 15 enfants : cela fait 15 remplaçants pour 20 personnes, les parents, à remplacer.

De ce train, en 3 générations, la population française, de souche française, perdra la moitié de son effectif et sera réduite, par conséquent, de près de 39 millions d'âmes à moins de 20 millions ; dans les 3 générations suivantes, elle perdra encore la moitié de l'effectif restant et sera réduite à 10 millions.

« Voilà les perspectives, disons, sans hésiter, voilà la certitude. » C'est la mort par le chloroforme, nullement douloureuse, et pourtant c'est la mort.

Il semble bien qu'il soit impossible que l'on puisse se faire illusion. Et cependant il y a des hommes, et ils sont nombreux, qui ne veulent pas croire encore que la situation soit si grave. Est-ce patriotique amour-propre, bien compréhensible ? Est-ce crainte de voir peser sur ses épaules des responsabilités personnelles lourdes à porter ? Est-ce la difficulté d'avouer qu'on s'est trompé dans sa vie politique et sociale ? Je ne sais. Mais ce qui est certain, c'est qu'on cherche tous les moyens pour essayer de se convaincre que le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'on veut le dire.

Dès qu'il y a une légère amélioration dans le total des naissances annuelles, on crie à la victoire. On remonte la pente, dit-on, la France se ressaisit, et on le répète encore quand les statistiques suivantes viennent nous rappeler à la réalité. Après une hausse légère qui nous avait permis d'enregistrer un excé-

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dent de naissances sur les décès, voilà que nous sommes obligés d'avouer à la face du monde entier, que, en pleine paix, sans épidémie, ni grandes catastrophes, nous ne pouvons plus, aux foyers français, combler les vides faits par la mort. Plus de cercueils que de berceaux !

La France se meurt, et elle s'en va vers le tombeau, comme s'en vont tous ceux que dévore la terrible phtisie. Les périodes bonnes alternent avec les mauvaises. Un jour le soleil luit, le malade se croit guéri et il échafaude de beaux projets d'avenir ; le lendemain une nouvelle poussée du mal survient ;Ltous les beaux rêves sont anéantis. Et ainsi jusqu'à la catastrophe finale.

France et Europe.

France et Europe.

« I/homme est ainsi fait, dit M. Arren (i), qu'il aime voir dans son bonheur ou dans son malheur quelque chose de singulier et d'exceptionnel. Lorsqu'il fut bien établi que la France se « dépeuplait », nous fîmes de la dépopulation une calamité nationale et comme une sorte d'invention de notre pays. Une généralisation se fit assez vite : à l'étranger, disait-on les naissances augmentent sans cesse : voyez l'Allemagne ; chez nous au contraire. L'alarme fut au plus haut degré lorsque furent publiés les résultats du recensement de l'empire allemand fait l'année dernière (1905). On entendit partout répéter que chaque année la population de l'Allemagne s'accroissait de 800.000 âmes, et l'on voyait, dans l'avenir, une nouvelle invasion de la Germanie toujours grandissante dans une France qui se mourait.

(1) J. Arren. Le suicide social. Correspondant, 25 novembre 1906, p. 708.

Notons d'abord que ce qui nous importe le plus ce n'est pas de connaître l'augmentation ou la diminution brute de la population d'un pays. Celle-ci dépend non seulement du nombre des naissances, mais de la mortalité, de l'émigration, de l'immigration, etc. Ce qu'on veut avant tout connaître et mesurer, c'est la vitalité et la fécondité d'un peuple. Est-il dans une période de croissance et de vigueur ? Son expansion est-elle finie et se trouve-t-il sur la pente descendante qui mène à la disparition ? Voilà ce qu'on demande aux statistiques. On voit que les chiffres de population ne nous donneraient pas d'indications suffisantes. Ce sont donc les statistiques de natalité qui renseigneront le mieux : et encore, si on veut comparer différents peuples entre eux, faut-il faire subir une correction à ces chiffres permettant d'éliminer des éléments étrangers de variation. Les chiffres exprimant le coefficient de natalité que nous citerons, donnent le nombre de naissances légitimes par année et par mille femmes mariées de quinze à quarante-cinq ans. Ce chiffre exprime vraiment la fécondité d'une nation.

Or, si nous jetons un coup d'œil rapide sur les statistiques de la natalité, de 1881 à 1903, nous constatons un mouvement général de décroissance. L'Autriche, il est vrai, reste à peu près stationnaire avec un chiffre de 32,84 naissances, la Norvège passe seulement de 37,59 à 35,62, mais toutes les autres nations subissent une décroissance qui est

de 7 pour ioo pour l'Italie et la Suède, de 10 pour ioo pour l'Ecosse et la Bavière ; de n pour ioo pour la Prusse, de 12 pour 100 pour l'Empire allemand, de 15 pour 100 pour le Danemark et la France, de 17 pour 100 pour l'Angleterre, de 18 pour 100 pour la Nouvelle-Zélande, de 24 pour 100 pour la Saxe et la Belgique, de 25 pour 100 pour l'Etat de Victoria, et de 33 pour 100 pour celui de la Nouvelle-Galles du Sud.

Par ce simple coup d'œil circulaire, nous apprenons bien des choses. La France tout d'abord ne nous apparaît plus comme une pestiférée entre les nations. Le chiffre de la natalité y a passé, il est vrai, de 22,73 à 19,29. Mais en Allemagne, il passait de 36,44 à 32,01, et dans des pays comme la Belgique, l'Angleterre et la Saxe, la décroissance suivait une marche beaucoup plus rapide.

Si l'on ramène donc l'idée un peu confuse de dépopulation à la notion très nette de la diminution de natalité, le premier examen des statistiques révèle aussitôt que ce phénomène s'est fait sentir à des degrés différents chez la plupart des peuples. La France n'est donc pas une exception.

C'est un fait, il y a un fléchissement de la natalité chez tous les peuples européens. Mais il ne faut pas oublier que cette baisse de la natalité a commencé chez nos voisins beaucoup plus tard que chez nous, qu'elle y est moins rapide et qu'elle a plutôt tendance à se ralentir encore. Tandis que nous bouclons péniblement notre budget humain, toutes les

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autres nations font des gains considérables. Les Allemands gagnent chaque année de 800.000 à 900.000 habitants, les Anglais de 350.000 à 400.000, les Italiens de 300.000 à 360.000, les Autrichiens de 250.000 à 300.000, les Hongrois de 180.000 à 250.000 ; les Pays-Bas et la Belgique, eux-mêmes, ces pays qui ont respectivement une population six et sept fois moindre que la nôtre, ont chaque année un excédent de naissances triple et double de notre chiffre moyen de 30.000, les Pays-Bas 90.000 et la Belgique 60.000.

On voudrait, en parlant d'une glissade universelle vers la mort, calmer nos trop justes craintes. Puisqu'il ne s'agit pas seulement de dépopulation française mais de dépopulation européenne, à quoi bon nous inquiéter. C'est une crise nécessaire à traverser.

Ce qui doit nous préoccuper tous c'est la situation de notre pays en Europe. Qu'étions-nous hier, que sommes-nous aujourd'hui ? Voilà la vraie question.

Jadis, la France était véritablement la grande nation. Le règne de Louis XIV, depuis le traité de Westphalie jusqu'à celui de Nimègue (1648-1678), marque son apogée.

Or sa grandeur ne venait pas seulement d'une civilisation plus avancée et d'une unité plus parfaite, elle venait surtout, bien qu'on ne le fasse pas suffisamment remarquer d'ordinaire, d'une population plus nombreuse. On ne s'étonne plus de sa

prépondérance sous Louis XIV, lorsqu'on sait qu'elle contenait alors les 79/100 de la population des trois grands États qui dirigeaient la politique et qui étaient seuls capables de se mesurer avec elle à armes égales sur les champs de bataille ou dans les joutes de la diplomatie, France, Allemagne, Autriche, Angleterre et vraisemblablement les 20/100, c'est-à-dire le cinquième de toute la population européenne (1).

Le nombre des grandes puissances ayant changé depuis, c'est avec l'Europe qu'il convient de continuer la comparaison. Quelle différence entre l'Europe de 1801 et celle de 1910. La première comptait environ 175 millions d'habitants ; la seconde en

(1) Population des grandes puissances de l'Europe en 1700.

(D'après M. I^evasseur. Annales de démographie internationale (1879).

France 20 millions d'habitants

Grande-Bretagne et Irlande. . 8 à 10 —

Empire d'Allemagne. ... 19 —

Etats compris en partie dans l'Empire germanique.

Autriche 12 à 13 millions d'habitants

Prusse 2 —

Soit en tout 50 millions.

Population des grandes puissances en 1789.

France 26 millions d'habitants

Grande-Bretagne et Irlande. .12 —

Russie 25 —

Empire d'Allemagne .... 28 —

Etats compris en partie dans l'Empire germanique.

Autriche 18 millions d'habitants

Prusse 5 —

Soit en tout 96 millions.

compte plus de 438 millions. L,a population a plus que doublé ; elle a augmenté de 263 millions, c'està-dire de 150 pour 100.

I,a population de la France politique de 1801, avec ses nouvelles et naturelles frontières, s'élevait à plus de 33 millions d'habitants, supérieure en nombre, en cohésion, en forces vives, à quelque nation que ce fût, excepté la Russie, qui ne dépassait guère alors 36 millions d'habitants, et dont l'état de civilisation matérielle était d'ailleurs si inférieur au nôtre.

