‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 13 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CONSEILS TIMIDES

L'on semblé croire dans certains milieux de ce pays — M ' Novikôff a l'ait son possible pour répandre la même opinion en Russie et en France — que la politique suivie par Lord Salisburv clans la question d'Orient l'a placé dans une position particulièrement désavantageuse à l'égard de la Russie. J'espère prouver dans un autre chapitre que la Russie a, au contraire, de profondes obligations envers Lord Salisburv. Je veux d'abord exposer aussi clairement que possible la politique que je me permets de recommander comme devant être soutenue dans les meetings publics et ailleurs. Elle consisterait à assurer à Lord Salisburv qu'il aura la nation tout entière derrière lui chaque l'ois qu'il prendra n'importe quelle mesure pour protéger d'une façon efficace les Arméniens et pour dégager l'Angleterre de toute complicité ultérieure dans une politique consistant en remontrances futiles et en une inaction criminelle, dont le résultat jusqu'ici a été le sacrifice de trois cent mille innocentes victimes, massacrées de sang-froid, politique qui finira par amener un massacre général des chrétiens dans toute la Turquie.

Si le concert des Puissances est d'accord pour agir avec Lord Salisburv et mettre fin. sans aucun délai, à un état de chose, qui a déjà déshonoré la chrétienté, fort bien. Sinon, tant pis pour le concert européen !

Eh ce moment même des Arméniens remplissent «les vaisseaux et sont déportés sous les yeux des ambassadeurs pour être noyés en pleine mer ou massacrés dans quelque coin obscur de l'Anatolie. Et les ambassadeurs ne l'ont rien pour

arrêter le bras de l'assassin ! Et ensuite quelques politiciens invertébrés et les genoux tremblants de peur viennent nous dire que l'Angleterre ne peut que gémir sur son impuissance et demeurer tranquille dans le concert européen, en levant seulement vers le ciel des bras sans force! Ne peut-elle pas au inoins se retirer du concert, refuser d'accepter ainsi la moindre part d'une complicité criminelle avec un meurtrier aux mains rouges de sang et qui, par l'impunité continuelle qui lui est laissée, semble être encouragé à méditer et à exécuter de nouveaux crimes?

Il y eut un temps où l'esclave et l'opprimé, plongés dans le désespoir, puisaient une espérance nouvelle lorsqu'ils voyaient ilotter le drapeau de l'Angleterre. Cette grande nation, qui a eu une si glorieuse histoire, est-elle donc tombée si bas qu'elle n'a plus le courage de défendre avec ses propres forces, son honneur et les obligations que lui imposent les traités, qu'elle demeure immobile avec l'attitude de l'esclave, la poitrine oppressée, demandant humblement la permission d'agir à quelque potentat étranger?

Je ne suis pas surpris de voir Sir Charles Dilke recommander une telle politique. Le gouvernement de la Reine a refusé, semble-t-il. de régler sa politique navale sur ses sages conseils, aussi la « faiblesse » de sa flotte — la plus puissante qui jamais vogua sur les mers! — a réduit l'Angleterre à l'impuissance! Sir Charles Dilke, s'il avait commandé la flotte britannique à Trafalgar. eût compté les navires ennemis avec son télescope et, trouvant qu'ils étaient plus nombreux que les siens, se serait enfui. Quand Nelson vit la flotte française, il sut agir sans se préoccuper de son infériorité numérique et il la battit. J'ai suivi les diverses phases de la Question d'Orient avec au moins autant de soin que Sir John Dilke et je n'hésite pas à dire que ses souvenirs de « l'inconstance de l'opinion publique » dans la question bulgare ne sont autre chose que des souvenirs de sa propre inconstance dans ces circonstances. Alors comme maintenant il se laissa porter par les courants superficiels qui se formaient seulement à la surlace de l'opinion publique, mais jamais il ne sentit battre le pouls de la nation à l'unisson du sien et il ne comprit pas la force de cette explosion de sympathie pour les opprimés qui ne fit que grandir jusqu'à ce qu'elle

CONSEILS TIMIDES 3g

aboutit à la victoire de ses aspirations. Il n'y eut ni incertitude ni réaction, comme je l'ai toujours dit.

