CHAPITRE Y
LA POLITIQUE DE L'AUTRICHE
Avant d'aborder L'intéressant historique du rôle de Lord Salisbury dans la Question d'Orient, il me faut faire un nouvel effort pour bien faire comprendre comment j'entends l'agitation actuelle et quel doit être, selon moi. son but. Il n'y a là, de ma part, aucune intention d'imposer plus spécialement telle ou telle ligne de conduite à Lord Salisbury. Personne ne le presse de déclarer la guerre ou de prendre une mesure quelconque de préférence à telle autre. Mais ce que le pays désire, c'est que les Puissances étrangères sachent que Lord Salisbury. s'il intervient tout seul, dans l'impossibilité de les persuader d'accorder réparation et justice aux Arméniens, aura derrière lui le peuple anglais tout entier. Je l'ai déjà dit : c'est la plus mauvaise politique possible que de déclarer aux Puissances que dans aucun cas l'Angleterre n'agira isolément. C'est là un moyen infaillible de paralyser toute l'action diplomatique de Lord Salisbury et d'encourager le Sultan à continuer ses massacres. Et d'ailleurs ce n'est pas vrai. Le pays agira si Lord Salisbury le juge nécessaire et ce dernier ne peut réellement pas dire d'avance si un jour ou l'autre des circonstances ne surgiront pas qui l'obligeront à agir tout seul. Nous n'avons aucunement l'intention de lui forcer la main, bien moins encore de lui limiter sa liberté d'action dans l'avenir. Que pleine licence lui soit laissée d'agir avec ou sans les Puissances, dans la poursuite de la politique réclamée par la nation, qui est aussi certainement la sienne, et consiste à libérer la conscience dé l'Angleterre de toute complicité dans l'assentiment tacite des autres Puissances aux projets d'extermination des Arméniens, froidement conçus par le Sultan.
La campagne poursuivie a déjà obligé la presse de Vienne à changer son ton de menace en un ton de supplication ; mais l'on n'aperçoit aucune indication permettant de supposer un changement de politique de sa part.
Le Standard — auquel je veux d'ailleurs payer ici mon faible tribut d'éloges pour sa loyale conduite et le talent qu'il a déployé au cours des récents événements — accepte tranquillement le passage suivant d'un journal de Vienne comme la quintessence de la politique anglaise dans cette question :
« Tant que le présent gouvernement restera à la tête des affaires en Angleterre, il ne permettra pas à la haine de la tyrannie turque — si justifiée qu'elle soit — de faire surgir le spectre dune guerre européenne. »
Je suis certain que le Standard ne se rend pas compte de tout ce que ces lignes contiennent d'odieux. Relisons-les à la lumière tics faits suivants :
Le i3 décembre dernier, l'ambassadeur britannique à Constantinople informa Lord Salisbury par télégramme que :
Une évaluation modérée iixait le nombre des victimes à trente mille. Les survivants sont dans un état de complet dénuement et dans beaucoup de localités sont obligés de devenir musulmans. L'accusation portée contre les Arméniens d'avoir provoqué leurs assassins est insoutenable. Les chrétiens qui ne sont pas Arméniens ont été épargnés et les Turcs qui ont été tués, relativement très peu nombreux, ont été frappés par des gens en état de légitime défense.
Quatre jours plus tard, l'ambassadeur britannique à Vienne lit passer une copie de ce télégramme au comte Goluehowski, en le priant d'y accorder toute son attention.
Après l'avoir lu, le comte Goluehowski lit observer que les faits étaient sans aucun doute exacts et très émouvants, mais que comme il l'avait déjà fait remarquer, il n'y avait rien à faire, si ce n'est attendre et voir si le Sultan était capable de tenir ses promesses et rétablir l'ordre. On lui avait fait tous les genres d'observations possibles et Son Excellence ne voyait pas ceque Ton pouvait bien lui dire qui ne lui eût pas déjà été répété avec insistance. Une intervention eoercitive, de quelque espèce qu'elle lui. amènerait inévitablement le démembrement de l'Empire ottoman. Or, le comte Goluehowski dé-
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clare que dfaprès ee qu'il connaît de la situation et des intentions des Puissances, c'est la dernière chose qu'elles désirent voir se produire. H devait donc s'en tenir à ceci : à savoir que quelque lamentable que soit, sans aucun doute, la situation en Anatolie, il n'y avait absolument rien à faire, si ce uest fournir au Sultan une nouvelle occasion de remplir ses engagements, ce dont il n'avait d'ailleurs aucun espoir.