Mais l'Angleterre (avec l'Ecosse et l'Irlande) n'atteignait que 16 millions d'habitants, moitié moins que nous !

I/empire d'Allemagne de la fin du XVIIIe siècle, morcelé, disloqué, purement nominal, comptait environ 25 millions d'habitants, dispersés non pas seulement dans les 300 états environ siégeant ù la diète, mais dans les 1.800 à 1.900 états souverains autonomes — et si souvent rivaux — qui le composaient ; en 1801, il était déjà brisé en fait, en attendant 1806.

De l'Italie, on ne connaissait que le royaume de Sardaigne, avec 2.700.000 habitants ; le grand duché de Toscane, ou royaume d'Etrurie, avec 1 million d'habitants ; les Etats de l'Eglise, avec 2.600.000 ; le royaume de Naples, avec 4.800.000, etc.; en définitive, c'est à peine si la Péninsule entière, déchirée en dix lambeaux, comprenait une population de 17 millions d'âmes.

L'Autriche et la Hongrie ensemble n'arrivaient pas à 25 millions. En un mot, la France des traités de Campo-Formio , de Zurich et de Lunéville représentait à elle seule presque la cinquième partie de l'Europe, où elle figurait au premier rang, l'emportant de beaucoup sur tout autre peuple.

Aujourd'hui, une Europe nouvelle est sous nos yeux, Cent dix ans ont suffi pour que la terre soit plus transformée qu'elle ne l'avait été depuis le premier balbutiement des hommes.

L'Europe dépasse 438 millions d'habitants ; la France n'est montée qu'à 39 millions d'habitants, ayant perdu les frontières naturelles qu'elle avait enfin acquises en 1801, et n'ayant conservé que la partie de l'ancien sol national, où vivaient alors 26 millions d'habitants ; sur ce territoire identique, le nombre des hommes n'a ainsi augmenté que de 13 millions, passant de 26 millions à 39 millions — soit un accroissement proportionnel de 46 pour 100. Elle est moins de la onzième partie de l'Europe, alors qu'elle en était presque la cinquième.

L'Angleterre dépasse 45 millions d'habitants, augmentée, sur un même territoire, de 29 millions, soit de plus de 180 pour 100.

L'empire allemand s'est reforgé comme l'épée de Siegmund sous le marteau de Siegfried, comptant d'abord 39 millions d'habitants en 1872, et aujourd'hui 65 millions, soit une augmentation de 40 millions d'âmes depuis 1801 et de 26 millions depuis

3 8 LE SUICIDE d'une bace

1870, avant la guerre ; soit, par rapport à 1801, une augmentation proportionnelle de 152 pour 100, et, par rapport à 1870, une augmentation proportionnelle de plus de 65 pour 100.

Depuis la guerre, la France, qui comptait 36.067.064 habitants en 1870, et qui en a perdu 1.597.228 avec l' Alsace-Lorraine, n'est remontée qu'à 39.252.450, regagnant ainsi seulement 2.782.409 habitants (1).

L'Italie compte plus de 34 millions d'habitants, ayant presque doublé, et grandit sans cesse. Encore quelques années, et elle nous aura rejoints.

(1) Population des grandes puissances de l'Europe en 1815, d'après M. Levasseur, (en millions d'habitan s).

France 29,5

Angleterre 19

Autriche 30

Prusse ic

Russie 4;

Confédération germanique (dans laquelle étaient comprises en partie l'Autriche et la Prusse. ... 30 En tout, 1 39 millions La France ne figurait plus dans ce tout que pour 20 pour 100, c'est-à-dire qu'elle avait deux fois moins d'autorité que sous Louis XIV.

Population des grandes puissances de l'Europe en 1880, (en

millions d'habitants).

France 37,2

Grande-Bretagne et Irlande 34,8

Autriche 39,0

Empire allemand 45,6

Russie d'Europe 84,5

Italie 28,6

Soit en tout 270 minions d'habitants. La France n'y figure que

pour 13 pour 100.

L' Autriche-Hongrie atteint le nombre de 50 millions d'habitants ; l'Espagne, celui de 20 millions ; la Belgique et les Pays-Bas dépassent 14 millions, au lieu de 5 millions en 1801, ayant ainsi augmenté de 180 pour cent depuis cent dix ans.

Le tsar de toutes les Russies a peine à compter ses peuples : plus de 138 millions d'âmes « vivantes », rien qu'en Europe, soit une augmentation de plus de 240 pour 100. En territoire, la Russie d'Europe équivaut à plus de la moitié du continent occidental ; l'empire, dans son ensemble, en Europe et en Asie, s'étant repris à grandir de jour en jour en richesse, en vigueur, compte près de 160 millions d'habitants et une étendue de près de 23 millions de kilomètres carrés, plus de deux fois toute l'Europe.

Il y a 100 ans, on pouvait ne compter qu'avec les peuples d'Europe, le reste du monde ne comptait pas. La Chine et le Japon étaient endormis, l'Afrique une terre inconnue, l'Amérique presque un désert, les Etats-Unis avaient 5.308.483 habitants en 1800, les Etats de l'Amérique du Sud, simples colonies espagnoles ou portugaises, à peine peuplés de quelques centaines de milliers de blancs, de quelques millions d'indigènes, n'atteignaient pas plus de quatre à cinq millions, le reste du monde presque des rêves.

Aujourd'hui, le Japon a surgi du sein des eaux. Né d'hier, il joue déjà un rôle important dans le monde avec ses 65 millions d'habitants, son armée, sa flotte formidable.

3o LE SUICIDE D'UNE RA.CE

Et voici, en Amérique, devenus peuples indépendants, se fortifiant sans cesse, le Pérou avec 5 millions d'habitants ; le Chili, avec 3.500.000 ; la République Argentine, avec 6 millions ; d'autres jeunes Etats sud-américains, pleins d'activité, avec 18 à 20 millions d'habitants; au nord, le Mexique, avec 16 millions d'habitants résolus, entreprenants, le Dominion du Canada, ces anciens « arpents de neige », de plus en plus prospère avec 6 millions d'habitants ; les Etats-Unis enfin, vraiment nouveau monde, miracle de vitalité, avec plus de 95 millions d'habitants (1).

Autrefois, on ne dérangeait pas impunément les plans de la France. Elle pouvait parler haut et ferme, sa voix était entendue. Rien ne se faisait sans qu'elle n'eût son mot à dire. Son drapeau était partout respecté et ceux qu'il abritait étaient en sécurité. I,e monde entier savait ce que valait l'intervention de la première des nations.

Aujourd'hui la France n'a plus une place prépondérante dans le concert des peuples. Les grands intérêts mondiaux se traitent dans les chancelleries, et il semble que de plus en plus on ne tienne pas compte de nous. Nos hommes d'état, pour ne pas avoir l'air d'être tout à fait quantité négligeable, se transforment en virtuoses, chantent des hymnes à la paix internationale. C'est une réponse facile aux provocations de l'extérieur. C'est une manière

(1) J. ROCHE. — Art. La Population du monde.

FRANGE ET EUROPE 3l

habile de dissimuler toutes les reculades. A la fin d'une année parlementaire (1910), notre ministre des Affaires étrangères, du haut de la tribune française, parlant des graves événements qui avaient tenu l'Europe entière haletante, et qui s'étaient réglés sans que la France intervînt, ne trouvait rien de mieux à dire que partout ses agents diplomatiques avaient donné des conseils de paix. C'était toute la réponse qu'on était capable de faire à ceux qui demandaient comment en Afrique, en Asie, dans l'Europe centrale, on avait sauvegardé les intérêts français.

Les étrangers se rendent mieux compte que nous de notre situation. « Le Français s'adore luimême, disait récemment la Gazette de Cologne. Il y avait peut-être, au temps passé, un petit grain de raison à cette autoadoration, mais elle est main tenant dans une disproportion si criante avec la puissance matérielle et intellectuelle de la France, qu'elle est aux yeux des étrangers une preuve de folie. »

C'est une boutade haineuse, mais il faut reconnaître qu'elle contient une part de vérité.

On nous compare parfois à un phtisique qui se prend encore pour un athlète enrhumé. « Que sert à nos voisins de s'indigner ? Les airs hautains, les tons cassants ne sont plus de saison, quand tout s'en va chez eux, prestige, argent, force morale, force vitale. Le mieux est de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d'essayer par une grande ré-

3a LE SUICIDE d'une race

serve et une conduite exemplaire de ne pas donner prise aux humiliations (i). »

Nos gouvernants n'ont pas besoin de ce conseil de l'Allemand Rommel. N'est-ce pas pour éviter des complications et jusqu'à l'ombre d'une difficulté qu'ils ont sacrifié des hommes dont la clairvoyance patriotique ou l'habileté diplomatique était une gêne pour certains de nos voisins, qu'ils rappellent et blâment des officiers qui, dans les pays lointains, avaient couvert d'un peu de gloire le drapeau national ? Il suffit que des nations puissantes élèvent la voix pour que nos fiers politiciens se taisent, et soient prêts à toutes les abdications et à toutes les capitulations.

Comme tous les bons Français qui ont gardé souvenance d'un passé glorieux, je souffre de cette situation humiliée. Cette souffrance, je la ressens plus vive, chaque fois que j'apprends qu'une affaire s'est réglée sans que la France intervînt ; chaque fois que je constate que les traditions séculaires de sa diplomatie sont battues en brèche. Et cependant, je ne pourrais m 'empêcher de trouver une excuse pour ces hommes d'État, si je ne savais qu'ils ont leur part, et bien grande, dans notre situation présente.

