CHAPITRE VI
HISTORIQUE DE LA POLITIQUE DE LORD SALISBURY
Le 4 mai i858 — sous le ministère de Lord Derby et M. Disraeli étant leader de la Chambre des Communes — M. Gladstone souleva un grand débat parlementaire au sujet de l'union des Principautés Danubiennes, alors soumises à la Turquie et qui forment aujourd'hui le royaume de Roumanie.
En i856 la question avait été soumise au Congrès de Paris. Les plénipotentiaires de la France et ceux de l'Angleterre y avaient énergiquement soutenu la demande des Roumains auxquels, sous l'influence de ces deux Grandes Puissances, l'article 28 du Traité de Paris avait ainsi donné satisfaction :
Sa Majesté le Sultan s'engage à convoquer immédiatement dans chacune des deux provinces un Divan ad hoc, composé de façon à représenter le plus rigoureusement possible toutes les classes de la société. Ces assemblées seront appelées à exprimer les vœux des populations au sujet de l'organisation définitive des Principautés.
L'Autriche et la Turquie — Arcades ambo, également ennemies de la liberté — combattirent l'union et, quand on en appela à la population, elles eurent recours, pour étouffer l'expression de sa volonté, aux plus grossiers procédés d'intimidation. L'Angleterre réclama alors l'annulation des élections et une nouvelle convocation des électeurs. L'Autriche et la Turquie naturellement s'y montrèrent opposées, mais ce fut en vain. Lors de cette seconde consultation le peuple des deux Principautés en masse vota en faveur de l'union. L'Autriche et la Turquie n'en continuèrent pas moins à s'y opposer et c'est
i)U LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
ainsi que la question fut de nouveau portée devant un second Congrès de Paris.
Il était réuni au moment où M. Glasdstone saisissait la Chambre des Communes d'une résolution en faveur de l'union. Il faut relire aujourd'hui l'éloquent discours où il déploie la clairvoyance d"un grand homme d'Etat. Indiquant d'un mot « que la puissance musulmane d'Europe ne pourrait s'y maintenir indéfiniment ». il conseillait d'accorder à ses sujets chrétiens une autonomie garantie par les Grandes Puissances sans rompre encore le lien qui les rattachait au gouvernement de la Porte et par conséquent de manière à maintenir le plus longtemps possible le principe de l'intégrité territoriale de la Turquie. On empêcherait ainsi le retour de luttes d'où l'ambition des voisins de la Turquie pouvait un jour Caire sortir une guerre générale. Que l'Autriche pût s'unir à la Turquie pour combattre l'union des Principautés Danubiennes, il n'y avait rien là qui pût le surprendre.
Je ne prétends pas, disait-il, qu'il soit agréable pour l'Autriche d'avoir à ses portes des exemples de liberté et de prospérité, mais cela c'est sa faute et non la mienne.
Lord John Russell. dans un noble et vigoureux discours, appuya M. Gladstone que le gouvernement combattit vivement, et Lord Palmerston prononça un discours violent dans lequel il affirmait que les Principautés ne désiraient pas l'union. Tout cela n'était, déclarait-il. qu'une agitation factice provoquée par les desseins sinistres d'agents étrangers. Que la politique préconisée par M. Gladstone fût suivie et au même instant l'on verrait « la Russie se répandre sur la Roumanie, qui deviendrait alors le théâtre des pires désordres et des plus ténébreuses intrigues et finirait par être absorbée par l'Empire russe à moins que celui-ci ne la partageât avec l' Autriche. Mais surtout la politique de M. Gladstone serait funeste à l'intégrité et à l'indépendance même de l'Empire ottoman. Trois ans auparavant, Lord Palmerston avait dit que sa politique à lui consistait à réaliser l'affranchissement des Principautés de toute immixion étrangère et à les rattacher plus étroitement au Sultan ».
Ce ne fut pas seulement l'éloquence des vétérans de la
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Chambre des Communes qui signala ce grand débat parlementaire, mais aussi un brillant discours prononcé pour appuyer la motion de M. Gladstone par un jeune orateur siégeant suites bancs conservateurs.
