‹ Le Suicide d'une raceChapitre 4 sur 37 · L INVASION ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

L INVASION ÉTRANGÈRE

en cas de siège ? Ne pactiseraient-ils pas avec l'ennemi ? Ne seraient-ils pas un élément de trouble et de démoralisation ?

Si notre pays était plus peuplé, il exciterait moins la convoitise de nos voisins, et nous pourrions sans crainte laisser passer nos frontières à un certain nombre d'entre eux qui nous seraient alors plus utiles que nuisibles. Mais nos vastes campagnes à demidésertes, et principalement la Champagne et la Bourgogne, semblent appeler l'invasion allemande. « De même que l'infiltration des Germains dans la Gaule latine prépara les grandes invasions, la conquête démographique de nos départements du Nord- Est par la race germanique rendrait inévitable un changement de domination politique (i). »

L'invasion étrangère, conséquence de la diminution de notre natalité, en même temps qu'elle est un réel danger pour le présent, est encore et surtout une grosse menace pour l'avenir. Aussi, loin de la favoriser nous devons faire tout notre possible pour l'enrayer.

Danois 2. 1 14 ; Brésiliens 1 .840 ; Norvégiens 1 .463 ; Argentins 927 ; Portugais 900; Bulgares 556; Mexicains 519; Serbes 425; Chiliens 385 ; Colombiens 344 ; Péruviens 324 ; Vénézuéliens 291 ; Haïtiens, 240; Persans 232; Japonais 117; Chinois 109; Abyssins 14 ; Panamiens 3.

(1) Arsène Dttmont. — Dépopulation et Civilisation.

La Décadence

La Décadence

Faut-il encore ajouter ce chapitre aux tristes pages qui précèdent ? Oui, tout d'abord parce que, à l'heure présente, cacher la vérité, même si elle doit nous peiner, serait un crime. Endormis sur les lauriers d'un glorieux passé, nous ne nous sommes pas aperçus que la fortune et la puissance de nos voisins montaient rapidement, alors que notre pays tout doucement déclinait. Taire la vérité ou l'amoindrir, ne serait-ce pas contribuer au progrès du mal, et prendre une large part dans les responsabilités communes ? Quand l'heure sonnera où il faudra chèrement payer toutes les lâchetés du passé, le peuple de France ne pourra-t-il pas en nous accusant trouver dans notre silence une excuse. Il est donc temps de secouer notre torpeur et de jeter le cri d'alarme.

La seconde raison, c'est qu'on se console trop aisément de la situation actuelle. Notre décadence, comme toutes les décadences, est orgueilleuse. La France, dit-on, sera toujours la France, et les Fran-

8a LE suicide d'une race

çais seront toujours les Français ; et même diminué quant au nombre, notre pays sera toujours à la tête de la civilisation. Persuadés que nous sommes d'être l'élite de l'humanité, et qu'à nous seuls il appartient de l'approvisionner en hommes de génie, nous croyons que le monde ne peut pas se passer de nous. « Si la France n'est pas au premier rang par le nombre, dit M. Levasseur, il est certain que par sa richesse agricole, industrielle et commerciale, par son influence littéraire et scientifique, elle est et restera une des grandes nations du monde, au niveau des plus élevées (i). » Avec cette idée en tête, nous répétons bravement le mot de M. Jurien de la Gravière, et ce mot nous console de toutes les plus pénibles constatations : « N'abdiquons pas devant la statistique. » C'est très bien de faire un acte de foi en la France, encore faut-il que nous ayons des motifs de crédibilité.

Sommes-nous oui ou non en décadence ?

