DEUXIÈME PARTIE
Les Causes
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A la recherche des causes.
A la recherche des causes.
Rechercher les causes du terrible mal dont souffre la France, telle est la besogne à laquelle il faut maintenant nous astreindre. Le travail est difficile, car les causes sont multiples et leur influence plus ou moins considérable. Commençons par celles qui ont, semble-t-il, le moins d'influence, pour aller graduellement jusqu'à celles qui, à mon avis, sont primordiales.
Est-ce qu'on se marie moins en France, aujourd'hui qu autrefois ?
En 1806, il y avait 210.000 mariages pour 26 millions d'habitants. Si nous avions gardé cette proportion, nous devrions avoir, avec notre chiffre actuel de population, 282.000 mariages. Or, nous avons maintenant plus de 315.000 mariages. C'est donc une augmentation.
Cette progression est due d'une part au plus grand nombre des divorces et d'autre part à la modification de certains articles du Code civil qui soumet-
ÏOli LE SUICIDE D'UNE RACE
taient le mariage à des conditions et à des formalités légales nombreuses et compliquées qui risquaient de retarder l'époque du mariage et parfois en empêchaient la célébration. La loi du 20 juin 1896 et celle du 21 juin 1907 ont simplifié les formalités et les conditions requises.
Voici,*d'après M. Lyon-Caen, les principales innovations qu'elles ont consacrées (1) :
»< Le Code civil exigeait que le futur époux jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, la future épouse jusqu'à l'accomplissement de sa vingt et unième année obtinssent le consentement de leurs père et mère ou, à défaut de ceux-ci, de leurs autres ascendants. Cette distinction entre les deux sexes quant à l'âge ne pouvait se justifier par aucune bonne raison. Aujourd'hui, le consentement des père et mère ou des autres ascendants n'est plus requis à partir de vingt et un ans pour les futurs époux des deux sexes. La liberté de contracter mariage sans avoir besoin de l'assentiment de ses parents existe donc pour l'homme plus tôt qu'autrefois.
» Pendant toute la durée de leur vie, les futurs époux devaient au moins requérir le consentement de leurs père et mère ou, à défaut de ceux-ci, de leurs autres ascendants, par des actes respectueux dressés par un notaire. De vingt et un à vingt-cinq ans pour les femmes, de vingt-cinq à trente ans pour les hommes, il fallait même trois actes respectueux signifiés
(1) Enquête de la Revue hebdomadaire 1909, pp. 86 et sq
de mois en mois et il ne pouvait être procédé à la célébration du mariage qu'un mois après le dernier de ces actes. Aujourd'hui, à partir de trente ans, pour les futurs époux des deux sexes, le consentement des parents n'a même plus besoin d'être requis. De vingt et un à trente ans, il suffit, à défaut de consentement donné par les père et mère, qu'une notification du projet de mariage leur soit faite, et que trente jours se soient écoulés depuis cette formalité. Celle-ci n'est pas exigée à l'égard des ascendants autres que les père et mère.
» Le consentement des parents, quand ils n'étaient pas présents à la célébration du mariage, devait être donné par acte notarié. De là résultaient des frais. Maintenant, ce consentement peut être donné devant l'officier de l'état civil du domicile de l'ascendant et celui qui reçoit cet acte n'a droit à aucune rémunération.
» Le mariage ne pouvait être célébré que devant l'officier de l'état-civil du lieu où l'un des époux avait son domicile ou au moins une résidence de six mois. Deux personnes ne pouvaient donc pas se marier dans le lieu de leur résidence, quand, ayant quitté leur domicile, l'une d'elles au moins n'avait pas habité au moins six mois dans la même commune. De là venaient des retards fâcheux. Aujourd'hui, on mois de résidence d'un futur époux dans une localité suffit pour que le mariage y soit possible.
» Les oppositions au mariage que peuvent former les ascendants et certains collatéraux d'un futur
lOÔ LE SUICIDE D'UNE RACE
époux risquaient [aussi d'avoir un résultat fâcheux. En cas de demande en main-levée formée par le futur époux, si l'opposant faisait défaut, le jugement pouvait être l'objet d'une opposition. Le moment où le mariage pouvait être célébré était ainsi reculé. Cette voie de recours est exclue. »
Cette réforme de la législation, malgré son insuffisance (i) a cependant produit des résultats, le nombre des mariages a augmenté. Le chiffre des naissances a-t-il progressé dans la même proportion ? Hélas ! il a encore diminué. Ce n'est pas dans le
(i) En Belgique on est allé plus loin dans la voie des réformes. La loi du 30 avril 1896 dispense les conjoints majeurs d'apporter le ballot de paperasses démontrant le consentement ou la mort de leurs parents. C'était le droit commun en matière de mariage. Les résultats de cette loi ont été excellents. Les mariages ont augmenté de près d'un cinquième, (20 pour 1.000 habitants sous le régime du Code civil français et 24 sous le régime de la loi de 1896). Le nombre des naissances illégitimes a diminué d'un tiers.
La Sous-Commission française de la dépopulation a adopté le 16 décembre 1908 les conclusions suivantes :
Elle demande que le législateur réduise encore les formalités et les frais actuellement nécessaires pour se marier.
Que l'âge auquel les futurs conjoints sont tenus de justifier du consentement de leurs parents,^âge fixé à 30 ans par la loi de 1907, soit encore abaissé, par exemple à 25 ans, ou plus bas encore, comme il l'est dans les pays étrangers.
Que le consentement des ascendants puisse être donné devant d'autres officiers de l'état civil que celui du domicile des ascendants.
Que les charges fiscales qui pèsent encore sur la délivrance des pièces nécessaires au mariage soient supprimées.
Que l'on étende, dans la mesure du possible, les facilités données pour la constitution du dossier.
nombre des mariages qu'il faut chercher la cause de la baisse de la natalité. Le coefficient de la nuptialité oour la France, s'il est inférieur à celui de l'Allemagne et de l'Autriche, est supérieur cependant à celui ^de l'Italie, et à peu près égal à celui de l'Angleterre. Et chose curieuse, les départements français où il y a proportionnellement le plus de mariages, comme la Seine, la Gironde, le Tarn-et-Garonne ne sont pas d'ordinaire ceux qui ont une très forte natalité.
Est-ce qu'on ne se marie pas trop tard?
Le retard apporté à la conclusion des mariages peut, dit-on, avoir une double répercussion sur le problème de la population.
Tout d'abord, il est une cause de la baisse de la natalité. D'après M. Coghlan « les femmes nouvellement mariées présentent une natalité qui décroît rapidement avec l'âge malgré le désir qu'elles doivent avoir d'être mères au moins une fois. Au contraire, la fécondité des femmes qui ont déjà été mères ne décroît que lentement avec l'âge. Ainsi l'appareil de la reproduction, s'il reste sans usage pendant la jeunesse est apte à devenir inopérant. »
Voici le nombre annuel d'enfants nés vivants sur 100 familles lorsque la femme a :
moins de 20 ans .... 27,8 enfants.
de 20 à 24 ans 29,0 —
de 25 à 29 ans 23,1 —
de 30 à 34 ans 15,1
de 35 à 39 ans 10,0
de 40 à 49 ans 2,5 —
On a fait la même observation pour les hommes. Nombre annuel d'enfants nés vivants sur ioo familles, lorsque le mari a :
moins de 25 ans 31,1 enfants
de 25 à 29 ans 29,2 —
de 30 à 34 ans 20,3 —
de 35 à 39 ans 14,1
de 40 à 49 ans 6,4 —
de 50 et plus 0,5 —
Si les mariages étaient moins tardifs, nous aurions, ajoute-t-on, moins de décès et par conséquent une augmentation de population.
