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CHAPITRE VII

LORD SALISBURY ET BISMARCK

Il semble , en vérité , qu'il faille une espèce spéciale de tube Roentgen permettant de lire dans les cerveaux ce qui s'y passe pour arriver à comprendre le raisonnement de ces personnes nerveuses qui, en proie à la panique la moins raisonnée du monde , continuent à déclarer qu'une action séparée de l'Angleterre amènerait infailliblement une guerre européenne. Est-ce que Lord Salisbury amena une guerre européenne lorsqu'il suivit sa propre inspiration dans la question de la Crète sans le concours des autres Puissances ? Est-ce que M. Gladstone amena une guerre européenne lorsqu'il agit sans le concours des autres Puissances en 1880? Au contraire, dans ces deux occasions, l'action séparée, suivie par ces deux hommes d'Etat, écarta le danger d'une guerre européenne en même temps qu'elle sauvait l'honneur de l'Angleterre. Lord Rosebery a dernièrement reproché à Lord Salisbury de suivre une politique qui n'était « ni énergique ni habile ». Est-ce faire preuve d'énergie et d'habileté que de dire aux autres Puissances de l'Europe et au Sultan que, dans aucune circonstance imaginable, nous ne nous séparerons du concert européen, après que le comte Goluchowski a déclaré, ainsi que le constate le Livre Bleu, que la politique du concert européen — du moins autant que cela dépendra de l'Autriche — est d'assister tranquillement au massacre par le Sultan de ceux que le ministre autrichien appelle « les malheureux Arméniens »? Au contraire, combien était plus avisée et plus habile la politique de M. Gladstone, ainsi définie par lui dans son discours de Liverpool :

Si j'admets qu'il importe que nous étudiions tous les moyens de connaître les sentiments des autres Puissances et de les entraîner

f>4 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES

dans la même voie que nous, je ne pense pas cependant que le moyen d'y arriver soit de montrer la résolution servile de toujours mesurer notre conscience à l'aune de la leur, quelles (pie soient les circonstances et quoi qu'elles puissent décider.

Le noble sentiment qui animait M. Gladstone fut également acclamé par conservateurs et libéraux. Il semble bien maintenant que la politique des reculades n'est pas plus la politique de Lord Salisbury qu'elle n'est celle de M. Gladstone, car l'ordre du jour voté à Liverpool. rédigé d'accord avec Lord Derby. « assure les ministres de Sa Majesté qu'ils peuvent compter sur l'appui cordial des citoyens de Liverpool quelles que soient les mesures qu'ils croient nécessaire de prendre ».

Une action isolée peut être de différentes espèces. Elle peut consister dans le refus de jouer plus longtemps un rôle clans la politique absurde des « remontrances » et des <c observations » au Sultan, politique dénoncée par Lord Salisbury lui-même, comme non seulement inutile, mais encore nuisible. Elle peut consister dans la cessation de toute relation diplomatique avec un individu convaincu d'assassinat. Elle pourrait aussi consister clans une proposition faite aux autres Puissances de laisser l'Angleterre agir seule, et, dans le cas où celles-ci répondraient en menaçant de s'y opposer par la force, se retirer du concert européen en rejetant sur elles, à la face du monde civilisé, la responsabilité de tout ce qui pourrait en résulter, responsabilité cjue les Puissances ne tiennent nullement à endosser.

C'est demander certainement trop à notre intelligence que de vouloir cpie nous comprenions comment l'une de ces mesures pourrait déchaîner une guerre européenne. Ce serait au contraire le meilleur moyen de l'éviter. La récente pacification de la Crète est un exemple d'action séparée couronnée de succès, action engagée par Lord Salisbury. Nous en trouverons d'autres exemples dans le cours de mon historique de la politique de Lord Salisbury en Orient.

Lord Beaconsfield semblait croire que la confirmation à Berlin cle l'article du Traité de San-Stéfana maintenant la Bulgarie divisée (i) était pour lui une suprême victoire et marquait

(i) Une partie indépendante sous le gouvernement du prince de Cobourg, l'autre (la Roumélie Orientale) restant sous la domination du Sultan. fN.da T.)