La Chambre, disait-il, doit réfléchir mûrement au sort qui serait fait aux Principautés Danubiennes dans le cas où elle rejetterail la proposition de mon honorable, collègue et ami... Selon tontes les probabilités, si l'Europe donnait son puissant appui aux prétentions de la Turquie, les Principautés seraient pour le moment rendues au Sultan, au gouvernement de tous le plus oppressif et Le plus rapace. Tant que durerait la Turquie elles seraient soumises à ce régime et lors du démembrement de l'Empire ottoman, qui finira bien par arriver, elles deviendraient la proie de quelques autres Puissances qui s'en partageraient les débris. 11 avait, quant à lui, le ferme espoir que la Chambre des Communes se montrerait en cette occasion le défenseur de la liberté. On avait fait beaucoup d'efforts et beaucoup parlé de la nécessité de répandre dans les autres pays les principes qu'elle professe et les institutions qu'elle vénère.... Aujourd'hui se présentait une occasion, qui peut-être ne se représenterait jamais, de défendre ces principes que nous révérons, d'établir ces institutions auquelles nous devons notre propre prospérité et d'assurer la liberté et le bien-être à des milliers de nos semblables. Cette occasion, elle est la conséquence d'un engagement que nous avons pris nous-mêmes. Si par notre indifférence nous la laissons échapper, c'est nous qui en porterons toute la responsabilité. On dira que tout a été perdu par notre trahison et notre déloyauté.
Le nom du jeune orateur était Lord Robert Ceci), aujourd'hui marquis de Salisbury. Ce discours lit une grande impression sur le Parlement et irrita profondément M. Disraeli qui consacra une grande partie de son propre discours à en atténuer l'impression. L'extrait suivant de ce discours montre bien quelle était sa colère en lace d'un tel acte d'indépendance de la part d'un membre de son propre parti :
Si les opinions qu'a exprimées le noble Lord représentant de Stamford sont justes, vous aurez raison d'appuyer l'adresse à la Couronne que l'on vous propose. S'il faut en effet considérer la chute de la Turquie comme un lait accompli... vous aurez raison de ratifier par votre vote les sentiments du noble Lord. Mais quant à moi qui crois que ce sont là des opinions aventurées, simplistes, qui ne sont partagées par aucun homme ayant sullisanunent étudié le sujet sur lequel le noble Lord vient de parler avec tant d'assurance, je dois refuser de suivre son exemple. Que de semblables idées soient
à un degré quelconque sanctionnées par l'honorable représentant de l'Université d'Oxford (i), c'estlàpour moi un sujet de profond étonnement.
Ce discours, si complètement turcophile et russophobe, tournait en ridicule « l'idée de créer avec les Principautés Danubiennes un royaume de fantaisie » et d'établir une indépendance qui en réalité « ne serait qu'un fantôme d'indépendance ».
Grâce à la coalition des partisans de Lord Palmerston avec ceux de Disraeli, la proposition de M. Gladstone fut repoussée par 292 voix contre 116. En cette circonstance Lord Palmerston et Disraeli s'accordèrent pour agiter devant le Parlement le spectre d'une guerre européenne. Ils arrivèrent à l'effrayer suffisamment pour qu'il refusât de tenir un engagement pris par la nation et en somme de remplir le devoir de l'Angleterre.
Quelle clairvoyance politique, quelles vues dignes de véritables hommes d'État 'nous trouvons dans les paroles de M. Gladstone, de Lord John Russell, de Lord Robert Cecil, aujourd'hui que nous lisons leurs discours à la lueur des événements ! Et les hautes considérations de Lord Palmerston et de Disraeli, quel fatras de piètre politique !
Le vote de la Chambre des Communes était une victoire pour l'Autriche — et la Turquie — victoire sur le papier, il est vrai. Carsi, sous l'influence du gouvernement anglais, le Congrès de Paris serra plus étroitement le joug du Sultan au cou du peuple roumain, en revanche les discours des champions de la liberté au Parlement anglais encouragèrent les Roumains à prendre eux-mêmes en mains leurs propres destinées.