« Si nos recherches concluent avec une grande force contre les unions au-dessous de 20 ans, on peut voir, du moins au point de vue de la santé, que dès l'âge de la majorité, le mariage paraît plus favorable que le célibat. Que si de 21 ou 22 ans à 25, nos jeunes époux ne donnent que 100 décès annuels quand un nombre égal de célibataires en fournit 150, — et 163 dans la période quinquennale suivante (25 à 30 ans), — il est donc évident qu'au seul point de vue de l'hygiène et de la santé publique (pour ne parler que de ce qui est prouvé ici), l'hygiéniste et le législateur doivent encourager les mariages de nos jeunes hommes, et cela dès les premières années qui suivent leur majorité. Nous réaliserions ainsi une économie qui peut s'élever à un tiers du tribut annuel que ces jeunes célibataires de 21 à 30 ans paient à la mort, économie qui, pour ces seuls âges, ne s'élèverait
pas à moins de sept à huit mille victimes annuelles de dissipations malsaines. Si l'on ajoute à cette épargne sur la mort une autre économie, celle des maladies que supposent sept à huit mille décès, que de deuils, que de souffrances remplacées par des fêtes nuptiales, que de dissipation, de temps perdu, remplacés par les fortifiantes joies du foyer : car c'est très certainement en endiguant, en réglant, en modérant le cours tumultueux des passions de la première virilité, que le mariage devient un*si puissant élément de santéet de vitalité (i). »
C'est aussi l'opinion de M. Jacques Bertillon. « Entre autres motifs que vous pouvez avoir pour vous marier le plus tôt possible, il en est un, monsieur — et vous aussi, mademoiselle, — que probablement vous ne soupçonnez guère, quoiqu'il soit parfaitement incontestable : c'est que le mariage vous fait entrer dans une couche sociale où la mortalité est deux fois moindre que dans celle d'où vous sortez. Cet avantage précieux, que vous confère votre cher conjoint, vous le garderez tant que vous serez marié. Les chances d'arriver à l'extrême vieillesse seront pour vous deux fois plus grandes que pour vos camarades restés obstinément célibataires. Telle est la vérité que démontrent les chiffres suivants :
France (1901). — Sur 1.000 hommes de chaque
(1) Bertillon, père. — Article « Mariage » du Dictionnaire des sciences médicales.
catégorie d'âge et d'état-civil combien de décès en un an ?
Ages Célibataires Mariés Veufs et divorcés
18 à 19 ans 5
On voit, en comparant la colonne des célibataires à celle des hommes mariés, que, de 25 à 29 ans, par exemple, la chance de mourir, qui est de 10 décès pour, 1. 000 vivants célibataires, n'est que de 5 pour 1.000 hommes mariés du même âge. Elle est donc exactement deux fois moindre. Et la même différence se retrouve à tous les âges suivants. Vous n'avez qu'à comparer 14 (mortalité des célibataires de 30 à 34 ans), et 7 (mortalité du même âge) :
19 (célibataires) et 8 (mariés) 21 — 10 —
Et ainsi de suite. Toujours le second chiffre est la moitié du premier ou peu s'en faut. Et cette différence persiste/ en s'atténuant un peu, jusqu'à l'extrême vieillesse.
En lisant la troisième colonne, on voit que la mortalité de 1.000 hommes mariés, de 25 à 29 ans, est de 5 décès en un an, tandis que celle de 1.000 veufs du même âge est de 20. Elle est quatre fois plus forte ! Ainsi les veufs ne perdent pas seulement le privilège heureux que le mariage leur conférait ; ils sont dans une situation pire que celle de leurs camarades restés garçons. Cette différence s'atténue avec l'âge, mais elle reste pourtant très nette jusqu'à la vieillesse.
Ainsi la mortalité des hommes mariés est deux fois moindre que celle des célibataires du même âge. Celle des veufs, au moins jusqu'à 60 ans, l'emporte même sur celle des célibataires ; toujours elle est supérieure à celle des hommes mariés.
Les femmes mariées aussi ont une mortalité moindre que les filles du même âge (du moins après 20 ans). Mais les différences sont moindres pour les femmes que pour les hommes ; la mortalité des filles l'emporte de beaucoup sur celle des femmes mariées, mais elle n'atteint pas le double comme nous l'avions constaté pour les hommes.
De même, les veuves ont une mortalité sensiblement plus forte que celle des femmes mariées du même âge, mais à partir de 40 ans elle reste inférieure à celle des vieilles filles du même âge. Au contraire,
la mortalité des jeunes veuves de 20 à 25 ans, est double de celle des femmes mariées du même âge.
France (1901). — Sur 1.000 femmes de chaque catégorie d'âge et d'état-civil, combien de décès en un an :
Ages
Célibataires
Mariées
Veuves et divorcées
15 à 19 ans
On remarquera, par la même occasion, combien la mortalité des femmes est généralement moindre que celle des hommes du même âge et du même état civil ; il n'y a d'exception que pour les jeunes femmes mariées, de moins de 30 ans. Partout ailleurs, leurs chiffres sont plus favorables, malgré qu'avec des forces moindres elles aient à lutter contre des difficultés à peu près aussi graves. Mais elles abusent moins de la vie ; c'est le moyen de la prolonger. »
A LA RECHERCHE DES CAUSES Il3
Quel est l'âge moyen des mariages en France ?
Garçons Filles
Département de la Seine : 28 ans s mois 24 ans 10 mois
Population urbaine : 27 ans 3 mois 23 ans 10 mois
Population rurale : 27 ans 9 mois 23 ans 4 mois
Il est bien évident que cette moyenne suppose beaucoup de mariages très tardifs. Les causes de retard des mariages sont multiples.
Autrefois, on accusait le service militaire. Il est si court aujourd'hui qu'il n'est plus un grand obstacle. Tout au plus retarde-t-il l'établissement de certains individus. Il compense cet inconvénient par les qualités d'endurance qu'il permet d'acquérir à ceux qui savent en profiter et qui feront de nos jeunes gens des êtres mieux armés pour les luttes de la vie.
Une des causes, c'est le peu de sérieux de beaucoup de nos jeunes gens. Les belles années de la jeunesse ne sont pas pour eux le temps de la préparation à la vie virile, mais celui où l'on s'amuse et dont on doit profiter le plus longtemps possible. Le mariage leur apparaît comme le terme de leur vie joyeuse de garçons et comme le commencement de l'ère des soucis multiples. Aussi quand arrive le moment où ils devraient y penser sérieusement, ayant en horreur les responsabilités et tenant trop à leurs faciles plaisirs, ils répondent à ceux qui leur parlent de mariage: j'ai bien le temps, il sera toujours assez tôt, le moment de me ranger n'est pas encore venu. Les années se succèdent rapides et on arrive
au port du mariage après avoir doublé le cap de la trentaine.
La question de situation et de dot, se posant très fréquemment, est autrement grave. Les jeunes filles veulent des jeunes gens ayant des situations bien établies et de tout repos. Les jeunes gens de leur côté recherchent une dot. Or, étant donnés nos goûts de luxe et de bien-être, les situations qui permettent de vivre sont de plus en plus rares, et les femmes qui, grâce à leur dot, peuvent apporter un large supplément au peu que gagne leur mari, au début de sa carrière, se trouvent de plus en plus difficilement. Nos exigences en sont la cause. Ce avec quoi, il y a trente ans, auraient vécu de riches familles ne suffit guère maintenant à des personnes de moyenne fortune.
Et alors on attend, et longtemps parfois, la réalisation d'un rêve peut-être ardemment caressé. Avec les années les projets se succèdent, apportant avec la même déception, le dégoût du mariage. Un jeune homme intelligent, vertueux aurait pu rendre heureuse une femme et, avec elle, fonder une famille. Il devra pendant des années renoncer au mariage, il n'est pas riche et sa situation pour le moment n'a rien d'enviable. Une jeune fille pieuse, douée d'une bonne santé et de toutes les qualités qui font d'excellentes compagnes et de fécondes mères, doit attendre longtemps. On n'en, veut pas ; elle n'a pas de fortune. Ce n'est pas tout de se marier, il faut vivre.