Quinze jours plus tard, le ministre autrichien recevait la nouvelle de la perpétration d'horreurs encore plus épouvantables, et se confiant de nouveau à l'ambassadeur anglais :
Son Excellence se mit à déplorer que les Puissances, en dehors des représentations adressées au Sultan, ne pussent rien faire poulies Arméniens dont on peut évaluer à des milliers les morts violentes, en même temps qu'il est facile de prévoir que l'hiver, amenant avec lui la famine, le manque d'abri et de feu — en somme le dénuement sous sa forme la plus horrible — en tuerait beaucoup d'autres encore avant la lin du printemps.
Cette prédiction ne s'est que trop bien réalisée. L'estimation modérée, évaluant à trente mille le nombre de ceux qui avaient été égorgés de sang-froid, ne s'applique qu'à la période qui s'étend jusqu'à la fin d'octobre et ne concerne qu'une région limitée, enfin ne l'ait pas entrer en ligne de compte ceux qui sont morts de froid et de faim. Depuis, les massacres ont recommencé dans beaucoup d'autres localités et on peut évaluer au moins à deux cent mille le nombre total des victimes. Le comte Goluchowski était préparé à tout cela et même à bien davantage encore ! Je continue à citer le Livre bleu :
L'on comprend qu'en présence dune situation aussi atroce nombre de gens se révoltent à l'idée que l'Europe soit impuissante et, sans tenir compte des conséquences, ils voudraient qu'une action décisive fût engagée par quelques-unes ou même par une seule des Grandes Puissances afin de mettre un terme à fextermination des malheureux Arméniens. Mais les hommes d'Etat pratiques doivent considérer la question d'un autre point de vue.
Ce qui veut dire, pour parler franchement, que l'Autriche convoitant la Macédoine, Salonique et Constantinople, l'Angleterre doit être assez débonnaire pour l'aider dans ces desseins et par conséquent assister avec une tranquillité d'âme philoso-
phique — quoique naturellement désolée — à l'extermination graduelle des malheureux Arméniens accomplie à travers toutes les péripéties de la plus révoltante cruauté; sans aller courir le risque de faire perdre à l'Autriche la plus petite partie de la proie quelle guette. Au moins le ministre autrichien a la franchise d'admettre que les observations et les remontrances adressées au Sultan sont absolument de nul effet et il sait que celui-ci est cent fois responsable de tout. Car c'est l'ambassadeur autrichien qui. après en avoir délibéré avec ses collègues, alla en personne, comme leur représentant mandaté vers le Sultan, le 18 novembre 1895. et lui remit le message suivant au nom des six grandes Puissances :
Le seul moyen de rétablir la confiance estd'arrèter lesniassacres. Ce que le Sultan peut faire, nous en sonunes convaincus, si toutefois il est sincère dans ses déclarations, est de l'aire faire une enquête sur la participation des soldats aux crimes commis et de punir les coupables, de publier les ordres récemment envoyés aux Yalis et aux commandants des corps d'armées, de donner l'assurance que les ordres antérieurs (d'exécuter les massacres) ont été annulés, enfin de lancer un Hatt (i) par lequel le Sultan inviterait ses sujets à se conformer à ses désirs.