Les étrangers l'affirment. Rommel ne se fait pas faute de le dire. « Quel gigantesque déplacement de la pression européenne !... La France a lâché pied sur toute la ligne ; tout craque en elle, tout s'affaisse, et maintenant nous pouvons en parler sans crainte et sans colère, mais avec cette pitié respectueuse que l'on doit à une grande nation qui décline. L'huile commence à manquer dans la lampe de la France... La France n'est plus jeune ; elle n'a plus le courage

(i) La Population Française. T. III, page 493.

de pousser la charrue, de trafiquer au loin, de faire des enfants. Cette décadence est rendue plus remarquable encore par un redoublement d'énergie chez tous les peuples voisins, les Espagnols exceptés. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, la Belgique, tout s'élève à mesure que la France s'abaisse. Pourquoi tant hésiter à parler de décadence ! Quel symptôme attendez- vous encore ? Vous faut-il une forêt sauvage sur la place de la Concorde ? »

Les Français qui voyagent à l'étranger le constatent. Notre place dans un monde positif, qui vit moins du passé que du présent, se fait tous les jours plus petite. Même devant nous, on se ne gêne guère pour parler de notre décadence en des termes qui manquent, je ne dis pas de délicatesse, ce serait trop demander à certains de nos voisins dont la lourdeur est proverbiale, mais de la plus élémentaire convenance. Dans les pays qui nous sont encore sympathiques parce qu'ils ont un peu de notre sang dans les veines et parce que notre passé est le patrimoine sur lequel ils vivent en attendant qu'ils aient une histoire, dans ces pays eux-mêmes, on parle de nous avec pitié. On compare ce que nous étions avec ce que nous sommes, et on semble nous dire : comment êtes-vous descendus si bas ?

Le fait suivant que rapporte Junius, dans l'Echo de Paris, est une image exacte du peu de cas que l'on fait de nous à l'étranger.

« Je me souviens de la tristesse que je ressentis plus particulièrement un soir, en Hollande, parce

qu'un tout petit incident venait brusquement donner une musique aux paroles que j'entendais en moi. » Et c'était bien de musique, en effet, qu'il s'agissait. J'avais descendu le Rhin et de toutes les villes rhénanes, Mayence, Cologne, Dusseldorf, j'avais reçu une impression de développement et de prospérité presque offensante. De là, j'avais gagné Amsterdam, pour retrouver dans son port et sur ses canaux la même activité unie au même ordre. Je voulus revoir la petite île de Marken, que5 j'avais vue autrefois avant qu'elle fût banalisée par le tourisme. C'est une population de pêcheurs qui a gardé ses usages et ses coutumes et qui ressemble à nos Bretons, avec plus de gaîté et de couleur. Au retour, avant de rentrer dans le port d'Amsterdam, il faut passer par des écluses que le bateau traverse lentement. Pour occuper, pendant cette opération, l'attention des passagers un pauvre diable — je ne sais s'il pratique encore aujourd'hui son métier — avait imaginé de jouer, et Dieu sait comme ! sur un cornet à piston les différents hymnes nationaux. Après quoi, il faisait la quête au moyen d'une bourse qu'il avait attachée au bout d'une perche. Chacun donnait pour l'air de son pays qu'il lui rappelait brusquement. C'était une industrie ingénieuse et lucrative. Il fallait l'inventer. Il préluda par le God save the King, et je n'y prêtai pas grande attention. Les Anglais passent pour le peuple le plus nomade : il est naturel, en voyage, qu'on leur donne la préférence, avec cette flatterie. Après le chant anglais, je ne pus réprimer

un mouvement quand je reconnus, aux premières notes cuivrées, la fameuse Wacht am Rhein, qui glorifie la force allemande. Ce mouvement, vous l'avouerai-je ? devint de l'angoisse pendant le court arrêt qui sépare du deuxième le troisième morceau. Qu'allait jouer notre musicien ? Je n'avais jamais souhaité d'entendre la Marseillaise avec une telle fièvre. Certes, je ne goûte guère le sang impur et tous ces Etripons, Décervelons, que MM. Lemaître et Donnay ont si drôlement parodiés dans le Mariage de Télémaque. Mais il me semblait que la faire attendre plus longtemps, c'était m'injurier, nous injurier tous. Et je reçus l'injure avec l'hymne religieuse de Haydn, que les Autrichiens ont adoptée. Nous ne vînmes qu'au quatrième rang, juste quand le bateau achevait de franchir les écluses. Encore avais- je redouté, quelques instants trop longs, le Y an Kee Doodle ou la Marcia reale. La tristesse que j'éprouvai ce soir-là, me fut comme une blessure physique. Ce cuivre m'avait déchiré le cœur plus encore que les oreilles. Les constatations que je ne voulais pas me formuler à moi-même avec cette netteté, il me les jetait à la figure. Ce que des statistiques de naissances, d'armées, de marines, de commerce établissent laborieusement et désagréablement, je l'entendais retentir dans le soir doré de Hollande avec violence. »

Est-ce que le langage des ennemis du dehors et celui de ceux qu'on appelle volontiers les pessimistes du dedans correspondent à la réalité ?