A LA RECHERCHE DES CAUSES Il5
La dot n'a pas, dans d'autres pays, la même importance. Beaucoup de jeunes Anglais sont de l'avis de celui que rencontra Taine sur le bateau qui l'emmenait en Angleterre : « Une dot n'est pas nécessaire, il est naturel et même agréable de se donner la charge d'une femme pauvre et d'une famille : si votre femme est bonne et vous aime, elle vaut bien cela (i). » En France, elle n'est même plus un moyen de faciliter les unions, la majorité des épouseurs la considèrent comme le but de l'institution conjugale.
Dans les classes ouvrières et dans le monde des petits employés ce n'est plus la question de la dot qui se pose, mais celle du salaire. Je me marierais bien, disent certains travailleurs, mais j'ai peine à gagner ma vie, comment voulez-vous que je fasse vivre une femme et des enfants, j'attendrai.
A la campagne ce sont des questions d'intérêts qui le plus souvent interviennent, et qui font reculer de plusieurs années l'époque du mariage. Dans certaines régions ceux qui se marient avant trente ans sont une exception.
I/âge du mariage peut donc avoir une influence sur la natalité et sur la population. Il en aurait une certainement sur la natalité si ceux qui se marient avaient le désir d'avoir de nombreux enfants. Mais comme très souvent, ils n'en désirent qu'un ou deux, nous perdons peu à leur mariage tardif. Et la preuve c'est que depuis quelques années, il y a en France une
(i) Notes sur l'Angleterre, page 4.
tendance assez marquée à se marier plus jeunes, et nous n'avons cependant pas un plus fort excédent de naissances. Arsène Dumont pensait pouvoir, pour chaque année dont serait avancé l'âge moyen du mariage, compter que le nombre des mariés étant augmenté de 250.000, le nombre annuel des naissances le serait de 40.000 à 60.000, le taux de la natalité générale de 1,0 à 1,5. Il s'est trompé. Il faut donc chercher ailleurs la véritable cause du mal dont souffre la France (1).
Est-ce qu'on meurt davantage aujourd'hui ?
Quel est le coefficient de la mortalité en France ? Depuis un siècle dans tous les pays d'Europe, le coefficient est en baisse, et cela grâce aux progrès constants de l'hygiène, à l'adduction des eaux potables dans les villes, à l'assainissement des quartiers insalubres. Grâce aussi à certaines découvertes médicales, la variole a vu son intensité et sa gravité diminuer dans notre pays, la peste et le choléra ont à peu près disparu dans l'Europe occidentale : « Les
(1) I/âge du mariage en France, d'après les plus récentes statistiques, ressemble beaucoup à ce qu'il est dans les autres pays (la Serbie et les pays Slaves mis à part). Les pays anglais ont un âge du mariage un peu moindre, les pays Scandinaves .ou allemands, un âge généralement un peu plus élevé ; en somme les différences sont très peu importantes. Dans les autres pays soient ceux où l'âge est plus élevé, soient ceux où il est moindre, la natalité est plus considérable que chez nous. C'est une nouvelle preuve du peu de cas qu'il faut en somme faire de cette prétendue cause.
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opérations les plus compliquées s'exécutent sans danger. Les plus graves traumatismes sont réparés et traités. Toutes ces affreuses infections qui ont attristé les âmes des médecins avant 1872, ont cessé d'exister. Il n'y a plus ni infection purulente, ni érysipèle, ni infection puerpérale, ni tétanos. La mortalité qui était de 60 pour cent dans les amputations, n'est plus même de un pour cent à l'heure actuelle. On peut impunément faire des opérations presque innocentes sur le péritoine, la plèvre, les articulations (1). »
Actuellement, pour 10.000 habitants, il y a en Russie 316 décès, en Espagne 266, en Hongrie 261, en Autriche 244, en Italie 222, en France 194, en Saxe 185, en Prusse i8t, en Suisse 175, en Angleterre 162, en Belgique 159, en Danemark 149, en Norvège 147.
Notre situation est donc une situation moyenne. Nous avons moins de décès que les pays du Midi en général et plus de décès que ceux du Nord. Le coefficient de notre mortalité infantile au contraire est supérieur à celui de la mortalité de presque tous les pays européens. Partout, grâce à la découverte du sérum, elle a sensiblement diminué, 200.000 vies d'enfants sont sauvées chaque année en Europe. En France cependant la baisse est moins considérable. Sur 100 enfants nés vivants, il en meurt dans la
(1) Dr Ch. Richet. — La Médecine et les médecins. Revue des Deux -Mondes, ierjuin 1908.
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première année, en Espagne 8,5, en Autriche 8, en Italie 7,9, en Allemagne 6,1 et en France 9,4. En 1906, 1 10.000 enfants de moins d'un an sont morts dans notre pays.
La baisse de la mortalité se constate aussi, d'une certaine manière, dans l'âge moyen des décès. La moyenne était de 31 ans en 1820, de 38 ans en 1870, de 43 en 1899 et de 45 en 1907. Nous tenons, paraît-il, le record de la durée de la vie. Il y a des auteurs qui se réjouissent de ces derniers chiffres. Ne cachentils pas une réalité attristante. « Si nous paraissons mourir plus tard que les autres, c'est précisément parce qu'il y a chez nous disette d'enfants, disette croissante, et que, par suite, la mortalité infantile y exerce ses ravages sur un champ beaucoup plus étroit. Si, par hypothèse, notre état civil n'enregistrait pas une seule naissance l'an prochain, l'âge moyen des décédés, critérium de la vie moyenne, se relèverait encore soudainement. Mais qui, je vous le demande, pourrait se réjouir et même se consoler d'un pareil cataclysme (1) ?
La mortalité baisse chez nous comme ailleurs, c'est un fait incontestable. Elle baissera encore avec les progrès chaque jour croissants de l'hygiène, de la médecine, de la science. Mais, y a-t-il un rapport entre la mortalité et le problème de la population ?
D'après M. le docteur Bertillon, la mortalité n'a
(1) De FovitUÎ. — La Population. Réforme sociale, juillet 1908.
A LA RECHERCHE DES CAUSES Iig
pas seulement un rapport avec la population, elle est de plus une cause directe de natalité. « Tout décès tend naturellement à provoquer une naissance, quel que soit l'âge du décédé. S'agit-il d'un enfant ? Les parents éprouvent le besoin de reporter leur tendresse sur un autre enfant ; nous avons en France, notamment, des exemples nombreux de ce fait. S'agit-il d'un adulte ? Sa mort laisse un emploi vacant ; elle permet donc la création d'un nouveau ménage et la naissance de nouveaux enfants. S'agit-il d'un vieillard, enfin ? Même conclusion, car, s'il est pauvre, sa mort enlève à ses enfants une charge qui les empêchait peut-être de se marier ; s'il est riche, son héritage facilite leur établissement et leur mariage. Ainsi on comprend la relation assez étroite qui existe entre la natalité et la mortalité et aussi la relation qui existe entre elles et la nuptialité. »
Et il arrivait à cette conclusion : « On peut comparer une société humaine à un bassin d'une capacité donnée, et muni d'un flotteur, de façon à le tenir toujours rempli d'eau. Il y a un robinet d'entrée (c'est la natalité et l'immigration) ; mais il ne s'ouvre que dans la mesure où est ouvert le robinet de sortie (ce robinet de sortie c'est la mortalité et l'émigration). Impossible d'ouvrir l'un sans ouvrir l'autre (i). »
(i) Dr J. Bertillon. — Journal de la Société de statistique de Paris 1904, page 339 et sq.
On pourrait môme aller plus loin, dit-il : « Si les enfants débiles, si les enfants et adultes tuberculeux qu'on espère conserver à la vie, étaient en effet sauvés de la mort, la population contiendrait un plus grand nombre de valétudinaires, mais elle ne serait pas plus nombreuse.
