‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 17 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Je reproduis ici la lettre suivante, non seulement par loyauté à l'égard de M. Greenwood, mais aussi pour montrer combien fut grand en cette occasion le service rendu par Lord Salisbury à la l'ois à l'Angleterre et à la Russie :

Au Directeur du Daily Chronicle

Monsieur,

Dans un article paru dans le Daily Chronicle de ce matin, M. Mac Coll déclare que « je suis de ces gens qui croient encore à la possibilité d'abaisser la Russie ». Depuis que M. Mac Coll a lu, ce qu'il a fait certainement, mon article dont il donne des extraits mesquinement tronqués (voyez la Pall Mail Gazette du 16 septembre) je ne puis pas croire qu'il ne se rende compte que ce n'est pas là mon cas. Le sens et contenu de ce que j'ai écrit peut se résumer ainsi : « La Russie ne peut pas être abaissée; sa prédominance sur l'Angleterre et sur toute l'Europe (mais particulièrement sur l'Angleterre) est complète et la dernière chance d'écarter la Russie du rôle de puissance dictatoriale qu'elle joue en ce moment a été perdue lorsque la politique préconisée par Disraeli en 1878 eut été désaprouvée par ses collègues. » Ici s'arrête l'extrait que M. Mac Coll donne de mon article. Permettez-moi de le compléter par quelques courts extraits de ce qui suit. « Ce que Disraeli tenait tant à empêcher en 1878 s'est pleinement réalisé en 189.5: je veux dire la prédominance absolue de la Russie en Europe et dans tout l'Orient. Son but, c'était d'ajourner aussi longtemps que possible cette éventualité de la prédominance russe que l'Angleterre doit aujourd'hui admettre comme un l'ait accompli. Ce que l'on appelle inintelligemment sa tentative de relèvement de la Turquie consistait simplement à saisir l'occasion qui se présentait de refouler les armées russes à moitié ruinées, de briser le prestige de la Russie en Asie et de détruire de cette manière pour bien des années toute idée de prépondérance

russe en Europe. » Et j'ajoutai que « sans aucun doute cette occasion, si elle était perdue, ne se retrouverait plus » et en fait ce fut la dernière. Il faudra que l'Europe soit retournée sens dessus dessous avant qu'une autre ne se présente.

Par conséquent bien loin de croire qu'il soit « encore possible d'abaisser la Russie », je me plains de ce qu'on lui ait laissé prendre une situation telle qu'elle domine absolument l'Europe, position d'où il n'y a aucun espoir de la déloger. Ce qui ne plaît pas, sans doute, à M. Mac Goll, c'est ma conclusion, à savoir que « si la politique de Disraeli avait été acceptée et qu'elle eut réussi, il n'y aurait ni dictature russe en Turquie, ni domination russe en Europe.» C'est la voix de l'Angleterre qui aurait eu le plus d'autorité auprès de la Porte. M. Mac Coll ne peut sincèrement trouver mauvaise une politique qui, si elle avait été suivie, eût empêché cette dictature russe sous laquelle les Arméniens périssent et qui protège le Sultan. Ou bien alors, s'il trouve mauvaise celte politique, combien il doit trouver bonne la dictature en question!

Comptant sur votre esprit d'impartialité pour publier celte réponse, à ce qui est, ainsi que vous pouvez vous-même le voir, une manière tout à fait inexacte et injustifiée de présenter les faits, je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments très distingués.

Londres, le 25 septembre.

Erederick Greenwood.

J'ai trop de respect non seulement pour l'honnêteté et le talent de M. Greenwood, mais encore pour les règles de la polémique pour ne pas me laver de l'accusation de présenter les laits « d'une manière tout à l'ait inexacte et injustifiée ». La vérité, c'est que j'ai cité de l'article de M. Greenwood des extraits beaucoup plus longs que ceux qu'il a lui-même donnés dans cette lettre au Dai/j' Chronicle. Mais mon article était ainsi tellement long lui-même que je ne pus donner mes citations en entier et je n'en ai laissé que ce que je considérais comme le plus important en indiquant le numéro de la Pall Mail Gazette qui contenait l'article afin que l'on pût vérifier l'honnêteté scrupuleuse de ma citation. Je considère l'opinion de M. Greenwood, d'après laquelle de l'insuccès de la politique préconisée par M. Disraeli en 1N7- est résulté la prédominance absolue <( de la Russie en Europe et en Orient » comme une exagération de rhétorique plutè>t que l'expression d'une conviction réfléchie et j'ai mieux que des conjecture-, pour arriver à cette conclusion. Car bien après 1877 M. Green-