Le Sultan, hypocritement, assurait les ambassadeurs de son affection paternelle pour les Arméniens, tandis que, de propos délibéré, il ordonnait à ses soldats de les massacrer et y encourageait la populace. Il y a de cela bientôt un an (2), et le Sultan a continué systématiquement jusqu'à ce jour son œuvre d'extermination des « malheureux Arméniens ». Et ceux qui commandent à quelque quinze millions de soldats exercés, qui ont des flottes telles que le monde n'en avait jamais vu de pareilles jusqu'ici, assistent impassibles à ce spectacle, prennent le ciel et la terre à témoins de leur impuissance à empêcher ce monstre à face humaine de poursuivre ses sanglants exploits! Et le gouvernement autrichien se ligure, tranquillement, que l'on peut compter sur le peuple anglais et sur ses hommes d'Etat pour se prêter à l'exécution de ce plan abomi-
(1) Décret du Sultan. (N. du T.)
(2) Écrit en novembre 189(1. (N. du T.)
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nable! Avait-on jamais l'ait pareille insulte à la nation anglaise? Je ne veux pas faire au Standard l'injure de lui demander si c'est cela qu'il considère connue la quintessence de la politique de V Angleterre- dans cette question, ni à Lord Salisbury celle de supposer que »le telles propositions puissent exciter autre chose que son dégoût. Ce serait non seulement l'insulter, mais supposer qu'il veut renier toute sa conduite passée dans la Question d'Orient ainsi que je le montrerai dans le chapitre suivant, car il m'est impossible de restreindre ma démonstration aux limites de celui-ci. Ce (pie j'essaie maintenant, c'est de montrer les raisons que j'ai de croire que la grande coupable dans cette tragédie qui se joue en Turquie est l'Autriche (soutenue par l'Allemagne) plutôt que la Russie : l'Autriche qui toujours a eu une politique étrangère malhonnête, qui n'a jamais, de toute son histoire, donné un seul coup d'épée ni dépensé un seul shilling pour une autre cause ou un autre intérêt que pour le sien propre. La Russie, ainsi que je l'ai montré, a offert dans deux occasions de travailler d'accord avec l'Angleterre à la pacification de l'Arménie. A la suite des refus qu'on lui fit éprouver elle soupçonna que quelque projet était tramé en sous-main contre elle. Il y eut aussi dans ce pays beaucoup de bavardages inutiles sur la possibilité de former un État arménien autonome avec un gouverneur autrichien, proposition tout à fait blessante pour la Russie. Il y eut aussi des plans de démembrement de la Turquie tracés sur le papier par des amateurs et des pseudo-théoriciens sans autorité. Tout cela alarma la Russie et augmenta sa méfiance à l'égard de l'Angleterre.
L'Autriche, d'autre part, a joué, depuis le commencement, un jeu d'un égoïsme sordide. J'aurai d'autres choses à dire sur ce sujet ultérieurement, mais je dois donner ici une preuve qui semble bien montrer que l'Autriche, plutôt que la Russie, a été opposée à l'emploi des mesures coercitives contre le Sultan. Dans une dépêche de Lord Salisbury à Sir E. Monson le i3 novembre 1890, le premier ministre rapporte une conversation qu'il a eue le jour précédent avec l'ambassadeur autrichien qui s'était rendu au Foreign Oflice, afin de savoir de Lord Salisbury ce qu'il avait l'intention de faire dans le cas — cas (pie l'ambassadeur craignait de voir se produire — « d'une explosion du
fanatisme musulman à Gonstantinople ». — Quel remède Lord Salisbury suggérait-il ? Voici la réponse de Lord Salisbury :
Je lui demandai sïl avait l'intention d'agir avec le Sultan ou contre lui. Il répliqua que naturellement son gouvernement ne voulait agir que d'accord avec le Sultan. Je lui répondis que si le bruit seulement se répandait qu'un gouvernement aussi conservateur que celui de l'Autriche était préparé à agir d'accord avec l'unanimité des Puissances, mais sans le consentement du Sultan, ce consentement ne serait pas ensuite difficile à obtenir.
N'est-ce pas une conclusion légitime à tirer des mots que j'ai mis en italiques qu'alors l'Autriche était la seule Puissance du concert européen qui s'opposait à l'emploi de la force contre le Sultan ?