» On peut comparer encore une société humaine à une forêt d'une étendue déterminée. Dès que le bûcheron fait des clairières dans la forêt, les rejets et les stolons bourgeonnent de toutes parts, et la forêt se reconstitue, sans qu'on ait à s'occuper de son peuplement. S'il en est autrement, c'est qu'il y a quelque vice, quelque germe malfaisant qui contrarie l'effet bienfaisant de la nature. Il faut alors que le forestier recherche cette cause de stérilité et la supprime ; qu'il éloigne la dent dévastatrice des chèvres et les autres animaux nuisibles qui détruisent les jeunes pousses de sa forêt. Mais que dire de celui qui, contre un pareil malheur, n'imaginerait autre chose que d'écarter la hache du bûcheron et de conserver ses arbres indéfiniment !
II n'arriverait qu'à vieillir inutilement sa futaie, et, finalement, serait vaincu dans cette lutte contre la mort ; car la loi des sociétés vivantes, des forêts comme des nations, c'est le renouvellement perpétuel des êtres.
» 1/ œuvre impossible tentée par ce forestier ignorant n'est autre que celle que conseillent des médecins trop confiants dans leur art.
» L,a lutte, d'ailleurs très nécessaire, qu'ils veu-
lent soutenir contre la mort, pourra, sans doute, conserver un certain nombre de malheureux dont la fin prématurée doit nous toucher. Mais elle n'a, au point de vue du chiffre de la population, à peu près aucun intérêt. Outre qu'elle ne peut abaisser la mortalité que d'une quantité peu importante, cet abaissement même de la mortalité n'aurait probablement d'autre effet que de diminuer encore le nombre des naissances.
» Cela montre une fois de plus qu'une réduction de la mortalité, si importante qu'on veuille bien l'espérer, ne peut pas contribuer sérieusement à sauver notre pays du mal qui le ronge.
» Nous avons vu qu'il manque à la France pour qu'elle conserve son rang actuel dans le monde, 450.000 existences annuelles par an. Cherchons ce que nous donne un abaissement de la mortalité, dans l'hypothèse la plus favorable :
» L,e nombre moyen des décès en 1906 a été de 780.196, dont 354.702 concernant des individus de plus de soixante ans, et 76.692 autres, des individus de cinquante ans.
» Restent 348.802 décès plus ou moins prématurés. Ce chiffre n'est-il pas l'éloquente démonstration de notre impuissance, car il est parfaitement évident que ce n'est pas là que nous trouverons les 450.000 existences annuelles qui manquent à notre pays.
» Mais, dira-t-on, ce chiffre comprend 115.752 décès d'enfants de moins d'un an dont une partie, s'ils étaient mieux soignés par des parents plus
instruits, plus intelligents et plus aisés, ne mourraient pas. Supposons que ce soit faisable. Il n'en est pas moins vrai que, si forte qu'on rêve l'économie de vies à faire, même si on la supposait du tiers ou même, par impossible, de la totalité, ce ne serait qu'un appoint insignifiant à la tâche redoutable qui s'impose à nos contemporains !
» Mais la loi du parallélisme des mouvements de population ne nous autorise même pas à espérer ce faible appoint. Elle nous montre que, toutes choses égales d'ailleurs, une diminution de mortalité serait suivie d'un nouveau recul de la natalité.
» Dans le Gers, dans le Lot-et-Garonne, dans l'Yonne, dans un grand nombre d'autres départements, on compte ordinairement trois décès pour deux naissances, c'est-à-dire que la règle moyenne est la suivante : les deux parents meurent après avoir procréé deux enfants dont l'un meurt avant de s'être reproduit (ce qui fait bien trois décès pour deux naissances) ; le deuxième enfant n'est en quelque sorte que le remplaçant du premier. Sauvez celui-ci de la mort, vous empêchez l'autre de naître ; la population n'y aura rien gagné (i). »
Certains auteurs nient ce parallélisme, et ils
(i) Dr J. BERTIU.ON. — La Dépopulation de la France, pp. 86- 87. M. Achille Guiulard écrivait en 1855 :
« Les naissances sont moins nombreuses où la vie est plus longue, et réciproquement. »
En général, partout où l'espèce humaine est rapidement moissonnée, les mariages et les naissances s'accélèrent à l'envi
affirment qu'entre mortalité et natalité, il y a réaction et action, mais non parallélisme ni même concordance. D'autres admettent le parallélisme mais ils lui donent une autre cause que celle que lui assigne M. Bertillon. La civilisation, dit M. March, sous forme de progrès de l'hygiène et des soins, a fait diminuer la mortalité ; sous forme de désir du bien être, de prévoyance, elle a fait diminuer la natalité. Quoi qu'il en soit de toutes ces opinions, il y a une chose certaine c'est que ce n'est pas une excessive mortalité qui est cause de la dépopulation française. Notre mortalité s'abaisse et en même temps la natalité s'abaisse. La vraie cause est ailleurs (i).
La race française est-elle inféconde ?
« Ce serait à la vérité une douleur intense de sentir que la vigueur s'affaiblit dans les veines usées de la vaillante nation des Francs ; mais contre la fatalité des lois naturelles, nous ne saurions éprouver aucune indignation. La vieillesse stérile des peuples succède aux ardentes maturités par le même jeu
des décès... On pourrait inscrire, comme résumé de la loi des mouvements de population, cette demande avec sa réponse.
D. Quelle est la localité où l'on trouve le plus d'enfants ?
R. C'est celle où les hommes meurent le plus vite.
L,a mort mesure la vie ; la vie mesure la mort. »
(Démographie comparée, chap. IV).
(i) Cf. Journal de la Société de statistique de Paris, 1904, p. 268. — Raoul de Féuce. — Les naissances en France, pp. 92 et suiv.
d'évolution que la caducité impuissante de l'homme suit la force féconde de son âge mûr. »
En est-il ainsi ? On l'affirme à l'étranger. Notre race, dit-on, est vieillie, épuisée, usée. Notre sang est atteint dans ses principes vitaux. Il est à bout de forces quand, tant bien que mal, il a fourni une moyenne de deux à trois enfants par ménage.
On appuie cette affirmation sur trois preuves : le grand nombre de ménages sans enfants, la diminution de la masculinité et l'élévation de la mortinatalité. Voyons.
Avons-nous en France plus de familles stériles qu'à l'étranger ? Dire exactement le nombre est très difficile. Dans les statistiques, en effet, on range dans cette catégorie ceux qui n'ont pas d'enfant au moment du recensement. Or, ces ménages peuvent avoir eu des enfants et les avoir perdus, peuvent n'en pas avoir et cependant en espérer encore. I,es ménages stériles sont ceux qui n'ont jamais eu d'enfant et n'en n'auront jamais. Le seul moyen de contrôle est celui adopté par la commission de la dépopulation. Il consiste à donner la proportion de ménages sans enfant après 15 ans de mariage. Cette proportion était en 1901 pour la France entière de 115 sur 1.000 mariages (r). Il n'est nullement certain
(1) Paris
Villes de plus de 160.000 âmes.
Villes de 50.000 à 100.000 âmes Communes de 20.000 à 50.000 âmes Communes de moins de 2.000 âmes.
France entière
U7 % 158 % 153 % 152 % 104 % ii5 %
A LA RECHERCHE DES CAUSES Ia5
qu'elle soit plus faible chez les autres nations de l'Europe occidentale. Certains prétendent même qu'il y a en France moins de familles sans au moins un enfant que partout ailleurs.
Transportez les Français dans un milieu favorable et vous verrez qu'ils sont suffisamment féconds. Sur la terre étrangère, notre race essaime sans fatigue de nombreux et solides rejetons. L'exemple des Canadiens-Français est typique. De 1763, date de la cession du Canada à l'Angleterre, à 1906, les descendants des colons français sont passés de 65.000 à 2.500.000, soit une augmentation moyenne de 17.000 unités par an. Or, dans cet accroissement la part de l'immigration est à peu près nulle, puisqu'elle amène au plus de 1.200 à 1.500 Français chaque année. C'est la natalité surtout qui explique cette progression. Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer des familles de plus de 17 enfants dans les provinces habitées par des colons français, surtout dans celle de Québec, alors que les plus nombreuses parmi les Canadiens d'origine anglaise ne dépassent pas 7 à 8 ! La moyenne par famille française est de 12 enfants et le taux de la natalité de 36,78 pour 1.000.