Notre décadence économique n'est plus aujourd'hui contestée par personne. Tandis que les industries des autres pays s'accroissent rapidement, pour faire face aux besoins toujours plus grands des hommes, les nôtres augmentent peu. Les exemples abondent. Que l'on prenne les statistiques de l'industrie du fer, de l'acier, de la fonte, des tissus de laine et de coton, c'est partout la même constatation. Sans doute il y a progression, mais elle est si lente. Notre marine marchande venait autrefois au second rang, l'Angleterre occupant incontestablement le premier, aujourd'hui elle occupe le quatrième et la petite Hollande le lui dispute et va le lui enlever (i).

Voici un tableau synoptique du chiffre moyen annuel des affaires générales, par périodes de cinq ans pour un espace de trente années, dans les principaux pays industriels et commerçants d'Europe.

« i° — En ce qui concerne la France :

» La population, qui était de 36.102.000 habitants en 1871-1875, est passée à 38.595.000 en 1901-1904, soit une augmentation de 7 pour 100 (chiffres ronds). Pendant la même période, le mouvement total de ses échanges (importations et exportations) relevé pour 7.146.270.000 francs en 1871-1875, a atteint 8.758.775.000 francs en 1901-1904 (période exceptionnellement favorable) correspondant à une augmentation de 22 p. 100.

» Si maintenant nous passons à l'Allemagne, nous

II) Cf. E. Théry. — Les progrès économiques de la France.

voyons que, pendant la période de comparaison, son chiffre d'affaires s'est élevé de 7.382.687.500 francs à 13.364.187.500 francs soit une progression de 81 pour 100. Pendant ce temps la France ne progressait que de 22 p. 100.

» Quant à la population, elle est passée de 40.818.000 en 1871-1875 à 56.356.000 en 1901-1904, soit 38 p. 100 d'augmentation !

» Le royaume britannique qui possédait 31.884.000 habitants en 1871-1875, en accuse 41.454.000 en 1901-1904 ; son chiffre d'affaires est passé de 16.447.250.000 à 22.328.200.000. Sa population s'est donc accrue de 30 pour 100 ; son activité commerciale de 36 pour 100.

» U Autriche-Hongrie est passée de 35.894.000 habitants en 1870, à 45.310.000 en 1900. Son chiffre d'affaires, dans la même période, est passé de 2.475.740.000 à 3.409.640.000 francs, soit une augmentation de 26 p. 100 dans la population, et de 37 p. 100 dans le montant général des échanges.

» La Belgique avait, en 1866 : 4.830.000 habitants et, en 1900 : 6.815.000.

» En 1871-1875, elle faisait 2.378.410.000 fr., d'affaires ; elle en accuse, pour 1896-1900, 3.784.790.000 francs, d'où augmentation de la population : 41 p. 100 et du mouvement commercial : 59 pour 100.

» h'Italie, la dernière venue dans le concert économique des puissances européennes, nous dépasse comme les autres dans cette lutte pour l'existence.

Bile présente en 1901, un chiffre d'affaires de 3.793.300.000 francs pour une population de 32.450.000 individus ; elle n'avait que 26.801.000 en 1871 avec 2.255.285.000 francs d'affaires, d'où augmentation de la population de 21 p. 100, et du chiffre d'affaires de 23 p. 100 (1). »

Quelle est la situation de notre commerce en 1910? Le Journal officiel publie le tableau suivant de nos importations et de nos exportations pour l'ensemble de l'année :

Les importations se chiffrent par 1.266.847.000 fr. en objets d'alimentation, 4. 146. 113.000 francs en matières nécessaires à l'industrie, 1.346.890.000 fr. en objets fabriqués : au total, 6.759.850.000 francs, soit 513.735.000 francs de plus qu'en 1909.