Puisque nous sommes devenus un peuple de lâches, capables encore d'héroïsme individuel et immédiat, incapables de tout dévouement à longue portée, un

(i) D* Rommel. — Au Pays de la Revanche, page 202.

peuple où l'on n'a plus le courage d'avoir des enfants ; puisque telle est la vérité, il faut que notre situation extérieure s'en ressente et s'en inspire. Notre gouvernement doit se dire qu'il représente un peuple dégénéré incapable de vouloir se reproduire et de se multiplier dans la même proportion que les nations rivales. Il doit proportionner son ton à ce que nous sommes.

Si nous voulons que la France puisse tenir, sinon le premier rang qu'elle a occupé avec tant d'éclat, durant des siècles, du moins un rang honorable, souvenons-nous que la politique extérieure d'un peuple dépend de sa force, c'est-à-dire aujourd'hui, et de plus en plus dans l'avenir, de son développement numérique. Si notre ministre des Affaires étrangères avait une puissante épée à jeter dans la balance, ses raisons auraient plus de poids. Et cette épée serait puissante si nous avions les quinze millions d'hommes qui nous manquent.

Si nous continuons à décroître, nous verrons l'influence de la France diminuer de plus en plus. Elle pourra quelque temps encore faire bonne figure, et c'est ce qui trompe les naïfs, en vivant sur les réserves de grandeur et de fortune amassées dans les siècles précédents. Mais, lorsque cette avance sera dilapidée et que nous serons réduits à nos seules vraies forces, il apparaîtra alors que nous sommes immobiles, tandis que les autres montent à pas de géants ; et nous verrons se vérifier cette parole cinglante d'un homme d'état japonais : « La France

est aujourd'hui la première des puissances de second ordre (i). »

(i) « Il y en a qui redoutent les progrès de la France en Asie et craignent de la voir s'annexer les provinces du Sud et de l'Ouest Ces craintes me paraissent sans fondement. L,a France n'est plus ce qu'elle était autrefois. Malgré l'éclat extérieur de sa civilisation, elle est absolument pourrie au cœur ; on peut lui envier son raffinement, ses beaux-arts et sa richesse, mais son énergie vitale est épuisée. Sa population diminue de jour en jour et il n'est point déraisonnable de croire qu'elle disparaîtra du rang des nations vers la fin de ce siècle.

« Dès lors, toutes ses entreprises de colonisation en Asie sont vouées à un échec fatal. » Journal japonais le Taiyo. Octobre 1904.

France et Allemagne

France et Allemagne

Il y a en Europe une nation qui devrait attirer constamment notre attention, quand nous parlons de dépopulation, c'est notre voisine de l'Est, l'Allemagne. Nous déclinons, elle, au contraire, progresse.

Sa marche ascensionnelle date de 1648. Les traités de Westphalie en brisant la puissance de la Maison d'Autriche, fortifiaient le pouvoir de toutes les principautés allemandes, impatientes de secouer le joug d'un maître redouté.

« La Prusse, sous le grand Electeur, puis sous les premiers rois, se montre ce qu'elle sera toujours depuis, ardente, combative, visant, sans se laisser arrêter par des manœuvres diplomatiques plus ou moins éphémères, un but encore éloigné, auquel la souplesse de ses hommes d'Etat devait la conduire très vite, haineuse de la Maison d'Autriche, avide surtout d'indépendance. Ces premiers efforts portent leurs fruits.

» Au petit territoire qu'étaient le Brandebourg

et les pays avoisinants, viennent s'ajouter la Silésie, une partie de la Pologne.

» Dans la conquête de la Silésie, nous avions alors soutenu la Prusse. N'était-ce pas une faute irréparable ? La politique de Mme de Pompadour, du rapprochement avec l'Autriche, déjà en pleine décadence, n'était-elle pas la seule qui pût arrêter l'expansion d'une nation enfiévrée à laquelle l'impulsion de Frédéric II imprimait une activité merveilleuse.

» La Révolution et les guerres de l'Empire contribuent encore à surexciter en Prusse le sentiment national à peine existant, quarante ans auparavant, à l'aviver, à lui donner cet élan redoutable qui ne devait plus s'arrêter jusqu'au jour où Guillaume Ier, couronné à Versailles empereur d'Allemagne, a rassemblé sous son sceptre tous les éléments épars de l'Allemagne mo3^enâgeuse et constitué une nation rière d'elle-même, ambitieuse au-delà de toutes limites, inébranlable dans ses desseins. »

Quelle a été la cause principale de la grandeur de l'Allemagne ? C'est, il faut l'avouer, l'accroissement constant de sa population.

En 1860, le territoire qu'occupe actuellement l'empire comptait à peu près le même nombre d'habitants que la .France. En 187 1, il y en avait 41.060.792 ; en 1880, 45.263.061 ; en 1890, 49 millions 429.470 ; en 1905, 60.641.489. L'accroissement, dans chacune des deux dernières périodes quinquennales 1895-1900 et 1900-1905, a été de 7,82 et 7,52 %.

FRANCE ET ALLEMAGNE 3g

L'accroissement total de 1871 à 1905, a été de 51,20 pour cent pour la Prusse, et de 47,61 pour le reste de l'empire. Aujourd'hui le chiffre total de la population n'est pas loin de 65 millions.

Le nombre des naissances annuelles, qui est de près de deux millions, tend, il est vrai, à diminuer légèrement, mais la diminution de la mortalité et en particulier de la mortalité infantile compense, et au-delà, cette légère décroissance de la natalité.

Quelle est la force numérique de l'armée allemande ? Le colonel Gaedke, étudiant dans le Berliner Tageblatt les effets de la nouvelle loi sur le quinquennat militaire votée en 1910, escompte qu'en 1915, lorsque celle-ci aura produit son plein effet, l'armée de terre se composera de 62i.ooosous-omciers et soldats, et la marine de 65.000 hommes, soit au total, y compris le cadre des officiers, environ 714.000 hommes sous les drapeaux.

Voici d'ailleurs les chiffres exacts donnés par le rapporteur du budget de la guerre, M. Erzberger, dans un article du Tag.

En 1871, l'armée allemande comptait 401.653 hommes avec les sous-officiers et les volontaires d'un an ; en 1874 : 401.659 hommes, sans les volontaires d'un an ; en 1881, 424.274 hommes, avec les sous-officiers ; en 1887 : 468.406 hommes, avec les sous-officiers ; en 1893 : 479.229 hommes, sans les sous-officiers ; en 1899 : 495.510 hommes, sans les sous-officiers ; en 1905, 505.693 hommes, sans les sous-officiers ; en 1911 : 515.321 hommes, sans les

sous-officiers (i). Le nombre des volontaires d'un an, suivant M. Erzberger, est de 25.000 hommes (12.500 par année), le nombre des sous-officiers, à la fin du quinquennat de 191 1, sera de 90.000 hommes. Le total de l'armée allemande sera donc, d'après le rapporteur lui-même, de 630.000 hommes vers 1914, et le total de l'armée impériale qui est actuellement, avec les sous-officiers, de 644.000 hommes, atteindra, en 1914, environ 656.000 hommes, auxquels il faut ajouter 60.000 hommes appartenant à la marine.

Ce contingent énorme, qui laisse deviner ce que l'Allemagne pourrait mettre sur les rangs en cas de mobilisation, ne représente pas l'effort maximum dont la nation est capable. Au-delà du Rhin, on fait une sélection très minutieuse parmi les conscrits, afin de ne garder que des hommes particulièrement forts et vigoureux. Si l'empereur voulait, il aurait des effectifs doubles de ceux qu'il possède aujourd'hui. Mais, à quoi bon. Les chefs militaires allemands connaissent parfaitement les forces de l'aimée française, la seule qui pourrait contrecarrer les ambitions germaniques. Ils savent donc qu'ils n'ont pas à se gêner.

Quels sont les effectifs de l'armée française ? Aujourd'hui 1910, nous avons sous les drapeaux 553.000 hommes, auxquels il faut ajouter 54.000

(1) H faut remarquer que les calculs, dans lesquels, le nombre des volontaires d'un an et le nombre des sous-officiers sont supprimés, ont été composés uniquement dans le but de tromper l'opinion en France.

FRANCE ET ALLEMAGNE 4l

marins. Ce contingent n'augmentera pas jusqu'en 1915. Et cependant pour atteindre ce chiffre le parlement a tout fait. Il a rendu le service militaire obligatoire pour tous, puis, en votant la loi de 2 ans, il a supprimé toutes les exemptions, il a offert des avantages aux rengagés. On accepte des êtres qu'on eut jadis renvoyés aux fuseaux. Depuis quelques années, on incorpore dans les services auxiliaires des malingres, des infirmes, des tuberculeux. Ces soldats peuvent faire nombre, mais outre qu'ils seraient presque inutiles en temps de guerre, leur présence dans l'armée est une des causes de la grande mortalité qui chaque année augmente.

Malgré tous ces expédients, notre armée est inférieure en nombre à celle de l'Allemagne. Notre infériorité s'accentue toujours davantage. Il y a quelques années, on avait créé dans les régiments d'infanterie des quatrièmes bataillons ; on a dû y renoncer, tandis que de l'autre côté de la frontière, à petit bruit, on constitue de nouveaux régiments.

La diminution des naissances nous obligera encore à réduire le nombre des unités ou à n'avoir plus que des unités squelettes, à moins que nous ne fassions appel, comme il en est question, à nos protégés noirs. Rome, avant nous, avait appelé les barbares pour remplacer les enfants qui manquaient à ses foyers.