On dira sans doute, qu'il y a trop longtemps que le Canada est séparé de la France pour qu'on puisse le prendre comme exemple, et que là-bas, dans ces pays neufs, au contact de races prolifiques, notre vieux sang français s'est régénéré. A supposer que cet exemple ne prouve rien, nous avons à côté de
nous les Français d'Alsace-Lorraine qui fournissent régulièrement un excédant de naissances annuelles de plus de ioo par 10.000 habitants ; nous avons les Français d'Algérie dont les familles sont beaucoup plus prolifiques que dans la métropole ; nous avons des départements entiers qui, malgré toutes les causes dissolvantes, ont maintenu leur réputation de fécondité.
L'infécondité des familles françaises n'étant involontaire que pour une fraction minime, on a le droit de conclure qu'elle est volontaire pour le surplus.
Pour soutenir que l'infécondité relative des familles françaises est organique et non volontaire, « il faudrait admettre ceci, qui est vraiment absurde, que les familles françaises ne sont différentes (organiquement) des familles d'autres nationalités que pour les naissances de beaucoup d'enfants, mais qu'elles ne sont pas plus stériles que les autres dès qu'il s'agit de la stérilité véritable. »
Dans le fait de la diminution de la masculinité, M. Alfred Fouillée croit reconnaître un signe de fatigue physiologique.
Pour ioo naissances de filles, il y avait en 1806- 1815, 106,5 naissances de garçons ; en 1840-1849, 105,6, — en 1879-1888, 104,8, — en 1904-1906, 104. La proportion des garçons diminue donc continuellement.
La vraie cause n'est pas d'ordre physiologique. Beaucoup de jeunes ménages veulent avant tout un garçon : s'ils en ont un, ils s'arrêtent là. Si, au
contraire, ils ont d'abord des filles, ils se laissent aller plus volontiers à d'autres tentatives.
L'élévation du taux de la mortinatalité a été pour certains, pour M. Emile Magnart en particulier, une preuve de la diminution de la force génératrice de la race française.
Pour 100 naissances totales, les statistiques accusent une proportion de morts-nés :
2,88, en 1841 ; 4,18 en 1906 pour les naissances légitimes ;
6,30, en 1814 ; 6,85 en 1906 pour les naissances illégitimes.
M. le docteur Pinard n'est pas de cet avis ; il pense que l'augmentation du nombre des morts-nés dans les statistiques provient peut-être tout simplement de l'amélioration progressive des statistiques relatives aux morts-nés et ne peut être incriminée comme facteur de la dépopulation en France.
D'un autre côté, dit-il, l'hypothèse de la diminution de notre force génératrice ne repose sur aucun fait d'observation, sur aucun fondement sérieux.
Notre race française n'a pas encore touché le seuil de la décrépitude. Notre sang n'est pas encore épuisé. vSi nous sommes moins féconds que d'autres races, ce n'est pas parce que nous ne le pouvons pas, c'est, retenons bien cela, c'est que nous ne le voulons pas.
L'Intempérance
LE SUICIDE d'uis race. 9.
L'Intempérance
L'intempérance a-t-elle des rapports directs avec la natalité ? Nous pouvons l'envisager sous trois formes différentes : intempérance dans la nourriture, intempérance dans l'usage des boissons et intempérance dans les plaisirs sensuels.
La suralimentation.
On ne peut nier que notre temps ne soit un fervent de la table. Dans les hautes classes, les dîners où les mets fins et recherchés abondent, sont fréquents. On profite de tous les prétextes pour les multiplier. Il semble que beaucoup ne vivent que pour manger. La composition de leurs menus est une de leurs principales occupations. Les sociétés littéraires, artistiques, patriotiques ne recrutent des membres que grâce aux banquets qu'elles offrent périodiquement à leurs adhérents. C'est souvent l'unique manière de réunir les sociétaires. Une lettre de convocation qui se termine sans l'annonce d'un
l3î LE SUICIDE D'UNE KACE
vin d'honneur est inutile, quelle que soit l'importance de l'ordre du jour. Dans les milieux ouvriers se trouver en face d'une table surabondamment servie est l'idéal du grand nombre. Tous ont de bonnes raisons pour justifier leur conduite. I,es uns prétendent qu'étant donnée la vie active et épuisante qu'on est obligé de mener dans le monde de l'industrie et des affaires, c'est une nécessité ; les autres avouent que c'est le seul plaisir qu'ils ont sur terre. A table au moins, ils oublient leurs soucis et leurs ennuis.
1/ hygiène et la pathologie enseignent que les excès de nourriture, compromettent l'équilibre dynamique du corps, diminuent l'activité des fonctions et transmettent des principes nocifs qui atteignent progressivement, de génération en génération, la puissance prolifique.
Voici l'opinion du docteur Maurel. En comparant deux groupes, l'un riche et par conséquent placé dans les meilleures conditions hygiéniques, et l'autre composé d'une population ouvrière très nombreuse, on constate que la proportion de morts-nés est plus considérable dans le premier.
1/ exemple suivant, pour ceux qui connaissent Paris, est très suggestif. Sur 1.000 naissances, dit le docteur I,e Fur, les XIIIe, XIVe, XIXe et XXe arrondissements ont 65 à 70 morts-nés, chiffre qui atteint 95 à 100, soit près d'un dixième,* dans les Ier et XVIe arrondissements.
Sur 1.000 naissances légitimes, les IIIe, Ve, VIe,
l'intempérance i33
XIe, XIIIe, XIXe et XXe arrondissements ont le moins de morts-nés, soit presque tout le côté est de Paris (sauf le XIIe arrondissement) : une moyenne de 70 à 80. Mais partout ailleurs, la mortalité est très grande, surtout dans les Ier, IVe, IXe et XIIe arrondissements, où elle atteint de 100 à 107 mortsnés pour 1.000 naissances, plus d'un dixième.
Quelle est la cause de cette différence ? l'hérédoarthritisme provoqué par la suralimentation.
Poursuivant l'étude parallèle de la natalité et de la suralimentation dans les principales villes de France et dans les départements, le docteur Maurel est arrivé à la conclusion suivante : « Qu'il s'agisse de l'évolution ou de la répartition, la natalité décroît au fur et à mesure que la suralimentation augmente ; et elle diminue partout où l'on constate la suralimentation. »
Pour admettre qu'il y a rapport de cause à effet, il s'appuie d'ailleurs sur une intéressante statistique personnelle : « Sur 100 ménages pour lesquels je trouvais l'hérédo-arthritisme, soit des deux côtés, soit d'un seul, j'en ai trouvé 52 inféconds, 16 n'ayant que des filles et 4 ayant des enfants mal formés, soit une proportion de 72 % de faible fécondation (1). »
Sans admettre avec certains auteurs, car c'est loin d'être démontré, que l'amoindrissement de la natalité en France, provient d'un usage excessif
(1) Dr Maurel. — Dépopulation, page 64.
l34 LE SUICIDE D'UNE RACE
du froment et de la viande, on peut croire cependant que d'une certaine façon, la suralimentation influe sur la population, et même que l'influence arthritique transmise par hérédité et plusieurs fois conduit à l'infécondité (i).
L'Alcoolisme.