Les exportations se chiffrent par 781.044.000 fr. en objets d'alimentation, 1.708.933.000 fr., en matières nécessaires à l'industrie, 2.933.549.000 fr. en objets fabriqués, 402.209.000 francs en colis postaux : au total 6.005.735.000 francs, soit : 287.681.000 francs de plus qu'en 1909.

Sur chaque catégorie de marchandises, on constate une augmentation, tant à l'importation qu'à l'exportation, sauf pour les objets d'alimentation exportés, où la baisse a été, par rapport à 1910, étant donnée l'année exceptionnellement mauvaise, de 42.513.000 francs.

(1) J. Jacob. — Bulletin de l'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française. Juillet 1907.

Quelle est la cause de ce déclin ?

Les uns croient que c'est la routine. Ils la constatent dans l'agriculture. On a peine à concevoir que la terre de France, si justement vantée pour sa fertilité, produise actuellement si peu. Que de terres incultes ou mal cultivées ! Ainsi notre production en blé, pour ne citer qu'un exemple, a été en 1906, de 17 hectolitres à l'hectare dans l'ensemble du pays, tandis qu'elle montait à 32 hectolitres en Seine-et- Oise et dans le Pas-de-Calais, et que le rendement à l'hectare était de 28 hectolitres en Angleterre. Dans l'industrie, c'est la même chose. On s'en tient aux vieilles méthodes. Nos fabricants français, sauf d'heureuses exceptions, sont continuellement en retard. Le client demande des articles à bon marché, l'industriel doit lui en fabriquer. On s'obstine à offrir des articles luxueux qui ne se vendent pas. Et l'étranger qui comprend les exigences de la clientèle et au besoin les favorise, nous fait une redoutable concurrence. « Avouons sans rougir, dit Rommel, que nos articles de luxe restent inférieurs aux articles français sur quelques points ! Sans rougir ! Avec fierté plutôt, car voilà bien la preuve de notre intelligence commerciale. Quand un marchand s'aperçoit qu'il écoule facilement ses poupées à 10 sous sans pouvoir liquider son stock à 5 francs, il cesse de tenir l'article à 5 fr., s'il est intelligent, bien entendu. Nous vendons nos articles bon marché, passables, détestables même si vous voulez, qu'importe, nous les vendons, et vous comptez parmi nos

meilleurs clients, s'il vous plaît. Serait-ce par charité que vous êtes si friands de nos articles de Paris? (i) » Et constatant que chaque année la France cède le pas à telle ou telle autre nation pour tel ou tel article, et qu'elle passe du second au quatrième rang et au cinquième, il écrit, on croirait assister à une course dans laquelle la France, épuisée, mal montée, se laisserait dépasser peu à peu par tous ses concurrents.

Et cependant nos capitaux nous donnaient une formidable avance économique. Sans doute nous aurions moins de millions disponibles si nous avions plus d'enfants à élever et à établir. Mais enfin nous les avons. Et le bas de laine français est légendaire. Dès qu'une grande affaire se lance dans le monde, fût-ce au pays des milliardaires, c'est sur le marché de Paris que l'on jette les actions, assuré d'avance qu'il y a encore assez de réserves pour les couvrir plusieurs fois. Ces finances de la France, dernier reste de notre suprématie, et sans lesquelles, d'après Léon Say, notre pays serait réduit au rang des dernières puissances, qu'en fait-on ? Les particuliers, ennemis de tous risques, au lieu de les exploiter euxmêmes, de les confier à des industries françaises, ou à des entreprises qui serviraient à étendre notre influence à l'extérieur, préfèrent les prêter aux villes ou à l'Etat. Et l'Etat, que fait-il lui-même de cette partie de la fortune publique dont il a la garde? Loin de la gérer comme un sage père de famille, il la gas-