M. Messimy, rapporteur de la loi des cadres, annonçait en 1908 qu'avant une quinzaine d'années, du fait de l'abaissement de la natalité, notre armée perdrait l'effectif de 37 à 38 régiments de trois batail-

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Ions de 500 hommes chacun, soit près de 55.000 soldats.

Cette perspective ne l'alarmait pas outre mesure. Tout d'abord parce que le nombre n'est pas nécessaire selon lui. « Un illustre maréchal de France, disait-il, après les guerres de l'Empire, demandait à ses généraux, mûris comme lui par 20 années ce campagnes, quelles étaient, à leurs yeux, les raisons déterminantes de la force d'une armée. Tous furent d'accord pour répondre : « De bons cadres et l'esprit militaire. » Pas un seul ne réclama le nombre. « Nous pourrons, ajoute-t-il, donner à nos régiments la puissance et la vie en restreignant le nombre de leurs unités fondamentales de manière à ce que chefs et soldats y puissent bénéficier d'une instruction intensive. »

Sans être un adoiateur du nombre, je ne puis m'empêcher de constater que nous n'en sommes plus aux guerres du premier Empire, et que, de plus en plus, avec les armes perfectionnées, et le tir à longue portée, la valeur individuelle perd en importance ce que gagne le nombre. J'admets tant qu'on voudra la supériorité du soldat français sur le soldat allemand, son entrain, sa bonne humeur, son endurance, son esprit d'initiative, qualités que, chaque année, les officiers étrangers, présents à nos grandes manœuvres d'automne, se plaisent à reconnaître chez nos petits troupiers. Mais que faire contre la force du nombre ? Un contre deux, c'est l'écrasement.

A nos adversaires éventuels, supérieurs en nombre,

« opposons, dit-on, une armée dont les cadres, tant pour les militaires de carrière que pour les gradés des réserves, aient reçu une préparation parfaite, dirigée exclusivement en vue de la guerre. >>

Très bien, mais qui empêchera nos ennemis d'avoir en plus du nombre, une préparation parfaite eux aussi ? Nous pouvons perfectionner notre matériel, blinder nos fort», cuirasser nos places de guerre, ce sont là digues impuissantes devant un torrent humain.

L'Allemagne ne veut pas la guerre, affirme-t-on. Alors, pourquoi cette augmentation constante de son armée ? Pourquoi exiger de la nation de si grands sacrifices d'hommes et d'argent ? Le nouveau quinquennat constitue, au point de vue financier, le plus gros effort demandé au peuple allemand depuis 1870, si on fait abstraction de l'année 1899.

En Allemagne, on parle de paix, et on agit comme si la guerre devait éclater demain. On multiplie les lignes stratégiques, on établit à grands frais des camps retranchés. En France, au contraire, on semble croire à la paix universelle et perpétuelle. Il n'y a guère que des Français pour proclamer d'une voix tonitruante la suppression des frontières et la fraternité des peuples, ou pour se faire à travers le monde les apôtres d'un pacifisme qu'ils sont les seuls à prendre au sérieux.

Les Allemands ont le courage de déclarer que chaque peuple, arrivé à la conscience de sa valeur, doit envisager la guerre comme l'objet fondamental de

l'État, la victoire comme le seul honneur sérieux et incontestable.

L'Allemagne n'attaquera jamais la première, diton. Nous n'aurons donc la guerre que si nous la voulons.

C'est là une profonde erreur. 1/ opinion en Allemagne aussi bien chez les militaires que chez les politiciens est en faveur de l'offensive. « L'Allemagne n'attendra pas d'être attaquée, écrit en 1907, dans le Standart, le conseiller impérial Martin : elle n'attendra pas non plus que la coalition anti-allemande soit en situation de lui dicter des conditions ; elle attaquera au premier indice lui montrant ses intérêts ou son honneur menacés. Elle attaquera et la France sera sa victime. Malheureuse France ! La marine britannique peut détruire la flotte allemande et ruiner le commerce extérieur de l'Allemagne, mais rien, ici-bas, ne peut empêcher l'armée allemande d'envahir la France, de Paris à Lyon et de la Manche anglaise à la Méditerranée (1). »

L'accroissement de la population allemande ne rendra-t-elle pas, un jour, cette invasion nécessaire ?

« La fécondité de l'Allemagne deviendra dans cent ans la cause déterminante du remaniement de la

(1) Une haute personnalité militaire écrivait dans le même sens, en 1905, dans le Reichsbote : « Si, le jour où l'Angleterre nous déclarera la guerre, la France n'est pas unie à l'Allemagne par un traité défensif et offensif, elle sera bon gré mal gré notre ennemie. Ce que l'Angleterre nous prendra nous irons le chercher de nouveau en France .»

carte du monde. Les pays fertiles et à population relativement restreinte seront envahis par les masses politiques allemandes, à la manière des hordes barbares qui vinrent jadis absorber l'empire romain, ou qui plus tard, au moyen âge, envahirent les plaines fécondes de l'Asie (i). »

« La politique des races est impitoyable, dit un allemand ; la fertilité, les ressources de la France vont exciter des convoitises d'autant plus grandes qu'à l'intérieur les forces de résistance vont aller s 'affaiblissant (2). »

« Où donc la prudence du peuple le plus léger, où donc l'avarice du peuple le plus dissipateur vont-elles se loger ? Dans la reproduction de la race ! C'est très bien d'aimer le confort et de détester les ennuis ; malheureusement le moment approche où les cinq fils pauvres de la famille allemande viendront facilement à bout du fils unique de la famille de France... Excellent peut-être pour chaque cas particulier, le raisonnement du Français, appliqué à une nation, est synonyme de décadence, d'invasions et de désastres.. Vous ne voulez pas vous payer d'enfants, supporter les ennuis de leur éducation : vous paierez ceux qui en font, qui ont besoin de place et d'argent et viendront prendre chez vous ce qu'ils ne trouvent plus chez eux. C'est sauvage, c'est monstrueux, c'est tout ce que vous voudrez; malheureusement c'est naturel,

(1) Dr JoiRE. — La Population richesse nationale, page 127. Alcan.

(2) D* Rommel. — Au pays de la Revanche, p. 259.

et la nature n'a pas fait l'Allemagne, la Belgique, l'Italie élastiques avec la propriété de s'étendre à mesure que la population s'épaissit. Quand une nation grossissante en coudoie une autre plus clairsemée, qui par suite forme un centre de dépression, il s'établit un courant d'air vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel le code civil est mis de côté... C'est aux nations clairsemées à se serrer les coudes (i). »

Si nous connaissions mieux l'Allemagne, nous nous préoccuperions davantage de cette redoutable éventualité. L'Allemagne d'aujourd'hui n'est plus celle que nous avons connue autrefois, le pays des légendes qu'on nous avait appris à aimer. Depuis 1866, elle est dominée par la Prusse, « puissance malfaisante, la plus brutale des nations qui se soient jamais dites civilisées, la plus convaincue que la force prime le droit, » et la Prusse a la haine scientifique des peuples et de la France en particulier. Pour elle, la France est l'éternelle ennemie. Dans la presse et dans la littérature, c'est un véritable entraînement à la haine. On lit dans les livres des phrases comme celles-ci : « ces canailles de Français qui puent le mensonge et crèvent de vanité. » (Roon.) « Il faut pardonner aux Français, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient, c'est un peuple de crétins. » (Mommsen).

Nous ne voulons pas croire à cette haine, pour nous

(2) Dr Rommki,. — Au pays de la Revanche, pp. 221-224.

épargner « le tourment de la haine », qui nous obligerait peut-être à changer de conduite, et à avoir les yeux constamment fixés vers l'Est. N'est-ce pas ce qui explique en grande partie nos défaites de 1870. « Ignorant la haine, la France ne la soupçonnait pas chez les autres. Elle a vécu soixante ans en face de l'Allemagne sans se douter qu'elle en était exécrée. Une nation entière complotait son meurtre, préméditait sa ruine, dressait étape par étape l'itinéraire de l'invasion ; la France n'écoutait et ne voyait rien ; un jour elle répondit par une chanson d'Alfred de Musset et n'y pensa plus (1). »

Malgré les patriotiques efforts de ceux qui se souviennent et qui espèrent quand même, beaucoup parmi nous ont déjà oublié 1870. Ce n'est qu'à l'occasion de solennels anniversaires que nos soldats qui dorment leur dernier sommeil dans les champs de France, de Lorraine et d'Alsace, reçoivent d'un petit nombre de fidèles, l'hommage ému de leur souvenir reconnaissant. Les Allemands n'ont pas encore perdu la mémoire de 1807. Les enfants de nos écoles ignorent souvent les tristesses de l'armée terrible ; les écoliers d'Outre-Rhin bercés dès les premières années, aux récits des gloires ou des défaites nationales, apprennent à lire dans des livres qui parlent de la guerre franco-allemande et qui l'appellent : « Le Châtiment de Dieu sur la France. »

Le moindre incident suffit à raviver cette haine.

(1) Paul de Saint- Victor. — Barbares et Bandits.

On se souvient de la colère que déchaîna dans la presse germanique l'exploit de l'aviateur Legagneux, courant quelques mille mètres en Lorraine annexée. « Les Français, écrivait à ce sujet, dans la Deutsche Tages Zeitung, le comte de Reventlow, sont un peuple capable d'invention dans le domaine militaire ; ils ont trouvé l'obus, la cuirasse des navires ; ils ont considérablement perfectionné les sous-marins ; ils sont les premiers dans la navigation aérienne. Chaque fois qu'ils ont imaginé quelque nouveauté, leurs découvertes leur ont monté à la tête ; chaque fois ils ont cru que le monde allait bon gré, mal gré, se courber sous le génie français. Il n'est rien advenu de tel.