On ne peut nier que l'alcoolisme fasse d'énormes progrès. C'est une véritable calamité qui atteint toutes les classes de la société. L'ouvrier fréquente ces innombrables cabarets qui, à tous les coins de rues, sont pour lui une perpétuelle tentation. Depuis
(i) La très grande mortinatalité et la fréquente infécondité dans les classes riches, n'auraient-elles pas aussi une autre cause ? Certaines jeunes filles n'abusent-elles pas du bal et des sports à des époques où leur organisme demanderait des ménagements ? « Tous les médecins sont frappés du nombre croissant des jeunes ménages qui désirent ardemment des enfants et qui ne peuvent pas en avoir. Cela tient surtout à la façon dont les jeunes filles sont élevées. Au lieu de les laisser s'épanouir au grand air, en pleine liberté, on les fait vivre en serre chaude, dans une atmosphère lourde... où l'imagination s'exalte par la rêverie et par l'abus de la musique, le plus énervant de tous les arts. On a créé ainsi des organismes à sang pauvre, à muscles débiles, où le système nerveux seul est développé. L,a puberté arrive avec ses orages... on y remédie tant bien que mal avec le fer, l'hydrothérapie, les bains de mer, etc. Arrive l'époque du mariage, avec ses émotions, ses courses, ses fatigues, et la pauvre enfant épuisée se trouve en présence d'une situation à laquelle rien ne l'a préparée, puis vient le voyage de noces, avec cette déplorable coutume qui fait tant de mariages stériles et de femmes valétudinaires. »
(Dr J. Rochard. — Bulletin de l'Académie de médecine 1885 p. 118.
l'intempérance i35
le coup de feu du matin jusqu'à l'absinthe du soir, que de boissons souvent frelatées absorbées au cours d'une journée ! L'homme du monde fréquente les établissements à la mode où il fait une consommation énorme d'apéritifs. Les femmes elles-mêmes n'échappent pas à cet entraînement, il leur faut des liqueurs alcoolisées. Nous tenons actuellement le record mondial de la consommation de l'alcool.
Y a-t-il un rapport entre V alcoolisme et la dépopulation ?
Le fait de l'augmentation de la consommation des boissons alcoolisées et celui de la diminution parallèle de la natalité, nous permettrait, semble-t-il, de conclure affirmativement. Mais ce serait vraiment trop simpliste. Il pourrait y avoir entre ces deux faits concomitance et non pas rapport de cause à effet. Voyons ce qu'en pensent ceux qui sont le mieux placés pour nous répondre, les médecins.
M. le docteur Legrain prétend que l'alcoolisme est une des causes importantes de la dépopulation. Il diminue le capital humain en qualité tout d'abord, puis en quantité, surtout étant donné le caractère d'hérédité que l'on constate chez les alcooliques.
« Une conférence tout entière, dit-il, suffirait à peine pour vous décrire les monstrueux produits enfantés par l'alcoolique. Sachez seulement que la nature, avide sans doute de se débarrasser au plus vite des faibles, procède ici avec une rapidité sans pareille. Dans l'espace de trois ou quatre générations
au plus, on voit des familles disparaître complètement.
» Les procédés ne manquent pas. Les enfants d'ivrognes forment un véritable musée pathologique. Débilité constitutionnelle, rachitisme, tuberculose, épilepsie, hystérie, etc., voilà pour le physique ; débilité intellectuelle, inibécilité, idiotie, folie précoce (particulièrement impulsion à boire), mauvais instincts, démoralisation, crime, voilà pour le moral. Tel est le lot des hérédo-alcooliques.
» Vous pourriez m' accuser de pousser les choses au noir si je n'étayais mes dires à l'aide de quelques chiffres. Mon expérience personnelle m'a mis en présence de 215 familles de buveurs, dont j'ai soigneusement étudié la descendance ; voici mes constatations brutales : 215 familles m'ont donné 814 individus répartis dans trois générations. Sur l'ensemble j'ai trouvé :
427 alcooliques, soit 5° %
Dégénérés 60 %
Fous moraux 14 %
Convulsivants 22 %
Epileptique:-. 17 %
Aliénés 19 %
» En outre, 32 % au total ont disparu dans le premier âge. Vous voyez donc que, sans tenir compte des infirmités dont les survivants étaient porteurs, un tiers de la descendance de nos buveurs a disparu.
l'intempérance 137
» Ce que j'ai constaté personnellement se reproduit partout ailleurs. On m'a cité à Rouen le cas de deux buveurs qui ensemble avaient engendré trente enfants. Pas un n'est vivant aujourd'hui. Vous soupçonnez, sans doute, que l'on va peut-être chercher bien loin les causes de la dépopulation qui fait pousser, à l'heure actuelle, tant de clameurs légitimes. Nous pouvons être certains de tenir entre nos mains au moins l'une de ses causes les plus puissantes. C'est à nous de savoir en profiter.
» J'ai la conviction que l'alcoolisme est pour notre pays une cause de décadence. Nous perdons petit à petit notre prestige intellectuel, notre dignité, notre résistance organique et nous nous acheminons, sans nous en douter, vers une catastrophe.
» Toute nation qui s'alcoolise a du plomb dans l'aile, car elle ne s'enrichit que de miséreux, de souffreteux, de dévoyés et d'inutiles. 1/ alcoolisme est à la fin obligatoire d'une race; car, à moins d'une rare énergie, le mal ne fait que s'accroître et les gains, d'abord mal compensés, sont bientôt complètement effacés par les pertes. »
C'est aussi l'opinion de Bouchardot : « L'alcoolisme, dit-il, arrête la marche ascendante de l'humanité et doit conduire fatalement au remplacement des races qui se dégradent, par des races vierges de ces causes de dégénérescence physique et morale. »
Certains, il faut l'avouer, ne sont pas de cet avis. L'un d'entre eux, M. Arsène Dumont, prétend que l'alcool a plutôt pour effet d'augmenter la nuptialité
l38 LE SUICIDE D'UNE RACE
et la natalité. Il cite un exemple, celui du canton très alcoolique de Lillebonne, dans la Seine-Inférieure, dont la natalité, grâce peut-être à l'ivresse, est presque double de la moyenne française. Ces hommes qui, très probablement de sang-froid, sont partisans de la restriction volontaire, lorsqu'ils sont en état d'ivresse ne calculent plus. De là le grand nombre d'enfants dans cette population ouvrière.
Soit, mais quelle population ! La morbidité y est très grande ; et le docteur Chervin affirme que sur ioo conscrits visités par lui, 55 doivent être réformés au conseil de révision.
L'opinion de Dumont est celle d'un démographe qui semble n'avoir en vue que l'accroissement vaille que vaille du nombre des naissances sans se préoccuper de celui de la population (1).
Mais voici celle du docteur J. Bertillon. « M. le docteur Legrain, dit-il, dans son excellent ouvrage La dégénérescence sociale et l'alcoolisme, cite un très grand nombre d'exemples de familles dans lesquelles l'alcoolisme et les tares qu'il provoque étaient héréditaires. Il dresse l'arbre généalogique de chacune d'elles ; arbre touffu, aux branches nombreuses, car les alcooliques sont souvent très prolifiques, mais ces branches portent en elles un principe mortel ; beaucoup se terminent par la mort prématurée, l'épilepsie, l'imbécilité, la folie.
Ces observations sont saisissantes ; mais elles ne
(1) A. Dumont. — La morale basée sur la Démographie.
l'intempérance 139
se présentent pas à la totalisation ; ce sont des séries de faits plutôt que des statistiques. Il faut les lire dans l'ouvrage si captivant, si terrifiant du docteur Legrain...
M. Legrain en conclut que « l'alcoolisme doit être considéré comme une des causes les plus puissantes de dépopulation ». Cette opinion, très répandue dans le public, n'est pas du tout la nôtre.
Elle pourrait être, jusqu'à un certain point, défendue si une mortalité excessive était une cause sérieuse de la dépopulation de la France. Mais il n'en est pas ainsi.
La mortalité en France n'est pas très forte. La dépopulation a pour seule cause l'extraordinaire faiblesse de la natalité. Or, justement, les alcooliques ont en général beaucoup d'enfants, j'accorde que parmi ces enfants, un certain nombre meurent et grossissent la mortalité. Mais encore une fois, celle-ci n'est pas en cause.