(i) Rommbi,. — Au Pays de la Revanche, page 38.

pille le plus souvent en folles dépenses. Il écrase la nation par des impôts formidables qui entravent son essor économique. « Tout décline en France, dit cet Allemand que nous avons déjà tant cité, tout s'amoindrit ; seul le budget reste grand et va grossissant. Ce budget de quatre milliards (cinq devraitil dire aujourd'hui) présente un aspect majestueux. H y a quelque chose de grandiose à voir une nation jeter, avant de sombrer, ses millions par les fenêtres. Lorsque l'on considère de quelle allure on mène la France à la banqueroute, on se demande comment des hommes honnêtes, raisonnables, attachés à leurs pays, peuvent tolérer cette progression véritablement inouïe des dépenses, bien plus, les encouragent et votent un budget de quatre milliards, sans réfléchir au gaspillage effréné, au nombre de sinécures, aux doubles emplois, au coulage en un mot que cette somme formidable doit représenter (i). »

N'est-ce pas le trop lent accroissement de notre population qui est la grande cause de notre décadence économique ? Si nous sommes vaincus dans la bataille des peuples c'est que des millions de combattants sur lesquels nous étions en droit de compter manquent à l'appel. Ils auraient fourni des bras à l'agriculture délaissée, à l'industrie qui chaque jour en réclame en vain davantage, des représentants et des débouchés nouveaux à notre commerce.

Pour les besognes lointaines, dans nos colonies et

(1) Rommbi,. — Au Pays de la Revanche, page 138.

qa LE SUICIDE d'une race

à l'étranger, il faut des êtres forts que n'effrayent pas les luttes pour la vie. Or ces êtres trempés pour les rudes travaux nous les trouverions dans cet excédent que nous n'avons pas. « Cette partie en quelque sorte supplémentaire de la population, celle qui en constitue le surplus, presque l'excès, est précisément celle qui, stimulée par le besoin, sait le mieux jouer des coudes dans la mêlée économique ou intellectuelle, celle qui se répand par le monde en quête de débouchés ou qui peine en quête d'inventions, bref celle qui contribue le plus au rayonnement et à la grandeur d'un pays. »

Une des grandes causes de la rapide extension économique de nos voisins, c'est à l'intérieur l'augmentation de la population. Plus nombreux, les habitants sont dans la nécessité de faire des efforts pour tirer le meilleur parti de leurs richesses nationales et le plus grand rendement de leurs capitaux. Ces pays ressemblent à des ruches extrêmement actives et le travail s'accroît en raison du nombre d'hommes. C'est aussi à l'extérieur l'émigration organisée. Tandis que l'Angleterre et l'Allemagne envoient annuellement chacune 500.000 émigrants sur tous les points du globe, où ils travaillent pour leur nation, c'est à peine si 20.000 de nos compatriotes consentent à quitter la mère-patrie. Il y a plus de quatre millions d'Allemands au dehors et il n'y a que 500.000 Français. Tandis que nous nous retirons paisiblement sous nos tentes, les peuples, ne connaissant plus que les comptoirs allemands ou anglais, nous

LA DÉCADENCE q3

oublient. Et cependant non seulement comme aux autres le monde entier nous est ouvert, mais nous avons cet inappréciable avantage d'avoir à notre disposition un immense empire colonial où nous sommes chez nous. Les riches territoires de l'Algérie et de la Tunisie sont à nos portes et nous laissons cette France africaine qui sera peut-être demain notre suprême réserve (i) aux Italiens et aux Espagnols.