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l'apogée de sa gloire. L'on raconte qu'il avait ordonné que l'on préparât un train spécial pour rentrer aussitôt en Angleterre si la Russie refusait d'accepter cette clause. Je doute que Lord Salisbury (i) ait approuvé cette politique. Pourquoi, alors, la sanctionna-t-il ? Il y a des circonstances dans lesquelles un homme d'Etat, pris entre plusieurs obligations contraires, doit peser mûrement sa décision et se prononcer, non pour la décision qu'il considère comme la meilleure théoriquement, mais pour celle qu'il pense devoir faire le moins mal. Tous les hommes d'Etat, même les plus puissants, doivent parfois agir par transactions. Mais laissons les événements eux-mêmes nous renseigner.

En 1881, une députation, venue des deux parties séparées (par le Traité de Berlin) de la Bulgarie, vint tour à tour dans les cours des six Grandes Puissances, dans l'espoir qu'elle leur persuaderait de permettre l'union des deux parties de la Bulgarie. Un gouvernement libéral était alors au pouvoir et en conséquence ce fut à Londres que la députation se rendit tout d'abord. Mais Lord Granville, alors ministre des affaires étrangères, refusa de recevoir les délégués. Très surpris et très peines, ils vinrent me rendre visite, car plusieurs d'entre eux m'avaient précédemment connu. J'essayai de leur faire comprendre combien il était impossible à Lord Granville, membre du ministère Gladstone, dans sa position officielle, d'épouser leur cause et faire quoi que ce soit qui pût l'exposer à la suspicion des autres Puissances et aux imputations de vouloir par des intrigues réouvrir la Question d'Orient. Mais à la fois comme homme d'Etat n'étant plus au pouvoir et en tant qu'un des signataires du Traité de Berlin, Lord Salisbury pouvait agir beaucoup plus librement.

11 reçut aimablement la députation bulgare et, tout en refusant d'encourager leurs espérances, les exhorta à la patience. Naturellement sa mission échoua partout et les délégués m'écrivirent sur le ton du plus complet désespoir. Dans ma réponse je leur dis : «Votre situation n'a rien de désespéré. Prenez pour exemple l'union des deux PrincipautésDanubiennes, qui cons-

(1) Lord Salisbury était l'un des plénipotentiaires de l'Angleterre au Traité de Berlin. (N. dn T.)

tituent aujourd'hui le royaume de Roumanie. Evitez de donner aucun sujet légitime de plaintes à la Porte ou aux Grandes Puissances. Refaites vos finances, organisez une armée solide, prouvez à l'Europe que vous êtes capables de vous gouverner vous-mêmes et ensuite, un beau matin, unissez-vous à ceux des vôtres que l'on a maintenus sous le joug de la Turquie, sans demander la permission de personne, et vous verrez que de nouveau la crainte stupide que l'on a de réouvrir la Question d'Orient, ce qui toujours empêchera les Puissances de se mettre d'accord pour réaliser votre union, les empêchera alors également de s'unir pour revenir sur le fait accompli. » Ils suivirent mes conseils; les années passèrent et un beau jour l'Europe fut tout étonnée de voir que la Bulgarie, divisé»' jusque-là en deux, avait réalisé son unité de la manière la plus tranquille et la plus pratique du monde, sans bruit et sans effusion de sang.

Lord Salisbury était à cette époque, comme maintenant, président du conseil des ministres et ministre des affairesétrangères. Que fît-il? Il ne plaça pas son intelligence et sa conscience aux pieds des autres Puissances. Il n'écouta pas ceux qui, terrifiés, auraient pu lui dire qu'il allait amener une guerre européenne, pas plus qu'il ne montra aucune satisfaction misérable d'amoii/'~pi-opre de ce que l'œuvre de Lord Beaconsfleld était détruite. Il sut agir promptemeiit et tout seul. Il sanctionna l'union des deux Bulgaries avant qu'une seule des Puissances eût eu le temps de bouger et ainsi prévint, selon toutes probabilités, une guerre européenne.

Lord Rosebery aurait, lui, consulté le concert européen avant d'agir, à commencer par le Sultan et serait ainsi arrivé sans le vouloir justement à faire tout ce qu'il fallait pour déchaîner cette guerre générale. La Turquie avait un droit sanctionné par le Traité de Berlin, lui permettant de faire entrer ses troupes en Bulgarie pour empêcher l'union de se faire et aurait eu l'appui de l'Autriche, de l'Allemagne et de la Serbie. Mais la dérision prise par Lord Salisbury sauva la situation. A vrai dire l'Autriche poussa bien la Serbie à déclarer une guerre injustifiable à la Bulgarie — tandis qu'elle se tenait à l'écart, suivant son habitude, dans l'espoir de ramasser quelque chose des dépouilles gagnées par un autre. Mais l'Autriche

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n'appréciait pas à sa juste valeur la force et la valeur de l'armée bulgare et les capacités militaires de son hardi chef. La Serbie fut complètement battue et n'échappa à un désastre complet que grâce à l'intervention autrichienne. Quant au Sultan, un avertissement énergique de Lord Salisbury avait suffi pour l'empêcher d'intervenir. Que pense-t-on des résultats obtenus par l'action isolée dans les circonstances que nous venons de relater ?