wood a exhorté ce pays (sans cesser depuis jusqu'à cette année) à se joindre à la Triple Alliance pour empêcher L'établissement de cette prédominance de ia Russie dont la réalisation date, nous déclare-t-il maintenant, de l'insuccès (dû à Lord Salisbury) du complot tramé contre la Russie en 1877, par Lord Beaconsfield. Je ne vois doue pas en quoi j'ai pu ne pas rendre fidèlement sa pensée. En fait la Russie est beaucoup moins prédominante en Europe maintenant qu'elle le l'ut pendant la période qui s'étend de iS^H à la guerre de Crimée.

Mais je dois dire un mot de ce projet consistant à « saisir l'occasion qui se présentait de refouler les armées russes à moitié ruinées, de briser le prestige de la Russie en Asie et «le détruire de cette manière, pour bien des années, toute idée de prédominance russe en Europe ».

L'Angleterre devait remporter ce facile triompbe sur une courageuse nation qui comptait déjà à cette époque cent millions d'habitants, avec « Abdul le damné » pour unique allié. Napoléon IC1 essaya de réaliser ce projet avec une armée incomparablement plus grande et plus forte que toutes celles (pie l'Angleterre et la Turquie eussent pu faire entrer en ligne et il éeboua pourtant désast censément.

M. Greenwood a-t-il oublié qu'il fallut les forces militaires et navales combinées de l'Angleterre, de la France, de la Sardaigne et de la Turquie, pendant plus de deux ans. pour vaincre la Russie il y a quarante ans de cela, alors qu'elle n'avait, pour ainsi dire, pas de chemins de fer et était, d'autre part, beaucoup moins préparée à la guerre qu'en 1877 ? Cependant la Russie est, d'après lui. absolument prédominante en Europe.

Et tandis que se serait déroulée cette funeste lutte, que désire si ardemment M. Greenwood, 1' « honnête courtier » ( 1) serait resté caché, en embuscade, jusqu'à ce que la Russie cl l'Angleterre eussent été épuisées, alors il serait intervenu pour s'entendre avec la Russie aux dépens de l'Angleterre et peut-être réaliser son projet, longtemps caressé, de réduire notre pays au rang de puissance de deuxième ordre.

Mais que penser de l'honnêteté de ce complot? Où aurait

(1) Bismarck. .V. du T.

été le casus bel H de l'Angleterre? La Russie faisait la guerre à la Turquie, avec l'approbation de l'Europe, pour la délivrance de millions de chrétiens qui souffraient comme souffrent en ce moment les Arméniens, sous le joug du Sultan et elle avait donné des garanties complètes de sa bonne foi, que le gouvernement de Lord Beaconsfield avait jugées satisfaisantes. M. Greenwood nous a maintenant révélé qu'au milieu de la guerre la plus légitime. Lord Beaconsfield trama un complot « pour refouler les armées russes à moitié ruinées » et river ainsi le joug d'Abdul-Hamid au cou de ses victimes déjà à demi délivrées.

Ainsi fut perdue, selon M. Greenwood, une occasion de donner à l'Angleterre « la voix la plus autorisée auprès de la Forte » lorsque la politique de Disraeli en 1877-1879 eût été désapprouvée par ses collègues.

M. Greenwood croit-il qu'il honore la mémoire de Lord Beaconsfield. en nous le montrant pratiquant une politique de flibustier, hanté par de « folles rêveries ». au lieu de nous faire voir en lui un homme d'État moderne? Lord Salisbury n'eût-il rendu d'autre service à son pays que d'écarter ce terrible péril en même temps que cette honte éternelle qu'il eût déjà mérité une reconnaissance immortelle.