Le Français, c'est un fait, n'émigre pas, même dans les colonies françaises, sinon pour y occuper un poste de fonctionnaire grassement rétribué. Dans certaines de nos possessions d'Asie, il y a presque autant de fonctionnaires que de Français. Il semble que nous n'ayons plus la force ni le courage de sortir de chez nous. Nous préférons vivoter sur place. L'esprit d'aventure était cependant une des caractéristiques de notre tempérament. Aujourd'hui « la France est trop vieille pour sortir de chez elle. C'est aux nations jeunes et vivaces qu'appartient le rôle de colonisateurs, à celles dont le trop plein

(i) On peut prévoir, à bref délai, une rupture économique entre l'Europe et l'Amérique, une oppression intolérable de l'ancien monde par le nouveau. Heureusement l'Europe a trouvé son terrain de défense en Afrique ; elle aura bientôt sa ferme tropicale, d'où elle tirera tout ce que l'Amérique voudrait lui marchander à des prix ruineux : le coton, le café et les matières premières les plus nécessaires pour la vie, pour l'industrie. Ceux qui n'exploiteront pas leur part de cette ferme seront tributaires de leurs voisins (De Vogtjb). — Spectacles Contemporains, page

g4 LE SUICIDE D'UNE HACE

croissant tend à s'échapper et à remplir les espaces vides. En France, où est ce trop plein ? C'est la France que les étrangers colonisent. Allemands, Suisses, Belges, Italiens, tous arrivent. Jadis, avant la décadence, les Français fondaient au Canada, à la Nouvelle-Orléans, dans les Antilles, dans les Indes, des colonies avec de véritables colons en chair et en os et un commerce effectif. Aujourd'hui, ces velléités, de jeunesse, ces prétentions d'imiter l'Angleterre font rire doucement. Voyez-vous cette vieille toute paralysée qui voudrait encore sortir de chez elle, et courir le monde comme dans ses jeunes années ? Quand on est réduit à se liguer chez soi, pour la protection des Français en France, contre l'immigration des étrangers, on ne va pas ouvrir aux quatre coins du monde des colonies plus grandes que son pays, c'est ridicule (i). »

Conservons-nous au moins notre supériorité intellectuelle ? Comme nous avons perdu notre suprématie économique, nous assistons aussi au déclin de notre influence intellectuelle.

Notre langue perd chaque année du terrain. Certains auteurs qui parlent de « crise du français » ont soin de dire qu'il ne s'agit que d'une crise intérieure. « On ne prétend pas, je suppose, dit l'un d'eux, que le français ait perdu de son prestige au dehors. Il y a longtemps que ce prestige n'avait été aussi grand. Le génie de la race nous fait regagner

(i) Rommbl. — Ouvrage cité, page 155.

LA DÉCADENCE g5

d'un côté le terrain que des causes économiques et politiques nous enlèvent d'un autre. Et si une part de cette belle victoire, la plus grande, est due aux lettres françaises, une autre appartient au personnel enseignant. L'alliance française, l'Université de Grenoble, celle de Nancy, la Sorbonne, l'odieuse Sorbonne, ont su faire retrouver à des hommes de tous pays les routes qui mènent en France, en particulier celle de la montagne autour de laquelle la foule du moyen âge se rangeait par nations, et elles ont ainsi plus fait pour la langue française que ceux qui crient au monde son irrémédiable décadence (i). »

Est-ce bien vrai que jamais le prestige du français n'a été aussi grand à l'étranger qu'aujourd'hui ? Pour oser émettre une telle opinion, il faut, ou n'avoir jamais franchi nos frontières ou avoir choisi comme lieu d'excursion au dehors un de ces rares oasis où notre langue est encore à l'honneur.

Quand on voyage par delà les mers, on peut se tirer d'affaire avec l'anglais et l'allemand, mais le français n'est pas d'une très grande utilité. Dans les villes universitaires elles-mêmes on trouve de moins en moins l'occasion de le parler. Le fait s'explique aisément, le nombre de ceux qui sont les véritables propagateurs d'une langue, les émigrants, est vraiment trop restreint. Périodiquement nous envoyons en Amérique des conférenciers. On vient les entendre

(i) F. Brunot. — La Crise du Français. Revue hebdomadaire, i4Janvier 1911.

par curiosité et peut-être aussi par sympathie pour la France. Mais combien dans ces auditoires, recrutés à grand renfort de réclame, à part la très petite colonie française, quelques personnes : professeurs, diplomates ou étudiants, entendent notre langue? J'ai assisté aux Etats-Unis à quelques-unes de ces solennelles exhibitions et l'attitude des auditeurs montrait suffisamment que bien peu d'entre eux comprenaient le français, même parlé par des académiciens. Dans certains pays du Nouveau-Monde, où notre langue était autrefois d'un usage courant, en Louisiane, par exemple, est-ce que, aujourd'hui le nombre de ses fervents ne diminue pas dans de très grandes proportions ? Que serait-ce si à travers le monde nous n'avions plus la légion intrépide de nos missionnaires catholiques qui, tout en annonçant la bonne parole de l'Evangile, font aimer la France et connaître sa langue ?