« Il y a quarante ans, ni les chassepots, ni les mitrailleuses, inventions françaises, ne préservèrent le peuple français de la défaite ininterrompue.

» Mais les Français restent les mêmes depuis le jour d'Azincourt, décrit admirablement par Shakespeare dans la scène VII au troisième acte de Henri V.

» Certes les folies de l'étranger sont de temps en temps réjouissantes ; mais il s'y mêle un certain étonnement quand on voit une nation civilisée, à propos de faits qui n'ont rien de renversant, exécuter des bamboulas dignes des nègres. La France devrait rétablir le culte de la déesse Raison ; elle en a besoin.

» Ces excès grotesques nous révèlent dans leurs exagérations ce qui se passe dans l'armée française. Bismarck avait tout à fait raison quand il disait :

FRANCE ET ALLEMAGNE 4p

« La France nous attaquera dès qu'elle croira pouvoir le faire avec succès. »

» C'est une leçon excellente que les Français donnent en ce moment aux apôtres allemands du rapprochement. Il est vrai que ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas se laisser convaincre, soit parce qu'ils y trouvent leur compte ou parce que leur folie est d'une nature incurable. Le ministre des affaires étrangères allemand, lui, trouvera tôt ou tard une occasion de rappeler à la France, d'une manière appropriée, la façon dont elle a exprimé ses sentiments.

» Le gouvernement français est pour le moment pacifique, il nous plaît de le croire : mais qu'est-ce qu'un gouvernement en France ? On peut se demander en tout cas si les Français agissent en ce moment comme des hommes faits et de sens rassis, en présence du vol par delà la frontière allemande. Ce vol avait pour but d'être une insolence, et il l'a atteint. Le gouvernement allemand va parler à ce propos un langage sérieux et il interdira des répétitions futures de pareille comédie. Il suffira d'une parole brève de l'Allemagne pour empêcher à jamais de tels enfantillages. Cette parole, nous l'espérons, va être prononcée par notre gouvernement, d'abord à cause de l'espionnage, ensuite à cause de la population des pays annexés, enfin dans l'intérêt des Français eux-mêmes et pour les préserver de rêver de conquêtes par trop grandioses. »

Qu'arriverait-il si une guerre éclatait entre la

5o LE SUICIDE D'UNE RACE

France et l'Allemagne ? Pour les Allemands l'issue n'est pas douteuse. « Comment pourrions-nous être vaincus, si une guerre éclatait, disent-ils? Nous n'avons contre nous que des armées composées surtout de fils uniques. » Aujourd'hui encore, j'ai confiance dans la science de nos officiers et la bravoure de nos soldats. Tous feraient leur devoir sans se laisser entraîner par quelques meneurs antimilitaristes qui, à l'heure du danger, auraient, sinon le courage de courir à la frontière menacée, du moins la pudeur du silence. Mais dans cinquante ans, dans vingt-cinq ans, serons-nous de taille à nous mesurer avec un aussi redoutable adversaire ? L,a France perd chaque année une bataille, disait le maréchal de Moltke. Il ne faut pas dire chaque année, mais chaque jour. Car chaque jour la France a 3.000 naissances de moins que l'Allemagne. C'est une bataille très sérieuse que celle où les pertes des deux belligérants se balancent par une différence de 3.000 vies humaines.

Supposons la victoire de la France. « Admettons un instant, dit Rommel, que les Français, conduits par un homme de génie, passent le Rhin grâce aux bévues réitérées de nos officiers et viennent signer la paix à Berlin. Qu' adviendra- t-il à supposer qu'ils s'adjugent le Palatinat ? Défendront-ils aux Allemands de faire des enfants tandis qu'eux-mêmes n'en font pas ?... Allez- vous supposer qu'au bout de quelque temps on entendra parler le français dans le Palatinat, qu'on le verra se franciser ? Où prendrait-

FRANCE ET ALLEMAGNE 5l

on les Français qui viendraient s'établir en pays conquis ? Cette invasion ressemblerait fort à la colonisation française en général... Tout pays conquis est une charge et un danger quand le vainqueur n'a pas la force de le digérer, de l'absorber, de lui passer son sang, ses idées, ses mœurs. Une nation usée peut vaincre par hasard, elle n'absorbe jamais. Le Palatinat français resterait allemand jusqu'au jugement dernier. La Champagne à l'Allemagne serait allemande en moins d'un siècle. Le hasard de la victoire ne trancherait pas la question. Il est très désagréable pour un solide gaillard d'être renversé par un pauvre diable, maigre et phtisique ; cela n'empêchera pas le solide gaillard d'assister, dans la suite, à l'enterrement de son vainqueur. Une conquête française, à supposer que conquête il y ait, ne serait jamais que théorique. Il y aura, au pis aller, invasion momentanée de pantalons rouges, jamais absorption (i). » Quelles seraient les conséquences d'une victoire allemande ? En 1871, la Prusse ne soupçonnait pas la richesse et la vitalité de la France. Elle croyait nous avoir annihilés pour longtemps, grâce aux cinq milliards exigés. Sa déconvenue fut grande après le paiement rapide de l'indemnité. « Ah ! si j'avais sus'écriait M. de Bleicherœder, si j'avais connu les res, sources de la France ! ce n'est pas cinq milliards, c'est quinze milliards que j'aurais fait demander. » Aussi les Prussiens se promettaient-ils de se dédom-

(1) Au pays de la Revanche, pp. 257-258.

5a LE SUICIDE d'une race

mager à la prochaine occasion. C'est ce qu'ils voulaient en 1875. Une fois campés sur le Plateau d'Avron, ils imposeraient à la France des conditions propres à la tenir indéfiniment sous leur dépendance : cession de Belfort, limitation des forces militaires, imposition d'un tribut écrasant, payable en vingt ans, portant intérêt à cinq pour cent et qu'il ne serait point permis de payer par anticipation. Le Czar réussit alors à calmer l'emporté de Berlin et la Prusse dut reculer. C'était partie remise.

D'autres allemands ont des visées plus ambitieuses. Ce qu'ils veulent, c'est le démembrement de la France. Ils reviennent aux projets de 1815, qu'Alexandre et Wellington firent échouer. Ce n'est pas possible. « La France, dit-on avec Michelet, est moins démembrable qu'aucun autre pays du monde, parce qu'elle possède au plus haut degré l'unité organique. Je m'étonne que les Allemands si forts en histoire, n'aient pas réfléchi à cela. » Ils n'y réfléchirent pas en 1871, ils n'y réfléchiront pas davantage quand ils voudront s'emparer de la Lorraine restée française ou de toute autre province qui leur conviendra.

De même qu'avant 1870, ils mettaient entre les mains des élèves de leurs écoles des cartes où l'on nous dépouillait déjà de l'Alsace et de la Lorraine, dans les manuels scolaires d'aujourd'hui les enfants apprennent que « primitivement petit royaume issu du démembrement de l'empire de Charlemagne et borné par le Rhône et la Saône, la France ne s'est

formée qu'aux dépens de l'Allemagne, que Lyon et Marseille ont été villes allemandes pendant le moyen âge. Quant à Metz et Strasbourg, cela s'entend de soi-même (i). »

Dans des livres prussiens, on dit que les limites naturelles de l'Allemagne vers l'ouest sont les collines qui vont du cap Gris-Nez à l'Argonne, puis l'Argonne, le plateau de Langres, les Faucilles, le Ballon d'Alsace, les hauteurs entre Rhin et Rhône, le Jura jusqu'au lac de Genève. Dunkerque devient Dunkirchen ; Lille, Ryssel ; Verdun, Virten ; Besançon, Bisonz ; Lyon, Walsch-Leyden.

On démontre que la France devrait avoir pour limites à l'est la Seine, la Saône et le Rhône ; audelà, tout est d'origine germanique ou romaine : i° L'Allemagne a le droit de revendiquer comme lui appartenant les Flandres, l'Artois, la Picardie, la Champagne, une partie de la Bourgogne, la Franche- Comté et le nord du Dauphiné ; 2° L'Italie a pour devoir de reprendre le sud du Dauphiné, la Savoie, la Provence et Nice. On ajoute que la prochaine victoire des alliés amènera ce démembrement de la France.

Telles sont les visées allemandes. Evidemment si l'Allemagne voulait agir seule, l'Europe ne laisserait pas faire. La puissance germanique serait alors trop gênante pour les autres nations. Mais n'intéressera-

(i) Cf. DANIEL. — Lêitfaden fur den Unterricht in der Geo» graphie.

t-elle pas à ce partage des nations qui n'ont pas d'autre ambition que celle de s'enrichir à nos dépens ? L'Italie principalement ne convoite-t-elle pas de remplacer la France dans la Méditerranée et de reconquérir la primauté des pays latins ?