Ils élurent le même prince pour les deux Principautés, et par cet ingénieux procédé déjouèrent le plan conçu par l'égoïsme des hommes d'État et cimentèrent leur union nationale. Lesdits hommes d'État durent laisser faire, impuissants et ridicules ; car, tout braves qu'ils fussent dans la politique d'inaction, leur courage s'évanouit dès qu'il fut question de contrecarrer la tactique hardie du petit peuple roumain.
Et pourtant il se trouve aujourd'hui des politiques timorés qui nous assurent à voix basse et en tremblant qu'il va se former une coalition des Puissances contre l'Angleterre si cette
(1) M. Gladstone.
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grande nation décide, ce que lui commande son honneur et les traités diplomatiques, d'employer tous moyens légitimes et qui n'empiètent ni sur la sécurité ni sur les droits des autres peuples. Le lien qui unit les adversaires do l'Angleterre en une politique d'inaction et les empêche de rien faire pour mettre un terme au règne de la terreur et des massacres en Turquie est un lien sans force qui se briserait en mille morceaux si l'un deux proposait le moindre mouvement offensif. La timorée Autriche (qui déclare aujourd'hui quesix États les plus puissants du monde sont impuissants à empêcher le misérable lâche d'Yldiz-Kiosk d'exterminer les Arméniens de son empire) irait-elle se jeter dans une guerre folle contre l'Angleterre — guerre qui aurait bien plus de chances de ruiner l'Empire turc qu'une action isolée d'aucune Puissance? Les hommes de bon sens se décideront-ils à envisager le problème que l'action séparée de l'Angleterre impliquerait pour l'Autriche? Le démembrement de la Turquie avant que l'Autriche soit prête à saisir tout ce qu'elle convoite : voilà la seule chose qu'elle redoute. Mais, en se prolongeant, la désorganisation de la Turquie aboutira, selon toutes les probabilités, à une catastrophe. L'Angleterre dit en effet : « Je veux bien contribuer avec vous à maintenir pour le moment l'Empire ottoman, mais à une seule et unique condition : c'est que les sujets chrétiens du Sultan se voient accorder toutes les garanties de sécurité pour leur religion, leurs biens et leur existence même. Vous avez reconnu que la simple intervention diplomatique ne serait d'aucun secours sans l'emploi de la force. Mais si les Puissances sont unanimes pour exiger du Sultan qu'il se soumette à leurs désirs et qu'elles ne lui laissent à choisir d'autre alternative que la soumission ou de voir employer la force contre lui, le Sultan cédera aussitôt. Si pourtant vous refusez d'en venir là, mes traités me donnent le droit de contraindre le Sultan, et je puis le faire grâce à ma Hotte, sans courir le moindre risque de guerre. En même temps je garantirai aux Puissances ma volonté expresse de ne point annexer un arpent du territoire du Sultan et de retirer ma flotte des que je l'aurai forcé à se soumettre à la volonté de l'Europe ».
Peut-on sérieusement prétendre que les Puissances répon-
tiraient à une proposition aussi raisonnable par une déclaration de guerre à l'Angleterre? C'est là une supposition incroyable, absurde.
L'autre point saillant dans l'historique de la politique de Lord Salisbury dans la Question d'Orient est son action en 1877-1878. Le manque de place m'oblige à n'en donner que les traits principaux. Dès le début de cette discussion historique il indiqua son mépris des russophobes par son exemple de la « grande carte du monde », de même qu'il y a quelques années, une absurde panique s'étant produite à la suite de l'occupation de Port-Arthur, il déclara qu'il y avait assez de place en Asie à la lois pour la Russie et l'Angleterre. A la fin du printemps de 1877, il partit pour la Conférence de Constantinople avec un ensemble d'instructions admirables, signées par son chef Lord Derby, mais rédigées, à ce qu'il me semble, par lui-même. Elles tendaient à une protection parfaite du pays avec la sanction d'une action coercitive au cas où le Sultan rejetterait les réformes qui lui étaient proposées. Mais Lord Salisbury avait à peine quitté les rivages de l'Angleterre que Lord Derby déclara à l'ambassadeur ottoman que dans aucun cas l'Angleterre n'adhérerait à une politique coercitive contre le Sultan ou n'admettrait même son emploi par une autre Puissance, langage plus grave que celui tenu par le prince Lobanoffen août 189.), auquel l'on prête pourtant une signification si terrible. Musurus Pacha télégraphia aussitôt cette importante nouvelle à son gouvernement et reçut en retour du grand-vizir, en même temps que l'avis de réception de ce télégramme. « l'assurance de la reconnaissance profonde qu'il avait pour Lord Derby » et la certitude que « la Sublime-Porte compte plus que jamais sur l'appui gracieux du gouvernement de Sa Majesté britannique ». qui offrit de son côté l'assurance de son appui ultérieur en cas de besoin.