C'est là de l'histoire. Mon deuxième exemple est emprunté à un fait demeuré jusqu'ici, du moins pour ce qui est de sa connaissance complète, un secret diplomatique. L'avertissement donné par Lord Salisbury au Sultan dans son discours de Guidhall et plus tard à Brighton, a été considéré par un certain nombre de gens comme un simple brutumfulmen. Je crois au contraire que Lord Salisbury ht alors un acte pratique et effectif. Que l'on se rappelle le discours de M. Goschen en mars dernier dans lequel il dit que « l'isolement superbe » de l'Angleterre était volontaire, puisqu'elle avait refusé les propositions faites par certaines puissances d'agir en commun dans la question d'Arménie. Que voulait dire M. Goschen? J'étais sur le continent à cette époque et j'appris d'une source autorisée que l'Autriche avait proposé une démonstration navale des flottes des six Puissances devant Constantinople afin d'amener à la raison le Sultan en le menaçant de le déposer. La Russie et la France refusèrent, soupçonnant sans aucun doute quelque dessein caché visant Constantinople. L'Autriche et l'Allemagne proposèrent alors que les flottes des autres Puissances exécutassent tout de même le programme proposé ; les flottes de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Autriche passeraient les Dardanelles, tandis que l' Allemagne attendrait pour se joindre aux autres Puissances que la Russie et la France eussent fait quelque tentative pour s'opposer à leurs projets.

Lord Salisbury, prêt à prendre part aune démonstration navale de toutes les Puissances ou de quelques-unes d'entre elles d'accord avec les autres, ne voulut pas entendre parler d'une entreprise qui comprenait la possibilité d'une attaque combinée contre la France et la Russie.

Voilà l'histoire qui me fut racontée par quelqu'un à même d'être au courant; elle n'a d'ailleurs rien d'improbable. La

politique séculaire de l'Allemagne et de l'Autriche consiste à ('•carter la Russie de Constantinople et de la région du Danube et jusqu'ici l'Angleterre a été assez naïve pour faire leur jeu et se battre pour eux. L'alliance franco-russe est un fait d'une énorme importance pour les deux Puissances septentrionales et il leur plairait de décider l'Angleterre et l'Italie à les aider à s'emparer de Constantinople par un coup de main. La combinaison aurait pu amener l'écrasement des Hottes franco-russe. l'Angleterre eût été attirée dans la Triple Alliance, et l'Allemagne et l'Autriche délivrées du cauchemar de l'alliance francorusse. Ou bien, si cela avait mieux convenu à son jeu, « l'honnête courtier ». (i) aurait laissé en plan ses dupes et se serait arrangé avec la France et la Russie. Car c'est toujours l'esprit de Bismarck qui dirige le ministère des affaires étrangères de Berlin.

L'on raconta, il y a quelque temps, que l'empereur d'Allemagne fit une courte visite à Friedrichruhe avant d'envoyer le laineux télégramme à Krùger. Le système de Bismarck a toujours consisté à d'abord duper, ensuite à trahir et à écraser ses victimes. Sa néfaste acquisition des duchés de l'Elbe, ses tromperies à l'égard de la Confédération germanique suivies de l'absorption par la Prusse des petits Etats: ses guerres contre l'Autriche et la France, après avoir d'abord endormi leurs soupçons par de fausses promesses et de vains espoirs: la manière dont il se servit de la Russie pour paralyser l'Autriche tandis qu'il écrasait la France et ensuite sa trahison envers la Russie au Congrès de Berlin en mettant l'Autriche en état de dominer les Etats balkaniques et d'attendre l'occasion de s'emparer de Constantinople : voici des exemples de la diplomatie du Prince de Bismark. Il a été le plus grand ennemi qu'ait eu l'Angleterre depuis Napoléon 1" et sa haine contre nous a deux causes. En r8^oM. Gladstone refusa d'ajouter foi implicitement àl'histoire du traité secret Benedetti-Bismarck pour le partage de la Belgique et mit la Prusse et la France ('•gaiement en demeure de signer avec l'Angleterre «m traité par lequel elles s'engageaient mutuellement à respecter la Belgique, sous peine, pour celle qui manquerait à cet engagement. d'à voir à considérer l'Angleterre

(i) Bismarck s'était ainsi qualifié lui-même. Y. du T.