Je suis plus que surpris de voir le leader du parti libéral suivre l'exemple de Sir Jobn Dilke. Lord Rosebery n'est pas «préparé à assumer les responsabilités de chef du gouvernement ni à diriger les affaires du pays ». Cependant il n'hésite pas à tracer une politique au gouvernement actuel, comme une condition de son appui, ce qui ne lui laisse aucune responsabilité. « Une action isolée de l'Angleterre entraînerait une guerre européenne. » Pourquoi ? En raison « de la déclaration faite par la Russie en août 1895 : quelle s'opposerait à une action isolée de n'importe quelle puissance ». Mais la situation en août 1895 n'est pas celle de septembre 1876. Beaucoup de choses se sont produites depuis cette époque qui peuvent modifier profondément la politique de la Russie, D'ailleurs celle-ci n'a jamais fait la déclaration qu'une erreur de mémoire de Lord Rosebery lui a attribuée.

En réponse à la demande de l'ambassadeur britannique tendant à savoir si la Russie consentirait à employer la force contre le Sultan, le prince Lobanoff répondit que « l'emploi de la force répugnait à l'empereur personnellement » et, comme on le pressait de dire ce que la Russie penserait de l'emploi de la force par quelqu'une des autres Puissances, Lobanoff répondit « que le gouvernement russe jugerait l'emploi de la force également détestable quelle que fût la Puissance qui y eût recours ». Ceci est toute autre chose que de déclarer que la Russie s'opposerait à l'emploi de la force par l'une quelconque des Puissances.

Il pouvait y avoir alors quelque espoir de voir le Sultan se rendre compte du danger que lui ferait courir à lui-même le renouvellement des massacres et de lui faire admettre l'organisation d'un modus çivendi pour les Arméniens. Un tel espoir est aujourd'hui perdu. Je ne crois donc pas que la Russie s'opposerait à l'emploi de mesures coercitives contre le Sultan, alors qu'une étincelle peut déterminer l'explosion de la soute aux poudres; pourvu toutefois qu'elle fût persuadée que l'Angleterre ne désire aucun bénéfice personnel et désire arriver à un accord cordial avec le Tsar.

Ce qui est suggéré, c'est que l'Angleterre propose aux

autres Puissances ou à une seule d'entre elles agissant connue mandataire des autres, l'emploi de la coercition contre le Sultan, non en lui déclarant la guerre mais en employant une méthode bien connue en diplomatie, c'est-à-dire s'assurer des garanties matérielles de l'exécution des promesses du Sultan par l'occupation d'une partie du territoire de son empire. C'est là un système auquel toutes les nations ont eu recours à diverses reprises. L'Angleterre l'a employé tout récemment, la Russie s'en servit, avant la guerre de Crimée, avec l'assentiment de l'Angleterre, et l'Allemagne l'employa à son tour, il y a quelques années. Je ne suppose pas qu'il se puisse trouver personne pour contester à l'Angleterre le droit d'employer le moyen qu'elle jugerait bon pour obliger le Sultan à remplir les obligations qu'il a prises vis-à-vis de l'Europe par l'article (3i du Traité de Berlin et même spécialement vis-à-vis de l'Angleterre par la convention de Chypre. Certainement ce ne pourrait pas être la Russie puisqu'elle y a déjà consenti en présence d'une situation beaucoup moins grave que la situation présente. Lorsque le Sultan refusa insolemment en 1880 de transférer à la Grèce et au Monténégro les territoires qu'il avait consenti à abandonner par le Traité de Berlin. M. Gladstone lit rassembler les flottes des Puissances à Dulcigno et lorsque le Sultan eut de nouveau refusé de s'incliner il se détermina à proposer l'occupation de Smyrne, certain d'intercepter ainsi, tant que durerait l'occupation, la source la plus considérable des revenus du Sultan. L'Autriche. l'Allemagne et la France refusèrent d'y consentir. La Russie, au contraire, accepta la proposition. Mais avant que l'on eût reçu la réponse de l'Italie le Sultan eut vent des intentions de M. Gladstone et se hâta de parer le coup en se soumettant sans conditions aux demandes de M. Goschen, alors ambassadeur britannique à Constantinople.