Ainsi, il arriva que lorsque la Conférence s'ouvrit, l'arme efficace dont son gouvernement l'avait muni s'était brisée dans sa main. 11 en restait une autre, la présence de l'armée russe sur la frontière, la seule sanction des volontés de la Conférence, ainsi que l'appela Lord Salisbury à la Chambre des Lords, après son retour en Angleterre. Mais cette arme elle-même se trouva bientôt brisée à son tour. La presse jingo de Londres, la l'ail Mail Gazette en particulier, s'efforçait sans cesse de persuader
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au public anglais et au Sultan que L'armée russe était dans un état tel de désorganisation et de faiblesse qu'elle ne pouvait lutter contre 1rs Turcs. Lord Salisbury témoigna lui-même de la mauvaise influence exercée par ces bruits sur son action diplomatique dans le discours auquel je viens de faire allusion.
Quant à moi, je crois que l'une des causes qui ont déterminé les Turcs à prendre cette malheureuse résolution (le refus d'accepter les propositions des Puissances), c'est la croyance, entretenue avec tant de ténacité, je ne sais par quels gens inconscients, que les années russes regorgeaient de malades, que la mobilisation n'avait pas réussi, et que par conséquent il n'y avait pas à craindre la guerre*
Il y avait alors, sans aucun doute, un parti influent en Angleterre, ainsi que je vais le montrer, qui désirait vivement une guerre entre la Russie et la Turquie, dans l'espoir que l'Angleterre serait ainsi obligée de s'allier au Sultan.
L'autre coup, plus effectif encore, qui neutralisa l'usage diplomatique que Ion pouvait faire de l'armée russe comme « force agissante de la Conférence ». fut le discours de Lord Beaconsiîeld dans lequel il menaçait la Russie de « trois campagnes » dans le cas où (die ferait la guerre à la Turquie. Ce n'est pas là une conclusion tirée de raisonnements ou de simples suppositions. C'est Lord Salisbury lui-même qui se plaint dans une dépêche adressée à Lord Derby de ce que « le grand-vizir croyait pouvoir compter sur l'appui de Lord Derby et de Lord Beaconsfield ». Et le grand-vizir (Midhat Pacha) a déclaré luimême dans la suite, au cours d'un article de la Nineteenth Centwy, que le Sultan n'aurait jamais rejeté les propositions des Puissances et couru le risque d'une guerre avec la Russie. s'il n'avait pas compté au fond sur l'appui de l'Angleterre.
Tout de même. Lord Salisbury travailla avec énergie, de concert avec les plénipotentiaires russes qui, après que le plan de la Russie eût été rejeté par l'Angleterre, soutinrent loyalement Lord Salisbury, défendant pied à pied les termes de son projet, jusqu'au « minimum irréductible » auquel il était obligé de réduire, à la suite des instructions envoyées d'Angleterre, les excellentes propositions qu'il avait d'abord faites à la Conférence. Sur un point surtout, les plénipotentiaires russes e! Lord Salisbury furent d'accord tout le temps, à savoir qu'au fond l'on n'obtiendrait rien du Sultan si l'on n'employait pas la
force, étant donné que tout projet de réformes tendant à placer les non-musulmans et les musulmans sur un pied d'égalité était une violation des lois théocratiques de l'Islam que n'accepterait aucun Sultan, si ce n'est dans un cas de force majeure.