Attendez un peu, dit-on, dans quelques années, l'Allemagne sera dans l'impossibilité de nous nuire. Elle est travaillée en bas par le socialisme, en haut, et surtout dans son armée, par une corruption dont de récents procès nous font soupçonner toute l'étendue. On rappelle complaisamment une prédiction de Henri Heine annonçant une révolution allemande auprès de laquelle la révolution française n'aura été qu'une touchante idylle. « On avouera que cette révolution est bien lente à venir, que les symptômes de bouleversement ne sont guère apparents, et que, si en temps de paix le majestueux ensemble des institutions militaires de l'Allemagne ne semble nullement compromis, il est puéril de penser, surtout après les déclarations des chefs socialistes allemands (i), qu'il en puisse advenir autrement en

(i) « Que l'on sache bien, disait récemment au Reichstag un des chefs du parti socialiste allemand, qu'en cas de guerre contre l'Allemagne, pas un seul soldat socialiste ne refusera de marcher, que pas un seul soldat socialiste n'hésitera un instant à faire tout son devoir. Il nous paraît parfaitement légitime que l'administration militaire désire augmenter l'armée et la maintenir à la hauteur en ce qui concerne l'armement moderne. »

Il y a quelques années, Bebel, cet homme pour lequel beaucoup de socialistes français ont un culte, n'affirmait-il pas la même opinion, et en des termes dénués de tout déguisement.

< Si jamais on attaquait l'Allemagne, si l'existence de l'Aile-

temps de guerre. Avant que le socialisme soit assez fort pour contraindre la Prusse à n'être plus qu'une nation de proie, nous avons le temps d'être démembrés et de disparaître de la scène du monde. »

Une autre raison qui permet à certains d'entre nous de se tranquilliser c'est notre alliance avec les Slaves si prolifiques. Leur puissance que de récentes défaites n'ont pas réussi à jeter à terre assure l'équilibre européen. Fût-elle vaincue, la Russie saurait se refaire rapidement, grâce à ses inépuisables réserves d'hommes. Notre sort lié au sien nous vaudrait, un jour ou l'autre, la victoire. Cette alliance est-elle aussi solide que certains veulent l'affirmer ? Est-ce que chaque jour, par la faute de nos diplomates, les liens qui nous rattachaient à l'empire des Tsars ne se font pas plus lâches ?

L'Allemagne, que la politique utilitaire d'un souverain, profitant des sourds mécontentements que

magne était en jeu, alors, je vous en donne ma parole, tous, du plus jeune au plus vieux, nous serions prêts à mettre le fusil sur l'épaule et à marcher à l'ennemi. Et, ce que j'en dis, ce n'est pas pour vous (se tournant vers la droite) , mais pour nous : car cette terre est aussi notre Patrie. Elle est la Patrie pour nous plus encore que pour vous. Nous défendrons la Patrie jusqu'à notre dernier souffle, je vous en donne ma parole. »

Trouvons-nous dans les harangues des chefs socialistes français de telles affirmations ? Hélas ! Pour beaucoup d'entre eux « la Patrie est une monstruosité qui doit disparaître des avenues de la civilisation contemporaine », les officiers sont c des brutes galonnées », le drapeau est c une loque infâme qu'il faut ensevelir dans le fumier », et tout homme doit déserter le Jour du danger et réserver les balles de son fusil pour les généraux i

faisaient naître partout sa prospérité et sa morgue, avait réussi à isoler en Europe, ne travaiUe-t-elle pas en ce moment, et avec succès, à isoler la France ? Si on multiplie les traités, les alliances, les ententes, n'est-ce pas une preuve du peu de solidité des combinaisons ? Et puis, peut-on lier le sort de la patrie à des jeux de politiciens plus ou moins habiles ? A force de jouer au jeu, on finit toujours par perdre. Si une guerre éclatait en ce moment, il est bien probable que nous ne devrions compter que sur nos propres forces. Certaines nations peuvent avoir pour nous de la sympathie. Elles laisseraient faire en attendant les événements; et si nous étions vaincus, elles imiteraient Marie-Thérèse lors du premier partage de la Pologne : elle pleura, mais elle prit.

A supposer que la France soit seule et qu'elle fût lâchement attaquée, elle saurait se défendre, puisqu'il s'agirait pour elle de la vie ou de la mort. Elle serait alors invincible. Je le souhaite de grand cœur. Mais l'histoire est là pour nous dire qu'il n'est pas nécessaire qu'une nation laisse tuer jusqu'à son dernier soldat pour s'avouer vaincue. Quelques milliers d'hommes hors de combat et la Pologne a momentanément disparu de la scène du monde, comme nation. La Prusse de 1806 fut aux pieds de Napoléon Ier, complètement à sa merci, après quelques heures de bataille. En 1870, nous n'avons pas attendu que nos huit millions de Français valides eussent succombé ou fussent faits prisonniers pour renoncer à la lutte.

Comptons sur nous, plus sur nos hommes que sur nos richesses. Nous vaudrons en proportion du chiffre de notre population. Si nous sommes nombreux, l'idée de nous attaquer ne viendra même pas. La meilleure politique, la seule qui puisse imposer silence à l'Allemagne, c'est d'avoir beaucoup d'enfants afin d'avoir par la suite une armée puissante.

L'invasion étrangère.

L'invasion étrangère.

Une guerre paraît bien chimérique à beaucoup parmi nous. Est-ce que nos armements si perfectionnés ne sont pas une garantie contre toute tentative belliqueuse ? Quelle est la nation qui voudrait assumer devant l'histoire une telle responsabilité ? Et d'ailleurs si les Allemands et leurs complices désiraient tant nous rançonner ou nous faire disparaître de la carte du monde, est-ce qu'il n'y a pas longtemps qu'ils auraient fait passer les frontières à leurs bataillons impatients ? Depuis trente ans on nous a si souvent menacés d'une guerre européenne, que nous ne croyons plus à sa possibilité. Aussi nous pouvons dormir tranquilles. Puissionsnous ne pas avoir un réveil trop tragique! Souvenonsnous donc des dernières années du second Empire ? Nous avons la mémoire bien courte et nous n'aimons pas à relire les pages tristes de notre histoire, parce que nous avons peur des enseignements que nous pourrions en tirei.

6a LE SUICIDE DUNE RACE

En attendant l'invasion brutale, qui ne sera peut-être pas nécessaire, l'invasion pacifique est commencée. Les étrangers envahissent notre territoire, venant de tous les points de l'horizon.

N'était-ce pas fatal ? Comment supposer qu'un pays riche comme la France puisse rester un désert ? Les Français peuvent manquer à la France, les hommes ne lui manqueront pas. Il n'y a pas un seul pays en Europe qui ait un sol aussi riche, un climat aussi sain et aussi tempéré, une situation maritime et terrestre aussi avantageuse, et cependant nous n'avons que 73 habitants au kilomètre carré, alors que la Suisse, malgré l'étendue de ses montagnes inhabitables, en a 84, l'Italie 108, l'Allemagne 119, le Royaume-Uni 140, la Belgique 248.

Trop à l'étroit dans leurs pays surpeuplés et parfois très pauvres, les étrangers viennent prendre chez nous les places laissées vacantes par les Français qui désertent les campagnes, abandonnent des situations trop pénibles pour mener la vie plus douce du fonctionnaire, ou qui n'ont pas assez d'enfants pour combler les vides faits par la mort.

Nos frontières, notre législation sont impuissantes à arrêter cette invasion nouvelle; et, de plus en plus, Allemands, Anglais, Belges, Italiens et Espagnols considèrent la France comme une colonie, où dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, ils trouvent un champ ouvert à leur débordante activité.

« La France, dit Rommel, n'a pas été créée pour loger la race française, mais pour porter en 1900 tant

l'invasion étrangère 63

d'habitants par kilomètre ; en 1910, tant ; en 1920, tant, suivant les ressources de la contrée, et le plus grand intérêt du monde ne saurait empêcher que, si le pays n'est pas en état de remplir ses kilomètres carrés de la manière prescrite par la loi naturelle, ils le seront par des étrangers... La charrue en France sera de moins en moins poussée par des bras français. » L'auteur invite ses compatriotes à ne pas négliger cet excellent débouché. « Cet état de choses devrait intéresser davantage la classe agricole en Allemagne. Certes notre émigration dans les villes de France a donné des résultats satisfaisants ; mais notre émigrant ne s'adresse qu'à l'industrie, tandis que l'agriculture lui tend les bras... Les Flamands, les Belges, plus avisés que nous, s'adonnent à l'agriculture en Picardie et dans les départements qui avoisinent les frontières. Ne nous laissons pas devancer. »

Les étrangers sont-ils nombreux en France ?

Quand on parcourt certains quartiers commerçants et ouvriers de nos grandes cités industrielles, où s'étalent partout des noms qui n'ont rien de français, et où, comme au temps de Babel, règne la confusion des langues, on a l'impression de se trouver partout ailleurs qu'en France.

Quel est le chiffre exact de la population étrangère fixée sur le sol français ?

Les statistiques officielles donnent les chiffres suivants : En 1851, 379.289 ; en 1861, 506.381 ; en 1866, 655.036 ; en 1872, 740.668 ; en 1876, 801.754; en 1881, 1. 100. 090 ; en 1886, 1. 115. 214;

en 1891, 1. 101.798; en 1896, 1. 027. 491 ; en 1901, 1.033. 871 ; en 1906, dernier recensement 1.046.905, soit 270 pour 10.000 habitants, alors qu'en 1901, il y avait 269 étrangers pour 10.000 habitants.

Comment se fait-il que, après avoir suivi un mouvement ascensionnel si rapide, le chiffre des étrangers n'ait guère varié depuis vingt ans ? L'immigration ne s'est pas ralentie, mais elle a été habilement dissimulée. On voulait à tout prix masquer notre dégringolade et augmenter un peu les effectifs de notre armée, et on fait la loi du 26 juin 1889.