Je vais maintenant montrer de combien de précédents Lord Salisbury pourrait alléguer en faveur de Yaction séparée s'il croyait utile de faire cette proposition aux Puissances. Et qu'il me soit permis en passant de répéter encore une fois que ceuxlà montrent une singulière confiance en Lord Salisbury qui lui disent qu'ils le soutiendront tant qu'il agira d'accord avec les Puissances, mais pas dans le cas contraire. II y a tout lieu de croire que la résolution votée au meeting de Liverpool et qui reçut l'approbation de Lord Derby, aussi bien que celle de M. Gladstone, est en conformité parfaite avec la pensée de Lord Salisbury et par cette résolution un appui cordial est promis au gouvernement, quelles que soient les mesures qu'il juge nécessaire de prendre, pour remplir les obligations contractées par la nation. Lord Salisbury a ainsi carte blanche et pourrait agir suivant sa propre inspiration sans se laisser décourager par les conseils de timidité de ceux qui croient que le meilleur moyen de renforcer son action est de proclamer à la face du

monde que l'Angleterre peut être effrayée et détournée de ses justes desseins par un simple froncement de sourcil d'une Puissance étrangère. Personne ne presse Lord Salisbury de déclarer la guerre. Le pays a dit qu'il avait confiance en lui pour agir au mieux, suivant les circonstances. Ceci non pas tant dans l'intérêt de Lord Salisbury lui-même, que pour montrer aux nations étrangères qu'il n'y a pas ici une agitation artificielle comme celles qui ont été parfois organisées en Autriche, en Allemagne et en Turquie, mais au contraire le soulèvement spontané des consciences d'une nation libre, dans un pays où la liberté de la presse et de la parole est pleine et entière.

Je veux maintenant indiquer les précédents que l'Angleterre peut tirer des Livres Bleus de 1876-1877 en faveur de l'action séparée, pour le cas où elle croirait utile d'y recourir. En répondant à l'invitation de Lord Derby d'assister à la conférence de Constantinople, le prince Gortchakoff, après avoir déclaré qu'il approuvait les termes généraux indiqués comme base des négociations, fit entendre les avertissements suivants sur l'inconvénient qu'il y aurait pour le succès des négociations, econnaitre trop formellement l'indépendance du Sultan :

Si les Grandes Puissances veulent faire un travail sérieux et non pas s'exposer au retour périodique et sans cesse aggravé d'une crise dangereuse, il n'est pas possible qu'elles persévèrent dans le système qui laisse vivre et se développer les germes de cette crise, par lin flexible logique des faits. Il est nécessaire de sortir de ce cercle vicieux et de reconnaître que l'indépendance et l'intégrité de la Turquie doivent être subordonnées à l'établissement des garanties demandées par l'humanité, par les sentiments de l'Europe chrétienne et l'intérêt de la paix générale. La Porte a été la première à manquer aux engagements contractés par le Traité de Paris envers ses sujets chrétiens. C'est le droit et le devoir de l'Europe de lui dicter les conditions sans la réalisation desquelles elle ne peut, de son côté, consentir au maintien du statu quo établi par ce traité, et puisque la Porte est incapable de les remplir, c'est le droit et le devoir de l'Europe de se substituer à elle dans la mesure nécessaire à leur exécution. La Russie peut, moins que toute autre Puissance, consentir à renouveler l'expérience des palliatifs, des demi-mesures, des programmes illusoires qui ont produit les résultats que nous voyons et qui réagissent sur sa tranquillité et sa prospérité propre ; mais si elle est intéressée plus directement et plus vivement à mettre une lin à cette situation par des améliorations réelles et sérieusement

garanties, elle n'en considère pas moins la question comme étant d'intérêt général, désirant l'accord de toutes les Puissances pour amener une solution pacilique. Quant à ses vues personnelles elles sont libres de toutes arrière-pensées : les assurances les plus formelles ont été faites à ce point de vue par le cabinet impérial (1).

Quelle réponse pourrait faire la Russie et les autres Puissances, si Lord Salisbury leur présentait cette admirable dépêche russe et les invitait à agir en conséquence aujourd'hui mutatis mutandis?