Puisque la dépopulation est due uniquement à la rareté extrême des naissances et que les alcooliques ne contribuent pas à cette rareté, il ne faut pas la leur reprocher.
L'alcoolisme et le néo-malthusianisme sont deux fléaux, mais deux fléaux parfaitement distincts (i).
Le chef des travaux statistiques de la ville de Paris accentue encore son opinion dans la conclusion de con volume.
(i) Dr J. Bertihon. — L'Alcoolisme, pages 65-66.
l4o LE SUICIDE D'UNE RACE
« On ne fera rien.
» On ne prendra pas plus de mesure contre l'alcoolisme que contre l'abaissement de la natalité. Laissez faire ! Laisser passer ! Laissez tomber le bâtiment doublement avarié sans rien tenter pour le sauver. La formule est simple : elle est d'une application peu fatigante. Elle a beau être abandonnée de plus en plus par ceux même qui l'ont inventée, on la suivra : c'est la lâcheté érigée en doctrine.
» La France périra donc pour ce double motif : moindre nombre des hommes, moindre valeur des hommes ; comme le pays est beau et riche, et que les voisins en auront besoin, ils le prendront.
» Le pis est que la France mourra déshonorée. L'histoire aura le droit de dire qu'elle sera morte de deux vices ignobles : le crime d'Onan et l'ivrognerie. »
La conclusion de ce débat me paraît assez simple. Il est possible qu'à la première génération les familles sobres et les familles d'ivrognes aient à peu près autant d'enfants. Il est rare, en effet, que, suivant l'affirmation du docteur Maurel, l'alcoolisme qui est une affection acquise altère assez l'organisme pour le rendre infécond, avant l'âge où l'homme s'occupe de sa reproduction. Mais, quelle différence entre les deux progénitures ! Le professeur Demme, de Berne, a comparé 10 familles sobres et 10 familles d'ivrognes. « Parmi les 57 enfants issus de parents buveurs, 12 moururent de faiblesse générale peu après la naissance, 8 devinrent idiots, 13 furent at-
l'intempérance i4i
teints d'épilepsie ou de convulsions ; 3 de diverses difformités, 2 devinrent sourds-muets, 5 furent des ivrognes avec épilepsie et chorée, 5 restèrent nains, 9 furent des hommes normaux. Les 10 familles sobres ont eu 61 enfants, dont 50 normaux et bien portants. »
Ne pourrait-on pas affirmer aussi que l'alcoolisme abrégeant la vie des hommes réduit par le fait même la durée de la fécondité ?
L'alcoolisme non seulement abâtardit la race, mais augmente aussi la mortalité. Combien de familles d'alcooliques qui disparaissent à la deuxième ou troisième génération ! Le fléau use donc la race par les deux bouts, en augmentant la mortalité et en produisant des dégénérés qui, ou bien n'arriveront pas à l'âge viril, ou bien ne donneront à la société que des enfants destinés à être la proie de toutes les maladies.
On peut donc dire que l'alcoolisme est une des causes de la dépopulation française.
Le vice impur.
Existe-t-il un rapport entre les excès vénériens et la dépopulation ?
Ce vice tout d'abord tarit, chez certains, les sources mêmes de la vie. Il faut que la jeunesse sache qu'en s' adonnant furieusement à cette passion « elle renonce aux vraies joies de la vie, elle se ferme les portes d'un bon mariage, la douce et légitime perspec-
tive du foyer. L'impuissance demeure suspendue sur sa tête comme une véritable épée de Damoclès : elle survient, parfois dès les premiers excès, souvent au terme de la débauche, comme la vengeance de la nature outragée et la punition d'un vice abject (i). » « Dès l'âge de dix-neuf ans, dit le P. Monsabré (2), la plupart de nos jeunes gens n'ignorent rien des secrets de la débauche. Ils ont rencontré la lille de perdition, dont parle l'Ecriture, et « ils l'ont suivie comme le lâche bétail suit le bourreau qui le mène à l'abattoir ; peu soucieux, les insensés, des liens qui les garottent. » Au lieu de se cacher, ils se font une gloire de leur esclavage ; et n'ayant point à redouter le mépris d'un monde libertin, qui pardonne facilement les péchés de jeunesse, ils se sont livrés aux plaisirs des sens jusqu'à corrompre, jusqu'à épuiser en eux les sources de la vie. Ils ne s'inquiètent pas de l'avenir. Quand ils auront été rassasiés des voluptés d'une vie licencieuse, ils sont sûrs de rencontrer des parents complaisants qui leur donneront l'absolution du passé. Ils n'auront qu'à dire : — c'est fini, je me range, — et on leur livrera une jeune fille de vingt ans, innocente peut-être, mais victime inconsciente des raffinements de la civilisation, anémiée, chlorosée par une vie molle et sensuelle, déformée, mutilée, atrophiée par des modes
(1) Dr Surbled. — Le Vice solitaire, page 84.
(2) P. Monsabré. O. P. — Le Mariage. — Les Profanations, pp. 181-182.
l'intempérance 1^3
meurtrières ; être délicat et fragile pour lequel la maternité devient un supplice, quand ce n'est pas une catastrophe. Et avec de pareilles unions, on s'étonnerait qu'il y eut des foyers déserts ? »
S'ils ne sont pas frappés d'impuissance, que seront leurs enfants ? Les voilà, ces deux êtres, produits dignes l'un de l'autre, associant deux faiblesses dans un effort de vie. « Qu'en pourra-t-il sortir ? Quel fleuve puissant peut s'échapper de cette source minuscule et troublée ? Pauvres petits, qui naissez de cette misère fétide, enfants de la mort qui essaie de singer la vie, n'auriez- vous pas le droit de vous retourner, dans vos berceaux sans force, pour maudire — non pas vos pères, hélas ! qui vous aiment malgré tout ; mais ce vice infâme, ce vampire qui vous a pris le sang de vos veines, et qui fait vos fronts pâles et vos yeux sans ardeur !
La voilà donc la future race française ? Cette noble race jadis puissante, virilement épanouie et joyeuse, sera-t-elle condamnée à s'avancer chaque jour vers le rachitisme honteux, à voir sans cesse comme on le constate aujourd'hui, diminuer la taille de ses hommes, s'étriquer leur poitrine, se fuseler leurs bras, s'affaiblir leur regard et fléchir, sous le poids d'un corps qui ne sait plus porter sa tête, des jambes qui ne veulent plus porter leur corps (i) ? »
Le vice impur porte encore atteinte à la natalité
(i) P. SSRTii^ANGES O. P. — Nos vrais ennemis, p. 221.
l44 LE SUICIDE D'UNE RACE
d'une autre manière, plus effroyable, par les contagions redoutables qu'il engendre parfois. On a dit de la syphilis qu'elle tuait les enfants par hécatombes. Hérode règne en France et sur toute la terre et recommence chaque année son massacre d'innocents.
Elle les tue avant qu'ils aient vu le jour. I,e docteur Pinard prétend que le pourcentage de 42 morts-nés par syphilis sur 100 morts-nés est audessous de la vérité. En 1907 nous avons eu 36.760 morts-nés, ce seraient donc 15.500 victimes de la syphilis.
Elle les tue à leur naissance. Que d'enfants héredosyphilitiques ne voient le jour que pour mourir après quelques heures !
Elle les tue, et cela avec une fréquence connue de tous dans leurs premières semaines. Souvent ils meurent sans qu'on trouve de raison, c'est « l'inaptitude à la vie».
D'autres fois encore elle les laisse vivre un certain temps, quelques années jusqu'à la seconde enfance, jusqu'à l'adolescence pour les tuer à long terme, par quelque lésion relevant de ce qu'on a appelé la syphilis héréditaire tardive, plus commune qu'on ne le croit généralement, parce que ordinairement elle reste méconnue.