Cette loi imposa la qualité de Français, sans faculté d'option ou de répudiation, à des catégories d'étrangers qui autrefois résidaient en France, parfois depuis plusieurs générations, sans supporter la charge du service militaire, elle l'offrit avec faculté d'option aux individus nés en France d'un étranger et domiciliés sur notre territoire à l'époque de leur majorité. Cette loi facilitant en même temps la naturalisation eut pour effet de faire fléchir le nombre des étrangers et d'augmenter celui des naturalisés, qui est actuellement d'environ 3.000 par an.

Si on totalise étrangers et naturalisés, on constate que de 1872 à 1906, le nombre des personnes d'origine étrangère a augmenté en France de plus de 500.000, ce qui représente à peu près le cinquième de l'augmentation de notre population dans le même temps, et que la population étrangère, d'après les calculs du docteur Rochard, croît sur notre sol treize fois plus vite que l'élément indigène.

l'invasion étrangère 65

Ce nombre des étrangers établis en France se maintenant, les décès doivent être contrebalancés annuellement par un nombre aussi grand d'immigrants, puisque les enfants de beaucoup de ces étrangers, devenus français, grossissent notre contingent de naissances (i).

Que font ces étrangers en France ?

Ceux qui vivent à Paris ou ceux qui passent une partie de l'année dans nos stations estivales ou hivernales répondraient aisément, la plupart viennent en France pour s'amuser ou jouir des douceurs et des charmes de nôtre climat. C'est là une erreur.

La proportion des étrangers oisifs est moindre que celle des Français qui passent leur temps à ne rien faire. Cela n'a rien d'étonnant puisque le grand nombre vient chercher fortune dans notre pays. Déduction faite des femmes et des enfants sans profession, on compte plus de 600.000 étrangers exerçant chez nous un métier contre près de 20 millions de Français. C'est dans la catégorie des domestiques que l'on trouve relativement le plus d'étrangers, et dans l'agriculture que l'on en rencontre le moins. Beaucoup d'industries contiennent dans leur personnel, plus d'un dizième d'étrangers. Tel est le cas pour les carrières, pour les fabriques d'alcool et de sucre et les industries chimiques en général, avec

(1) Nous serions depuis longtemps au-dessous du pair, si dans les statistiques, on ne faisait pas aux étrangers l'honneur de les compter au même titre que les citoyens français dans la population.

Lï SUICIDE D'ONl RACE. — 5.

une proportion particulièrement forte dans la fabrication des huiles, des bougies et de la parfumerie. Tel est encore le cas pour l'industrie du lin, du chanvre, du jute, pour l'industrie lainière, pour la taille des pierres, le terrassement et la construction. La métallurgie et même la fabrication des matières explosibles, industries capitales en temps de paix comme en temps de guerre, comptent un grand nombre d'étrangers.

Rien n'est instructif pour constater l'importance de cette infiltration que de prendre chacune de ces professions et de calculer le nombre des étrangers sur ioo personnes actives. Les chiffres de 1901 marquaient une sensible augmentation sur ceux de 1896. Les tableaux livrés récemment au public par l'imprimerie nationale sur le recensement de 1906 accentuent partout ce mouvement en avant, sauf pour certaines professions peu lucratives. De plus en plus les ouvriers étrangers, à qui on donne souvent un salaire inférieur, remplacent nos ouvriers indigènes. « Dans certaines villes, à Marseille par exemple, la majeure partie des grandes usines ont éliminé de leur personnel jusqu'aux derniers de nos nationaux. Les quais, les chantiers de construction et de réparation des navires, les chantiers du bâtiment et du terrassement, les ateliers de constructions, de chaudronnerie et de constructions mécaniques, les ateliers de confection, d'habillement et de chaussure, la pêche et les travaux à la mer, la menuiserie, l'ébénisterie, la sculpture, tout cela est

l'invasion étrangère 67

devenu la proie à peu près exclusive de la main d'œuvre étrangère (1). »

Tous les immigrés ne sont pas de simples ouvriers, beaucoup parmi eux sont des patrons et des chefs d'établissements considérables. Que beaucoup de photographes ou même d'artistes et de littérateurs d'origine exotique se soient établis dans notre pays, l'inconvénient ne paraît pas très grand, à la condition cependant, pour les photographes du moins, qu'on les tienne à distance de nos forteresses et de nos ouvrages de défense. Il est plus pénible de constater que quantité de petits métiers passent entre des mains étrangères. Où le péril apparaît plus grand, c'est lorsque, à la tête de nos grandes industries, surtout de celles que nous considérons plus particulièrement comme des industries nationales, la construction des automobiles et la fabrication du caoutchouc qui lui est si intimement liée, par exemple, on constate la présence d'étrangers.

Le commerce tend chaque jour davantage à passer aux mains des étrangers. Bientôt, a-t-on dit, la France présentera l'aspect d'une de ses colonies, c'est-à-dire que les indigènes seront tous fonctionnaires et que les Anglais, les Allemands, les Italiens feront marcher le commerce, comme si les Français n'y avaient plus aucune aptitude. N'est-ce pas déjà le cas pour le commerce des vins en Champagne,

(i) BKRJONT. — De l'envahissement des étrangers en France page 102.

dans les Charentes, dans le Bordelais ? Un grand nombre de marques et parmi les premières appartiennent à des étrangers. A Paris, les principaux commissionnaires exportateurs sont allemands ou anglais. Beaucoup de nos grands magasins sont leur propriété. Il en est ainsi presque partout en province là où il y a de l'argent à gagner.

Voilà la situation. Je pourrais multiplier les statistiques, elles abondent. Mais à quoi bon ! Mes lecteurs ont à leur disposition un moyen très simple pour se rendre compte du progrès de cette invasion . Qu'ils fassent eux-mêmes une petite enquête, dans leur quartier ou même dans leur rue s'ils habitent une grande agglomération, dans leur ville si elle n'est pas trop considérable, et ils seront étonnés en constatant comment d'une génération à une autre les vieux noms français disparaissent et sont remplacés par des noms allemands, anglais, italiens suivant les régions.

Certains économistes se réjouissent de cette immigration, les uns parce qu'ils voient dans cet énorme afflux d'étrangers un grand avantage économique, les autres un excellent moyen de renouveler notre race. Ils font preuve de peu de sens pratique et d'une prévoyance à bien courte vue.

« D'après les calculs de M. Maurice Bloch, disait M. de Molinari, chaque adulte arrivé à l'âge de vingt ans a coûté à la société 3.500 francs ; pour un million de travailleurs, c'est donc une somme de trois milliards et demi que la France a épargnée en impor-

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tant des travailleurs tout élevés au lieu de les élever elle-même. Sans vouloir établir une comparaison peu flatteuse entre l'espèce humaine et l'espèce bovine, n'est-il pas évident que si la France avait reçu gratis des pays avoisinants un million de bœufs, destinés à pourvoir à l'insuffisance de sa production herbagère, elle aurait bénéficié de toute la dépense faite en Belgique, en Suisse, etc., pour les amener à l'âge productif (1). »

Il est évident que ces étrangers, par leur travail, sont productifs de richesse. Mais cette richesse, pour une grande partie, ne repasse- t-elle pas nos frontières, chaque soir pour ces ouvriers qui viennent tous les jours travailler en France (2), et qui souvent même ne se nourrissent pas chez nous, puisqu'ils apportent leur nourriture, chaque quinzaine pour ces nombreux travailleurs qui encombrent les guichets postaux le jour de la paie, ou après quelques années pour ceux qui retournent dans leur pays vivre modestement avec le petit pécule laborieusement amassé chez nous.

(1) Journal des Economistes, 15 décembre 1886.

(2) Le nombre des personnes domiciliées à l'étranger et qui viennent chaque jour travailler en France est, d'après le recensement de 1906, de 28.000. Elles sont réparties sur trois départements seulement : 25.000 personnes résidant en Belgique viennent travailler dans les départements du Nord et des Ardennes, principalement dans les industries textiles et métallurgiques, et 3.800, occupées dans le département de Meurthe-et-Moselle aux mines de fer et à la métallurgie, résident soit dans le Grand - Duché du Luxembourg, soit en Alsace-Lorraine.

Si nous adoptons les données de M. Maurice Bloch, et que nous évaluions même à quatre milliards, pour tenir compte des enfants morts avant leur vingtième année, le coût d'un million de producteurs, et que nous mettions en regard les salaires qui constituent les intérêts de ce prêt que nous fait l'étranger, nous aurions beau en déduire une part pour représenter l'amortissement, nous arriverons à cette conclusion qu'il aurait mieux valu élever ce million d'ouvriers nous-Tnêmes et prêter quatre milliards de moins à l'étranger (i).

D'autres prétendent que l'immigration est un excellent moyen de renouveler notre race, « plus une nation est mêlée physiologiquement, dit-on, plus grande est sa valeur sociologique, si l'amalgame a été rendu suffisamment constant par la pratique d'une langue commune, d'où il suit que l'immigration est une condition favorable à la grandeur d'un peuple. » Sans doute l'âme française est un composé étrange de l'âme des Burgondes sauvages, des barbares Normands, des Gaulois, des Romains, des Saxons, de cent autres peuples qui sont venus verser quelque chose de leur sang dans les veines de notre Patrie. « Mais nous savons, par toute notre histoire, que cette combinaison, cette association, ce mélange furent heureux. Par tout ce qu'ils ont donné, nous pressentons tout ce qu'ils

(i) R. de PEUCE. — Les Naissances en France, pages 70 et suiv.