Ou bien cette autre, du prince Gortchakoii, le i3 novembre 1876 :

Le cabinet impérial se trouvant en présence d'une situation dans laquelle les intérêts politiques doivent céder la place aux intérêts universels de l'humanité et de la paix européenne, a fait tout son possible pour amener une entente entre les Grandes Puissances. Pour sa part, il fera tous ses efforts pour que cet accord amène un résultat pratique et eflicace et qui satisfasse les exigences de l'opinion publique et celles de la paix générale. Mais tandis que la diplomatie délibérait pendant toute une année pour réaliser dans la pratique les vœux de toute l'Europe, la Porte a eu le temps d'appeler des extrémités de l'Asie et de l'Afrique le ban et Y arrière ban des forces disciplinées de l'Islamisme, de soulever le fanatisme musulman et d'écraser sous le poids du nombre les populations chrétiennes qui luttent pour leur existence. Ceux qui ont perpétré les horribles massacres qui ont tellement indigné l'Europe, sont restés impunis et en ce moment même leur exemple tend à propager et à renouveler dans tout l'Empire ottoman et sous les yeux de l'Europe indignée des actes semblables de violence et de barbarie... Sa Majesté Impériale ne désire pas la guerre et fera l'impossible pour l'éviter, mais elle est décidée, elle, à ne pas hésiter tant que les principes reconnus par l'Europe comme justes, humains, nécessaires, et dont l'opinion publique en Russie a pris chaudement la défense, ne seront pas appliqués et garantis d'une manière eflicace.

Quoi de plus semblable à la situation actuelle et à la position de l'Angleterre que la situation de cette époque et la position de la Russie alors, y compris l'appel à l'opinion publique que ne craint pas de faire l'autocrate de toutes les Russies? Il n'y a qu'une seule petite différence, c'est que les crimes actuels du Sultan sont infiniment plus atroces par leur

(1) Livres Bleus; Turquie n° 1 (18-7), p. 719.

caractère et leur importance en même temps que commis avec une plus grande insolence à la vue entière de l'Europe.

Le 5 décembre suivant, le prince de Bismarck prononça un discours au Reichstag. Après avoir cité la déclaration du Tsar et avoir dénoncé les massacres de Bulgarie comme « révoltant la conscience de l'Europe tout entière ». il disait :

La Conférence n'aurait-elle aucun résultat et la Russie se déterminerait-elle à obtenir par la force des armes ce qu'elle n'a pu obtenir par des moyens pacifiques, que nous n'opposerons aucun veto à son action, puisque le but qu'elle poursuit est aussi le nôtre, et nous n'avons aucune raison de croire qu'elle ira au delà de ce but. Personne ne réussira à rompre nos relations amicales avec la Russie, car l'alliance des trois empereurs, formée il y a quelque temps, subsiste intégralement (i).

C'était en présence de cette alliance que Lord Beaconsfield proposa, avec l'appui énergique de M. Greenwood, de faire la guerre à la Russie, alors que nous avions pour unique allié Abdul-Hamid! Les autres Puissances prirent la même position que l'Allemagne et l'Autriche. Le due Decazes, ministre des affaires étrangères, s'engagea, au nom de la France, dans le cas où la Russie imposerait au Sultan, à la pointe de l'épée, la volonté de l'Europe, à garder une neutralité absolue, garantie par l'engagement de non-intervention le plus formel (2).

M. Depretis, premier ministre italien, choisit l'occasion d'un discours à ses électeurs, quelque temps avant la Conférence de Constantinople, pour réprouver une « prudence excessive qui sacrifierait les grands principes de civilisation et d'humanité aux traditions de la diplomatie et aux froids calculs des hommes d'État ».

Je ne crois pas que depuis dix-neuf ans que ces paroles furent prononcées soit morte la conscience de l'Europe chrétienne. Elle n'est pas morte : elle est endormie. Le noble discours de M. Gladstone aura beaucoup contribué à la réveiller, et si Lord Salisbury définissait l'action actuelle de l'Angleterre d'après celle de la Russie en 1877 (qui reçut la sanction de l'Europe), je crois qu'il entraînerait l'Europe avec

(1) Nouvelle étude sur la Question d'Orient, page 22.