Que la Russie soit persuadée du désintéressement de l'Angleterre et je ne crois pas qu'elle agisse autrement qu'en l'occasion précédente. Mais mettons les choses au pire, c'est-à-dire supposons une déclaration des Puissances disant qu'elles résisteraient par la force à toute tentative de l'Angleterre pour occuper quelque port turc. Où voit-on le danger de la « guerre européenne » dont parle Lord Rosebery? Personne ne dit que

CONSEILS TIMIDES 41

Lord Salisbury devrait alors engager une guerre contre la Russie, l'Autriche, l'Allemagne et la France réunies. Mais il pourrait les avertir des conséquences de leur aveugle égoïsme, rejeter avec solennité sur elles la responsabilité de tout ce qui pourrait se produire dans la suite, rompre toute relation diplomatique avec le Sultan et tranquillement attendre le résultat.

De plus Lord Salisbury pourrait, avec son talent littéraire bien connu, dans une dépêche aux Puissances et en étalant simplement les faits dans leur horreur, faire en sorte que ses adversaires se trouveraient menacés d'être couverts d'une telle honte qu'ils n'oseraient pas en courir les risques. Où est donc le danger d'une guerre européenne?

Les mains de Lord Salisbury ne seraient-elles pas plus libres si l'Europe voyait qu'il a la nation anglaise derrière lui. comme un seul homme, chaque fois qu'il prendrait n'importe quelle mesure pourvu qu'elle fût énergique, en même temps qu'elle lui laisserait, en attendant, le choix de suivre, suivant les circonstances, la politique qu'il jugerait la plus efficace ?

Ce que la nation ne supporterait pas, ce serait une continuation de la politique de vaines remontrances et de criailleries que les autres puissances, avec l'honorable exception de l'Italie, semblent considérer comme le ne c plus ultra delà diplomatie. Je pourrai comprendre qu'il y eût des libéraux, oubliant l'intérêt de l'humanité pour ne songer qu'aux intérêts de leur parti, essayant de détourner Lord Salisbury d'une politique qui, certainement, aboutirait à une grande victoire diplomatique et le placerait d'un seul coup à la tête de la diplomatie européenne. Ce que je ne puis comprendre, c'est que des journaux conservateurs puissent tomber dans le piège. Je me souviens d'un discours de Lord Salisbury, il y a environ seize ans, clans lequel il citait comme un argument en faveur d'une politique énergique la fameuse phrase de Danton : 77 nous faut de V audace et encore de V audace et toujours de V audace, et j'ai une trop haute opinion de ses connaissances et de son savoir- Caire politique pour croire qu'il soit d'accord avec ceux qui voudraient lui persuader que la pusillanimité est la meilleure arme qu'il y ait dans l'arsenal de la diplomatie. Crier par des-

,/p LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES

sus les toits que l'Angleterre ne risquera jamais la guerre pour défendre son honneur et faire ce que le devoir lui commande, c'est une invitation aux agressions, un moyen infaillible de nous conduire aux pires désastres.

Il y a une chose qu'il est temps de faire connaître, c'est que la politique de Lord Rosebery n'est pas la politique de M. Gladstone. L'ancien leader du parti libéral a le courage de ses convictions et il ne craint pas de déclarer qu'il soutiendra Lord Salisbury lorsqu'il voudra employer les moyens coercitifs en Turquie, lui laissant le choix des modes d'exécution. Il y a beaucoup de chances que cette déclaration raffermisse considérablement l'action de Lord Salisbury et à un autre degré que ne le font les conseils de timidité et les honteuses lamentations sur lïmpossihilité qu'il y a pour l'Angleterre de marcher seule en avant pour la défense de ses justes droits. L'Angleterre, au contraire, n'a jamais été davantage à même daller en avant toute seule là où le devoir l'appelle et personne ne sait cela mieux que nos calomniateurs du continent. Cette crise est décisive pour les libéraux. A mon humble avis leur intérêt, non moins que leur devoir, leur commande de soutenir Lord Salisbury sans mettre comme condition des si ni des mais, au sujet des moyens qu'il emploiera: quelque énergiques qu'ils soient, ils seront bons s'ils réussissent. Lui dire qu'ils le soutiendront seulement à la condition qu'il ne fasse rien si ce n'est supplier le concert européen, c'est, loin de l'aider, paralyser ses efforts. Avant tout, que l'appui soit cordial et sans réserve. Les hommes d'État étrangers ont suffisamment de perspicacité pour voir la différence qu'il y a entre un tel appui et celui que Pope a si heureusement décrit dans des vers bien connus.