La sagacité et les connaissances de Lord Salisbury lui permirent de comprendre que la solution de la situation était dans la conclusion d'une entente cordiale de la Russie et de l'Angleterre et ce fut vers cette fin qu'il dirigea ses négociations. Mais la presse turcophile de Londres, avec la Pall Mail Gazette à sa tête, commença une campagne de calomnies contre Lord Salisbury et fit tout son possible pour diminuer son autorité à Constantinople et son influence en Angleterre. Les absurdités insignes que l'on répandait alors à Londres quotidiennement sur lui sembleraient aujourd'hui incroyables, mais rencontraient beaucoup de gens pour y ajouter foi. Lord Salisbury était la dupe d'Ignaticff. Son véritable but était l'union des Églises orthodoxe <'t anglicane, et il sacrifiait à ce rêve l'honneur et les intérêts de son pays. L'on ne pouvait pas voir Lady Salisbury en voiture4 avec Mme Ignatieff ou échangeant un shake-hand avec le plénipotentiaire russe sans que ces faits graves fussent télégraphiés à Londres comme autant de preuves de la folie ou de la perfidie de Lord Salisbury.
Telles étaient les nouvelles absurdes que la Pall Mail Gazette répandait presque journellement, dans les périodes enflammées, les plus vigoureuses de la langue anglaise. Aujourd'hui, elles nous semblent ridicules; mais elles produisaient à cette époque un grand effet. D'autres journaux suivirent la Pall Mail et cette campagne de calomnies et de dénigrement de sa politique contribua à rendre incertaine la position de Lord Salisbury, aussi bien à Constantinople qu'à Londres. D'autre part, «les influences occultes agissaient en même temps. Ce n'est un secret pour personne que le collègue de Lord Salisbury à la Conférence était plus d'accord avec Midhat Pacha qu'avec Lord Salisbury lui-même. Et ce fervent disciple de David Urquhart, qui prouva plus tard la sincérité de ses convictions en perdant toute sa grande fortune pour la cause du Sultan— je veux parler de ce pauvre M. Butler Jobnston — ne cessait d'aller et de venir vers la Porte, l'exhortant à ne pas tenir compte des paroles de Lord Salisbury, puisque Lord
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Beaconsfield était de tout cœur avec elle et l'aiderait au cours des difficultés qui pourraient survenir.
C'est ainsi que la mission de Lord Salisbury à Constantinople échoua et que Abdul-Hamid, illusionné par un espoir trompeur, fut assez fou pour déclarer la guerre à la Russie. 11 était si confiant dans la force de sa position qu'il pensa pouvoir donner cours à son esprit vindicatif en essayant de faire un affront à Lord Salisbury.
En effet, lorsque celui-ci vint prendre congé de lui, il prétexta un mal de dents diplomatique et refusa de le recevoir.
M. Frédéric Greenwood a levé dernièrement un coin du voile qui jusqu'ici avait caché les intrigues qui firent échouer la mission de Lord Salisbury à Constantinople. Dans un article de la Pall Mail Gazette, du 16 septembre dernier, signé, il affirme que :
La politique de Disraeli pendant la guerre russo-turque fut une politique d'intervention à main armée. Il voulait lutter contre les Russes, d'accord avec la Turquie. S'il avait pu, à la même époque, il aurait soulevé le Turkestan contre la Russie afin de dégager notre frontière de l'Inde: des mesures furent envisagées à cet effet, sinon prises en fait. C'est d'ailleurs ce qu'il aurait fait, s'il n'avait rencontré une forte opposition de la part de ses collègues du ministère. Sa raison d'agir ainsi? Il est vrai que Disraeli était juif d'origine, aimait le grandiose et qu'il lui aurait plu de laisser son nom attaché à une mémorable entreprise politique en Orient, qu'il était probablement reconnaissant aux Turcs musulmans de leurs bons procédés à l'égard de la race dont il était issu, mais Disraeli croyait cette politique excellente parce qu'elle grandissait l'Angleterre non pas tant en soutenant la Turquie qu'en abaissant la Russie.
Je pensais, lors de sa campagne de presse contre Lord Salisbury, que M. Greenwood avait connaissance de certains secrets d'État et cet article de lui prouve que je ne me trompais pas.