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comme l'alliée de l'autre. En 18-0 le gouvernement de Lord Beaconsfield se joignit au gouvernement russe pour empêcher Bismarck et de Moltke de déclarer une guerre injustifiable contre la France, dont le relèvement rapide de sagrande défaite «Hait pour eux une cause de surprise et d'inquiétude, et qu'il voulait cette fois, selon l'expression du prince de Bismarck, « saigner à blanc ».

« Je ne permettrai pas. déclara le Tsar à l'ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, que toutes les lois du monde civilisé soient violées et que l'on plonge de nouveau l'Europe dans les horreurs de la guerre » (i). « Le vieil empereur (2), déclara au chargé d'affaires français de Londres Lord Derby, ne désire nullement une nouvelle guerre et ignorait, d'après ce que nous avons vu, le complot qui se tramait autour de lui. Au contraire le prince de Bismarck désire cette nouvelle guerre, qu'il est très anxieux de voir se produire durant le règne de l'empereur Guillaume» (3). Il est également certain que la Reine intervint aussi d'une manière efficace par une lettre à l'empereur d'Allemagne, car le prince de Bismarck a publié dernièrement à ce propos une insolente attaque contre Sa Majesté et contre l'Impératrice Frédéric, dans son organe de Hambourg, en réponse à la demande d'une explication faite par l'empereur Guillaume IL

Le prince de Bismarck semble être un homme qui. malgré tout son génie, est incapable de pardonner à qui lui a fait éprouver un échec ou qui l'a seulement offensé; n'a-t-il pas été jusqu'à se venger sur un pauvre malheureux imprimeur qui avait publié un pamphlet défavorable au grand homme d'Etat? Il n'a jamais pardonné à l'Angleterre de l'avoir tenu en échec en 1870 et en 1875.

Mais son hostilité contre nous tient à une cause plus profonde. Ses énormes armements sont un fardeau intolérable pour le pays et la conscription chasse d'Allemagne des milliers .le jeunes gens pleins de force et de santé. L'Allemagne a donc besoin de colonies assez riches et assez attrayantes

(1) Voir Alexandre II, sa vie, son œuvre, page i^i-

(2) Guillaume I .

(3) Voir les notes de M. ('.avant dans le Correspondant du 25 novembre 1894.

pour attirer des Allemands, qui, ainsi, ne seraient pas perdues pour l'armée. Si Bismarck pouvait détruire la suprématie navale de l'Angleterre, il l'évincerait de l'Afrique méridionale et la supplanterait dans sa suprématie commerciale. Il a, en conséquence, déployé toute son habileté pendant un quart de siècle pour amener une guerre contre l'Angleterre et la France — guerre qui aurait en outre l'avantage, pour lui, de mettre hors de combat, pour un certain temps, une des Puissances qu'il redoute. Voilà ce qui nous explique l'émotion qu'a causée à la presse allemande et autrichienne la visite du Tsar et de la Tsarine à Balmoral. C'est aussi ce qui motive les canards sur la visite des fortifications des Dardanelles par un général russe et sur la prétendue démarche du drogman russe conseillant secrètement au Sultan de rejeter les propositions des Puissances. L'Autriche et l'Allemagne ont une peur mortelle de voir l'Angleterre et la Russie arriver à une entente cordiale, et leur presse se livre à son habituelle occupation consistant à semer la discorde entre elles. Mais c'est en vain « que le filet est posé pour attraper les oiseaux qui passeraient ». La nation anglaise se rend compte aujourd'hui que peu lui importe qui possédera Constantinople (ce qui importe beaucoup, il est vrai, à l'Autriche) et qu'en somme il n'y a aucunes raisons qui puissent opposer l'Angleterre à la Russie ou à la France.

Un important journal français suggérait dernièrement que la France pourrait demander en Syrie une compensation à l'occupation de l'Egypte par les Anglais. Pourquoi pas? L'Angleterre ne s'y opposerait vraisemblablement pas.

En somme, tout nous entraîne vers une entente cordiale entre l'Angleterre, la Russie, la France et l'Italie.

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