En Europe, le français résiste mieux, grâce à notre situation géographique, grâce aussi aux nombreux étrangers qui viennent jouir de notre climat, admirer nos sites et nos merveilles artistiques. Et, cependant, là encore, nous perdons du terrain. L'élite de la société européenne, il y a quelques années, mettait de la coquetterie à parler français, aujourd'hui, dans certains milieux, on affecte, par patriotisme, de ne plus se servir de notre langue. Il y a une trentaine d'années, nos romanciers et nos dramaturges faisaient prime sur tous les marchés du monde. C'était la France, qui, défiant toute

concurrence, approvisionnait de romans et de pièces de théâtre, presque à elle seule, toutes les nations. Aujourd'hui, l'étranger se contente de ce qui se publie chez lui, et quand il veut connaître nos auteurs, c'est dans des traductions qu'il les lit. Les statistiques de la librairie sont curieuses à cet égard. En vingt ans, nos recettes de vente, de traduction et de reproduction à l'étranger, d'ceuvres littéraires françaises, ont baissé d'un tiers et cette diminution tend de plus en plus à s'accroître. N'est-ce pas de la naïveté que de parler de progrès en face d'une telle situation, le mot déclin n'est-il pas plus juste ?

« Notre race s'anémie, son énergie et son action diminuent, sa pensée semble en faire autant et, sans vouloir récriminer plus que de raison, on a le droit de dire qu'en face du mouvement scientifique qui a été notre gloire, il ne s'est pas produit, en France, d'ceuvre géniale dans le domaine philosophique ou littéraire, au théâtre, en musique, capable de maintenir la prépondérance du foyer intellectuel qui jadis illuminait le monde. Ce sont actuellement les littératures du Nord qui régnent dans notre pays, au risque d'obscurcir les intelligences : Ibsen, Mœterlinck, Bjœrne-Bjorson, en littérature; Wagner et ses disciples en musique; la critique allemande, Kant, Schopenhauer et Nietzsche en philosophie; Darwin, Hœckel en biologie; Stuart-Mill et Herbert Spencer en science sociale; Lombroso en matière de criminalité, voilà nos maîtres, nos directeurs de conscience. Le socialisme français, si bruyant soit-il,

n'a pu arriver à constituer un corps de doctrine et à former un parti autonome ; ses chefs ne sont ni Guesde, ni Jaurès, mais bien les disciples de Karl Marx, c'est-à-dire et suivant les écoles, Bebel, Wollmar, Kautsky, Bernstein, Anscele, Sidney-Webb, Enrico Ferri.

Ce n'est plus assez d'emprunter à l'étranger sa littérature, son art et sa philosophie ; il nous faut encore prendre à l'Angleterre ses modes et son langage, comme à l'Allemagne sa législation militaire, scolaire et sociale.

Il n'y a qu'une nation en décadence qui soit capable de marcher ainsi à la remorque de ses voisins, car la domination intellectuelle est une marque de vitalité et d'énergie nationales (1). » « Limiter le nombre, c'est limiter les facultés », formule aussi vraie que la suivante : « Limiter le nombre, c'est limiter la richesse (2). »

Les causes de notre déclin économique et intellectuel peuvent être multiples, ce qui est certain, c'est que parmi toutes ces causes, la principale est la diminution croissante des naissances.

Le progrès véritable, c'est la marche vers une vie plus abondante : nous, à pas rapides, nous allons vers la mort.

(1) H. Clément. — La Dépopulation en France. Les Conséquences, page 48-49.

(2) Piot. — La Question de la Dépopulation en France, pp. 16 et 17.

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