Comme il n'a pas eu scrupule de divulguer une aussi grande partie de ce qu'il savait, il faut que le public en sache un peu plus. Un plan de campagne contre la Russie fut bien tracé en effet après la mission de Lord Salisbury à Constantinople. Une tentative devait bien être faite pour soulever contre elle le Turkestan tandis que serait préparée une invasion venant de l'Inde: je pense que des troupes anglaises
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devaient débarquer également à Trébizonde et qu'une attaque devait être faite contée la Russie, de ce côté également. Ce plan de campagne est connu du ministère des affaires étrangères île Saint-Pétersbourg, car les secrets politiques sont toujours connus de ceux qu'ils visent. Est-il donc surprenant que la Russie soit excessivement méfiante à l'égard de l'Angleterre ? Comme les révélations incomplètes de M. Greenwood sont, calculées de manière à nuire à l'action diplomatique de Lord Salisbury dans la situation grave en présence de laquelle nous nous trouvons: j'ajouterai, pour ma part, que l'homme qui mena L'opposition contre les projets de Lord Beaconsfield était Lord Salisbury lui-même. C'est ce que m'a révélé Lord Carnarvon au cours d'une tranquille promenade dans le parc de Longleat, en 18-8. Je n'avais pas répété sa confidence jusqu'à ce jour, mais je crois que les circonstances m'y obligent. Peut-on maintenant éviter cette conclusion à savoir que la mission de Lord Salisbury à Constantinople n'avait jamais été décidée, par quelques-uns. dans l'espoir qu'elle réussirait, niais simplement pour gagner du temps et permettre à l'Angleterre et à la Turquie, alliées ensemble, de se préparer aux « trois campagnes » de Disraeli?
Quant à cette politique elle-même, il n'est pas besoin de la discuter aujourd'hui. Je pense que M. Greenwood. cet Abdiel enthousiaste d'une cause perdue, en est maintenant le seul partisan. Il croit à la possibilité d' «abaisser la Russie» et lance cette idée avec toute la véhémence du Dante. Abaisser une Puissance grandissante de 112.") millions d'âmes et de ressources illimitées grâce à une alliance avec un empire despotique moribond de 1- millions de musulmans! Une alliance Mezentienne(i) en vérité !
Mortua quin etiam jungebat corpora vivis Componens manibusque manus at(/u<> oribus ore, Tormenti genus! et sanie taboque Jluentes Complexu in misero, longa sic morte necabat (2).
J'ose espérer que je ne blesserai aucun des admirateurs de Lord Beaconsfield en exprimant humblement l'opinion que
(1) Allusion au Mezence de V Enéide, allié de Turnus. i.\. du T.i 00 Enéide, ch. VIH — !}85.
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sa politique <mi Orient était plutôt celle d'un romancier que celle d'un homme d'Etat. 11 essaya de réaliser le rêve exprimé dans Tancrède. Il y réussit en partie. Qu'il s'imaginât servir en même temps les intérêts de l'Empire britannique, je n'en doute nullement. Mais supposons — car je n'ai pas de renseignement à ce sujet — que Lord Salisbury puisse seulement taire échouer celte politique de Mezence par un arrangement comprenant la convention de Chypre et la division de la Bulgarie et je pense que ces négociations prendront un autre aspect, pour ses compatriotes connue pour la Russie elle-même.
Je crois en avoir assez dit pour montrer que Lord Salisbury. depuis son premier discours sur la Question d'Orient jusqu'au Traité de Berlin, a été un adversaire de l'alliance avec la Turquie et un partisan d'une entente cordiale avec la Russie. Dans le chapitre suivant j'espère pouvoir montrer que c'est cette politique qu'il a continué à suivre jusqu'à ce jour et qu'il en a donné une preuve par le service rendu dernièrement à la Russie, plus grand encore que lorsqu'il défaisait la politique des « trois campagnes » de Lord Beaconsfield.
Ce sera la fin émouvante d'une grande carrière politique si la dernière apparition de M. Gladstone sur la scène politique et à la tribune d'un meeting- est motivée par le désir de soutenir le ministre qui, jeune gentilhomme conservateur, abandonna son chef Disraeli pour appuyer, dans son premier discours sur la Question d'Orient, l'éloquent plaidoyer de M. Gladstone en faveur de la libération de la Roumanie du joug odieux du Sultan.