Dans un âge plus avancé, il n'est pas très rare que les maladies des hérédo-syphilitiques revêtent une forme particulièrement sérieuse et même maligne, et que la raison de cette gravité, de cette malignité
l'intempérance i45
insolite ne puisse être rapportée qu'à l'état de débilité native de ces sujets, c'est-à-dire à leur tare infectieuse héréditaire (i).
A tout âge donc, on remarque « la fragilité de la vie », c'est-à-dire un quotient de vitalité inférieur au quotient normal ; une résistance aux maladies inférieure à la moyenne courante (2).
Devant de tels faits, certains auteurs oseront-ils affirmer encore qu'entre les excès vénériens et la natalité, il n'y a pas de rapport ? Alors même que comme Arsène Dumont ils apporteraient en exemple la Russie très prolifique, et où, disent-ils, le mal se présente non seulement dans les populations des
(1) « On sait, ou plutôt, il faut qu'on sache, que les éléments cellulaires qui donnent la vie peuvent en même temps donner la mort. Une graine avariée peut conserver sa puissance de fécondation mais elle ne transmet alors qu'une impulsion évolutive insuffisante, incomplète ou anormale. Plus ou moins péniblement les périodes initiales de la vie du nouvel être conçu dans ces conditions, peuvent seules être accomplies. La mort, à délai plus ou moins bref, est fatale. » (LV Pinard. — Rapport à la commission de la dépopulation, page 9).
« L/ enfant né d'un père syphilitique et d'une mère saine est exposé, par le fait de la syphilis paternelle à mourir avant de naître... Voilà un fait qui, étayé sur des observations aussi authentiques que nombreuses, mérite de prendre place dans la science... En second lieu, cette même inaptitude à la vie de l'enfant procréé par un père syphilitique se traduit encore par une mort immédiate ou rapide après l'accouchement. » (Rapport Pinard, page 13).
(2) Cf. Professeur Fournier. — Influence de l'hérédo-syphilis. — Médecine moderne 1899. — Dr F. Raotji/t. Prophylaxie de la syphilis.
grandes villes, mais jusqu'au fond des campagnes à l'état endémique et invétéré, je leur répondrais : regardez donc ce qui se passe en France. Les tristes résultats constatés tous les jours davantage, ne suffisent-ils pas à vous convaincre ?
Vjlll
La Désorganisation de la Famille
La Désorganisation de la Famille
La stabilité de la famille est le fondement nécessaire de la vie d'une nation et la condition forcée de son expansion (i). Aussi s'attaquer à la famille, c'est s'attaquer à la race elle-même.
Depuis bientôt cent cinquante ans, cette institution n'est-elle pas, dans notre pays, battue en brèche, par des législateurs, des écrivains et des philosophes.
Au théâtre et dans les romans on prend à tâche de vilipender le mariage en lui enlevant sa triple auréole de sainteté, d'unité, d'indissolubilité, en le montrant comme la cause de toutes les turpitudes dont la nature humaine peut se rendre coupable. Je ne veux pas entrer dans les détails, car il me faudrait
(i) « I/homme, être fragile, naît, vit et meurt. La famille reste. La race se perpétue. Nous ne sommes que les feuilles éphémères des arbres de la grande forêt humaine et nos intérêts personnels sont peu de choses à côté des intérêts collectifs que la mort n'atteint pas ». (De Fovuxe. — Discours d'ouverture au Congrès de la Société d'économie sociale, 18 mai 1908).
l5û LE SUICIDE D'UNE RACE
faire l'histoire de toute une partie de la littérature contemporaine. Les funestes effets de ces ignobles théories sur l'âme des foules sont assez palpables pour que nous puissions affirmer sans crainte qu'elles ont une énorme répercussion sur la famille française. H faudrait noter aussi les déplorables résultats de certaines lois qui chaque jour sapent davantage l'autorité paternelle et ruinent l'édifice sacré de la famille (i).
Je ne m'arrêterai seulement qu'à deux faits d'ordre législatif, plus particulièrement signalés par les économistes comme ayant un rapport avec la dépopulation : les lois successorales et le divorce.
Les lois successorales.
Dans l'ancienne France, le père de famille disposait de ses biens en faveur de l'aîné de ses enfants. Ce droit qui nous avait régi pendant de longs siècles fut aboli par la Convention le 17 mars 1793, sur la proposition d'un inconnu, à la suite d'une séance orageuse où les esprits avaient été affolés par les mots de guerre et de trahison.
Sous prétexte d'égalité on voulait favoriser les
( I ) Non seulement on a protégé les enfants contre les excès de la puissance paternelle (loi du 19 avril 1898), mais on a limité le plus possible l'autorité des parents, comme en ce qui concerne le placement de la fortune personnelle des enfants (loi du 9 avril 188 1, — 20 juillet 1886, — 20 juillet 1895, — 21 juillet 1907) ou l'obligation scolaire (lois du 28 mars 1882 et du 30 octobre 1886), etc.
LA DÉSORGANISATION DE LA FAMILLE l5l
cadets des anciennes familles nobles passés à la Révolution et frapper les fils des émigrés, mais surtout détruire l'autorité paternelle.
Quelques mois après, certains esprits plus éclairés tentèrent de faire revenir l'assemblée sur son vote. « La loi sur l'égalité des partages a déjà occasionné beaucoup de désordres dans les familles, disait Cambacérès, dans la séance du 23 décembre de la même année. Vous avez fait un grand acte de justice, vous avez voulu frapper les grandes fortunes, toujours dangereuses dans une république ; mais, la loi étant générale, les petits propriétaires sont atteints. » C'était aussi l'avis de Thuriot. « La Convention, disait-il, a cru établir un grand principe et elle a, pour ainsi dire, jeté une pomme de discorde dans toutes les familles ; des procès sans nombre vont être le résultat de cette loi... Si elle est reconnue nuisible, elle doit être rapportée. »
Médusée par l'idole de l'égalité, la Convention qui inaugurait la série des lois intangibles, refusa de toucher au principe sacré de l'égalité des partages.
Napoléon maintiendra-t-il ce principe dans la rédaction de son Code ? On affirme qu'il eut l'idée d'atténuer cette loi des successions. Lors de la discussion des articles, il soutint d'abord très énergiquement les droits du père de famille, « il aurait voulu faire calculer la quotité disponible sur le montant des successions et non sur le nombre des enfants. De leur côté, Portalis, Bigot, de Préameneu, Malleville développèrent au Conseil d'Etat, l'idée que « 1e
i5a LE SUICIDE d'une race
partage égal détruit les petites fortunes et qu'un petit héritage coupé en morceaux n'existe plus pour personne. »
Ces bonnes raisons ne prévalurent pas. Etait-ce parce qu'on ne voulait pas toucher aux conquêtes de la Révolution ? Ou bien était-ce la crainte de voir se reconstituer les anciennes familles hostiles en grande majorité au nouveau régime ? Les scrupules de certains idolâtres de 1793 ne devaient pas embarrasser beaucoup Napoléon. Supprimer telle ou telle liberté quand elle le gênait lui semblait naturel. Je crois qu'il ne voulut pas toucher à l'article 745 par habileté politique. Il avait peur pour sa jeune dynastie. Ce qui me porte à adopter cette opinion, c'est ce passage d'une lettre de l'Empereur à son frère Joseph : « Je veux avoir à Paris cent fortunes, toutes s'étant élevées avec le trône, et restant seules considérables, puisque ce ne sont que des fidéicommis, et que ce qui ne sera pas elles, par l'effet du droit civil, va se disséminer... Etablissez le Code civil à Naples ; tout ce qui ne vous est pas attaché va se détruire alors en peu d'années, et ce que vous voulez conserver se consolidera. Voilà l'avantage du Code civil... C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'établir. »
Actuellement nous sommes régis par le Code Napoléon. « Il a fait du partage égal la règle des successions ab intestat et il a voulu que chaque nature de biens, meubles, immeubles, droits et créances, fasse l'objet d'une division en nature (art. 826). Si