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donneront encore. Comme l'a dit le docteur Laumonnier, cette civilisation est « l'aire de convenance et d'adaptation optima » de cette race. Notre caractère propre, notre âme, tout ce qui nous différencie est notre raison d'être désormais. La petite Lorraine Colette Baudoche qui refuse de s'unir avec le Prussien Asmus, ce n'est pas seulement une Messine qui se souvient de 1870, mais encore une pure Française dont le sang répugne à s'abâtardir (1). »

De deux choses l'une, ou bien les étrangers qui viendront s'établir en France s'uniront à des femmes françaises, ou bien ils formeront des familles d'étrangers en territoire français.

Dans le premier cas, nous n'aurons pas une race nouvelle, mais nous aurons des Allemands, des Italiens et des Français. Le plus riche ruinera le plus pauvre et ces familles feront souche d'étrangers réfractaires à notre civilisation. A supposer même que les sentiments français viennent à dominer dans les familles, est-ce qu'elles nous seront d'un grand secours pour lutter contre la dépopulation? On sait, d'après les études des spécialistes, que chez les métis, la mortalité est plus grande, la natalité moindre et parfois même la stérilité complète. « Il n'y a pas, suivant Dailly, un seul cas de population métisse, vivant par elle-même, qui ne soit à la veille de disparaître par voie d'extinction ou de destruction. » Peu prolifiques, ces unions ne

(1) Georges Dkhrrmr. — Croître ou disparaître, page 124.

7a LE SUICIDE D UNE RACE

sont-elles pas une cause de la dégénérescence intellectuelle ou morale de la race ? Les faits constatés dans les sociétés métisses seraient intéressants à relever. Dans les produits des croisements, ce sont les qualités qui sont atténuées puisqu'elles sont spéciales, et les défauts qui sont accentués puisqu'ils sont communs. Une race ne peut absorber avec profit des éléments étrangers que lorsqu'elle est forte et puissante. Ce n'est pas le cas pour nous.

Ceux qui ne mélangent pas leur sang au nôtre, sont-ils moins nuisibles ? Arriveront-ils un jour à penser comme nous, à avoir le même idéal ? Non, car il y a tout un passé qui nous domine. Même si cet étranger s'installe définitivement sur notre sol, même s'il adopte nos coutumes, notre langue, il ne sentira pas comme nous. Malgré son désir de devenir français, il restera allemand s'il est allemand, italien s'il est italien. Français, il le sera peut-être, par raison, par intérêt, par crainte de l'opinion, ou même par sympathie, mais de cœur jamais. Extérieurement, rien dans le cours ordinaire de la vie, ne trahira les sentiments intimes de son âme. Mais, viennent des heures tragiques, où la nation menacée appellera à sa défense tous ses enfants, son sang sera plus fort que tous les raisonnements, et celui qui hier semblait être nôtre, sera demain, sinon un ennemi, du moins un spectateur indifférent de nos souffrances. On cite des noms d'étrangers qui sont, dit-on, devenus de grands patriotes, et triomphalement on apporte l'exemple de Gambetta. L'idole

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est aujourd'hui descendue de son piédestal où une génération ignorante l'avait placée. Les révélations d'une de ses confidentes ont singulièrement aidé à cette besogne. Pourrait-on parler encore de Gambetta patriote, quand on a lu « l'Abandon de la Revanche » de Mrae Juliette Adam.

Un fait qui n'est pas sans une certaine importance et qui doit nous faire réfléchir, c'est la proportion énorme des étrangers dans nos statistiques criminelles, bien qu'ils échappent très aisément aux recherches de la police. Ceux qui passent la frontière très souvent ne sont pas la fine fleur de leur pays. Aux jours de trouble il jouent un rôle prépondérant. Dès qu'éclate une émeute, on voit sortir de partout des figures étrangères, ramassis de toutes les grandes villes européennes, joueurs de couteau, lanceurs de bombes et amateurs de vols et de rapines. N'est-ce pas le cas de la Commune, en 1871 ?

La présence sur notre territoire de ces étrangers restés fidèles à leur nationalité d'origine ne serait-elle pas un danger en cas de guerre, et un danger d'autant plus grand que la plupart d'entre eux habitent nos départements frontières ? D'après le recensement de 1906, pour 10.000 habitants, les Alpes- Maritimes comptent 2.807 étrangers, les Bouchesdu-Rhône 1.617, le Var 1.321, le Nord 973 (1), le

(1) Nous donnons à titre d'exemple, la statistique des étrangers présents dans une de nos grandes villes frontières. Lille, cinquième ville de France, renferme intra et extra-muros environ 222.000 âmes. Un quart de cette population se compose

territoire de Belfort 888, la Meurthe-et-Moselle 868, les Ardennes 626.

Le danger, on le voit, est surtout au Midi et à l'Est.

« Tout le long de la côte provençale, ils pullulent, colonisant la France, disait, il y a déjà quelques années, M. Debury (1). A Nice, le danger est criant, d'autant plus qu'ils se font naturaliser au besoin, tout en conservant, en vertu d'une loi récente italienne, leur nationalité d'origine... La situation paraîtra plus grave encore si l'on songe que ces Italiens sont remarquablement organisés. Ils sont tous membres de sociétés bien disciplinées et plus ou moins secrètes. Au moment d'une guerre, il est aujourd'hui certain que toute cette population grouillante, composée surtout d'hommes dans la force de l'âge, s'efforcerait de paralyser notre mobilisation, de faire sauter nos tunnels et nos ponts. »

« Dans le cas d'une conflagration européenne, les armées italiennes tenteraient aussitôt le passage des Alpes ; or, dans l'esprit des grands stratèges italiens,

de purs étrangers. (Les naturalisés y sont aussi très nombreux.)

Nous avons à Lille, 47.777 Belges, 1.247 Allemands, 775 Hollandais, 527 Anglais, 472 Suisses, 403 Italiens, 288 Russes, 287 Luxembourgeois, 194 Autrichiens, 166 Espagnols, 91 Turcs, 30 Américains, 20 Grecs, 14 Norvégiens, 13 Danois, 9 Suédois, 7 Portugais.

Il y a encore des représentants de la Chine, du Japon, de la Roumanie, de l'Amérique du Sud.

Le nombre total des étrangers se monte à 52.394 personnes, comprenant 21.310 hommes, 14.528 femmes, 16.550 enfants. Ces chiffres datent du dernier semestre 19 10.

(I) Debury. — Un Pays de célibataires et de /ils uniques.

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le désarroi le plus complet dans nos moyens de défense sera provoqué par le soulèvement spontané sur tous les points de la Provence de 300.000 sujets de la couronne qui y vivent actuellement (1). »

Admettons qu'il y ait un peu d'exagération dans cette opinion, on ne peut nier cependant que beaucoup d'Italiens regrettent encore la cession de la Savoie et de Nice à la France, et qu'ils verraient avec joie ces provinces leur faire retour. L'histoire de l'annexion, avec les courants d'opinion qui se manifestèrent alors et qui se renouvelèrent souvent depuis, surtout à certaines heures dont nous avons gardé souvenance, n'est pas sans nous laisser quelque crainte pour l'avenir. Trop longtemps, nous ne nous sommes pas suffisamment méfiés de l'Italie. Nous l'avions connue si petite, si divisée. Nous entendions dire qu'elle était si pauvre que nous ne nous imaginions pas qu'un jour nous aurions par delà les Alpes une voisine redoutable. Ce jour est arrivé. L'Italie nous égale presque en population, sa richesse augmente dans de remarquables proportions et son amitié ne nous est nullement acquise. Peut-on attendre autre chose que de la haine d'une nation qui nous doit tant ? Ne faut-il pas qu'elle fasse oublier au monde et qu'elle oublie elle-même, ce qui est très facile étant donné son tempérament, qu'elle est notre débitrice ?

(1) Berjont. — De l'envahissement des étrangers en France, page 19.

Plus redoutable est le péril du côté de l'Est. Nos départements qui composent notre ligne de défense sont envahis par des Allemands, qui, comme ceux restés au-delà du Rhin, rêvent de la grandeur de la patrie allemande, et au besoin savent y travailler. N'a-t-on pas dit que nous avions en France plus de 35.000 espions allemands. On en rencontre partout. En temps de guerre ces Allemands iraient-ils, au premier signal de la mobilisation, rejoindre leur corps de troupes ? Ce n'est guère possible, ils attendraient sur place leur régiment et deviendraient les guides de l'armée d'invasion. Qui nous dira le rôle joué, durant la guerre de 1870, par les 106.000 Allemands présents alors en France. Souvent dans mon enfance, j'ai entendu raconter que lors de l'arrivée des armées prussiennes en Franche-Comté, des soldats appelaient par leur nom les habitants qui se sauvaient affolés. Ces soldats avaient été garçons brasseurs, domestiques et ils utilisèrent merveilleusement pour les réquisitions, et parfois aussi pour le pillage, leur connaissance des lieux.

Le danger n'est pas moins grand à Paris même, centre de la défense nationale et point de mire de toute armée d'invasion. Notre capitale renferme, aujourd'hui 1911, 586.440 étrangers (1). Que feraient-ils

(1) Les étrangers à Paris en 191 1 : Belges 108.413; Allemands 103.497 ; Italiens 97.174 ; Suisses 68.492 ; Russes 49.241 ; Anglais 32.370 ; Luxembourgeois 28.820 ; Autrichiens 27.978 ; Espagnols 12.541; Américains 11.801; Hollandais 10.682; Roumains 9.873 ; Turcs 8.153 ; Grecs, 2.623 ; Suédois 2.206 ;

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