(2) Livres Bleus; Turquie, n" 2ô (18-7), p. i38.

lui. Gela ne signifierait donc pas la guerre. Il n'y aurait pas eu de guerre en 1877 si le Sultan, ainsi que Lord Salisbury l'a dit, n'avait pas compté sur l'appui de l'Angleterre. Mettons les choses au pire (quoique je pense pour ma part que Lord Salisbury pourra maintenant, avec la nation tout entière derrière lui, persuader aux autres Puissances d'adopter sa politique coercitivc). Supposons qu'il propose de faire occuper quelque point du territoire turc par la flotte anglaise jusqu'à ce que le Sultan donne satisfaction à l'Europe, en même temps qu'il offrirait des garanties de désintéressement comme celles de la Russie en 1877. Ce ne serait pas là la guerre. Ce serait une méthode pacifique, bien connue de la diplomatie, pour appuyer de justes demandes, méthode souvent employée et par tous les gouvernements. A coup sûr aucune personne sensée ne soutiendra que cette seule proposition provoquerait une guerre européenne. La supposition est absurde, et ceux qui la font sont simplement en train de proposer à l'Angleterre de perdre son rang de Grande Puissance. La nation qui n'aurait pas le courage de faire une proposition aussi modérée à l'Europe, aurait abdiqué sa situation de Puissance de premier ordre et aurait tout fait pour s'exposer aux insultes et aux agressions.

Il est plus vraisemblable de supposer que les autres Puissances se joindraient à l'Angleterre pour une solution aussi pacifique de la crise qui maintenant les menace de cette catastrophe qu'ils craignent tant, c'est-à-dire la chute de l'Empire ottoman. Ma propre conviction est qu'une fois que la Russie sera convaincue que l'Angleterre ne trame aucun complot contre elle, comme en 1877, elle retournera à ses vieilles traditions de protection des chrétiens de Turquie, et fera peut-être filtrer des troupes en Arménie, tandis que la flotte britannique aiderait son action là où cela serait jugé le plus nécessaire. Le simple avis donné au Sultan que la Russie et l'Angleterre envisagent une telle action, le précipiterait aussitôt à leurs pieds, comme en 1880. et la question serait réglée sans amertume ni danger.

C'est l'intérêt de chaque Puissance de la régler rapidement, ;i l'exception de l'Autriche et peut-être de l'Allemagne. L'Autriche a les yeux lixés sur la Macédoine, et ce n'est pas son intérêl de voir se réaliser dans la Turquie d'Asie des réformes qui

pourraient servir ensuite de précédents pour la Macédoine. Le défunt Lord Derby accusa l'Autriche, devant toute l'Europe, d'avoir, pour réaliser ses desseins, fait naître et durci- l'insurrection de la Bosnie et l'Herzégovine. Maintenant, sa politique est de laisser couver le mécontentement et la révolte en Macédoine, dans l'espoir d'obtenir quelque jour l'autorisation de l'Europe d'occuper la Macédoine, grâce au précédent de la Bosnie. L'Allemagne, de son coté, convoite, elle aussi, un bon morceau de la Turquie d'Asie, quand le fruit sera mûr. Elle a dernièrement déclaré une fois de plus que pour elle « la Question d'Orient ne valait pas les os d'un grenadier poméranien ». Nous en avons assez du grenadier poméranien et de ses os. Personne n'en veut, et j'espère que ses amis lui donneront maintenant une sépulture convenable et que l'on n'en parlera plus. La vérité, c'est que l'Allemagne a l'intention, avec l'aide de l'Autriche ou au moyen de toute autre combinaison qu'elle pourra tenter, de jouer un rôle prédominant dans la solution finale de la Question d'Orient et nullement au profit de la France ou de la Bussie. Toutes ces considérations sont autant de raisons en faveur d'un règlement pacifique de cette question par l'entente cordiale de la Bussie, de la France, de l'Italie et de l'Angleterre.

Page 1