Et maintenant un mot sur l'attitude du parti conservateur en présence de la campagne actuelle. Qu'il s'y montre hostile et il en fera alors certainement, en agissant ainsi, une question de parti et donnera une arme puissante à ses adversaires. Qu'il se souvienne de 187G. Au début de la canipagne qui se produisit à cette époque le mouvement était conduit avec autant d'ardeur par le parti tory que par les libéraux. Bien plus, certains membres du gouvernement de Lord Beaconsfield y prirent part. Le leader de la Chambre des Corn-

CONSEILS TIMIDES

mimes (Sir Stafford Northcote), Lord Gross et Lord Garnarvon sont des noms qui me reviennent tout de suite à L'esprit. Lord Garnarvon disait :

Je me réjouis en pensant que le cœur de mes compatriotes a battu aussi fortement lorsqu'ils ont entendu les récits de telles horreurs. Je me réjouis aussi de ce qu'il n'y a eu ni hésitation, ni retard dans l'expression de ce sentiment et, loin d'affaiblir l'action du gouvernement, je pense au contraire, si elle est bien comprise ici comme à l'étranger, que rien ne pourra davantage renforcer l'action de mon noble ami le ministre des affaires étrangères que l'explosion d'indignation qui s'est produite d'un bout à l'autre du pays.

Sages paroles! Lord Cross et Sir Stafford Northcote parlèrent avec autant d'énergie.

Au début de son admirable campagne, M. Gladstone fut l'hôte honoré des demeures de plusieurs chefs du parti conservateur, de M. Arthur Balfour entre autres et aussi du duc de Northumberland. Je ne me rappelle pas que Lord Salisbury ait parlé alors sur cette question, mais, à la fin de septembre 1876, un grand meeting eut lieu à Guidhali, sous la présidence d'un lord-maire tory et l'un des principaux orateurs était l'honorable J.-G. Hubbard, l'un des représentants conservateurs de la Cité de Londres. Lord Salisbury avait été invité à se rendre à cette réunion et, tout en alléguant de sa position officielle de secrétaire d'Etat pour l'Inde afin d'excuser son absence, il exprima sa cordiale sympathie pour l'agitation en cours.

Son fils s'est prononcé en faveur de l'agitation actuelle par des paroles aussi énergiques que celles de M. Gladstone luimême et en exprimant l'espoir que dans d'autres pays d'Europe des protestations aussi fortes se feraient entendre.

Les conservateurs ont tout à gagner et rien à perdre en participant à la campagne engagée et je veux supplier ici la presse conservatrice d'accueillir d'un esprit sympathique l'intervention de M. Gladstone. Il a longtemps hésité à sortir de sa retraite et une des raisons de son hésitation était la crainte qu'il avait de dire quelque chose qui pût le moins du monde causer des embarras à Lord Salisbury, ou sembler vouloir lui imposer une ligne de conduite spéciale.

L'atmosphère est en ce moment chargée d'électricité et une

attaque se produisant contre M. Gladstone du côté ministériel amènerait sans aucun doute une explosion.

( hi'il y ait une action commune cordiale et que le point d'entente soit la résolution de soutenir Lord Salisbury dans ses justes tentatives pour obtenir réparation et protection pour les Arméniens, sans lui prescrire aucun mode spécial d'action.

Que l'on lui laisse, je le répète, pleine liberté de décider s'il doit agir d'accord avec le concert européen ou tout seul. Je ne sais d'ailleurs pas de raisons pour laquelle les orateurs ne développeraient pas leurs propres plans d'action.

La seule chose qui ne sera pas tolérée par les meetings c'est que l'on préconise la politique qui consiste à demeurer les bras croisés, sans vouloir rien tenter. Ce n'est pas là. j'en suis siu1. la politique de Lord Salisbury; je suis certain qu'il ressent aussi vivement que n'importe lequel d'entre nous le chagrin et la honte que causent à tous l'insensibilité des autres Puissances et qu'il fait de son mieux pour réaliser par son action ce que le pays désire. La campagne actuelle a pour unique but de donner plus de force à son action diplomatique et certainement elle y arrivera.

Je vais maintenant montrer que Lord Salisbury est particulièrement bien qualifié, en ce moment, pour régler la question arménienne, par son talent, sa connaissance et sa compréhension de la question, sa vive sympathie pour les populations chrétiennes de Turquie et, à un non moindre degré, par toute sa conduite passée.

Page 1