CHAPITRE X
J'ai dit dans le chapitre précédent que lorsque Pitt s'aperçut
que non seulement les principaux hommes politiques, mais encore la nation anglaise tout entière condamnait son attitude russophobe, attitude qu'il avait prise sous l'influence de la Prusse, par laquelle il était trompé, il l'abandonna aussitôt et depuis resta partisan d'une politique d'entente avec la Russie. Comme jusqu'ici j'ai basé mon argumentation sur des faits autorisés, je veux donner des preuves indiscutables de ceux-ci.
D'abord dans un débat ultérieur à la Chambre des Communes. Pitt fit l'éloge d'Alexandre Ier, l'appelant le « prince le plus magnanime comme le plus puissant de son époque ». Comme cet éloge provoquait les railleries de M. Tierney, Pitl lui fit aussitôt cette réponse : « Alors que les armées de nos alliés (les Russes) s'avancent de victoire en victoire, obtenant les plus brillants succès qui aient jamais couronné de grands projets, ne nous promettent-ils pas ainsi la délivrance de l'Europe? »
Cette politique lut continuée jusqu'à la guerre de Crimée — guerre à laquelle l'Angleterre fut habilement entraînée par trois hommes : l'empereur français, qui avait des raisons particulières pour essayer de briser le pouvoir de la Russie, comme je le montrerai ultérieurement; Lord Stratford de Rcdcliflle. qui voulait satisfaire un ressentiment personnel contre l'empereur Nicolas, et Lord Palmerston. qui semble avoir été hypnotisé par Napoléon III. J'ai rapporté ailleurs (et il y est fait allusion dans les mémoires de Greville et de Mal-
mesbury) une triste histoire qui me fut racontée en iSnn par l'eu Lord Bath. avec la permission de la faire connaître; elle vaut la peine d'être rapportée ici.
Lord Palmerston, aidé de l'ambassadeur anglais àConstantinople, avec l'appui tout puissant de Louis Napoléon, décida le cabinet de Lord Aberdeen à consentir l'envoi de la Hotte anglo-française à Constantinople, alors que la Turquie avait auparavant déclaré la guerre à la Russie, déclaration que la Russie, conseillée par la France et l'Angleterre, n'avait pas prise au sérieux puisque les négociations au sujet de la paix étaient encore en cours.
Ce fut à ce moment critique que nos trois conspirateurs, qui voulaient la guerre, envoyèrent les Hottes alliées devant Constantinople, dans l'espoir d'amener la Russie à commettre quelque imprudence, ce qui fournirait à la France et à l'Angleterre un casus belli ou ce qui (mieux encore) déciderait Nicolas à déclarer à la lin la guerre à ces deux Puissances.
Pendant cpie les Hottes alliées, dont beaucoup d'unités de combat étaient des navires à voiles, attendaient dans les Dardanelles le vent favorable qui devait les mener jusqu'à Constantinople, Lord Bath arriva sur son yacht. L'amiral Dundas, commandant les deux Hottes, lui rendit visite et lui demanda d'aller trouver l'ambassadeur anglais à Constantinople dès son arrivée et de l'avertir que les Hottes alliées étaient dans les Dardanelles et qu'elles arriveraient à Constantinople aussitôt que les vents le leur permettraient. « Lorsqu'il reçut mon message. m'a dit Lord Bath. Sir Stratford Ganning se leva soudain et, oubliant apparemment ma présence, il marcha ça et là dans sa chambre, murmurant : Ah! les Hottes seront donc bientôt ici... Quand elles seront arrivées il faut qu'il y ait la guerre, ('/est inévitable. Je prendrai d'ailleurs soin que cela ne soit pas évité. J'ai juré de me venger de cet homme [Nicolas, qui avait refusé de le recevoir comme ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg] et maintenant. Dieu merci, je tiens ma vengeance ». Et en effet il la tenait. Sur ses conseils les Turcs usèrent de tout leur savoir-faire pour exciter les Russes à les attaquer. Ils employèrent leurs vaisseaux à transporter des Baclu-Bouzoucks sur la c(He de Circassie. d'où ceux-ci partirent pour faire une
guerre de guérilla contre la Russie, tandis que la Hotte turque*, insolemment, manœuvrait devant Sébastopol. A une <le ces expéditions de pirates et à ces provocations la Russie répondit en faisant sortir sa Hotte de Sébastopol pour attaquer la Hotte turque qui prit aussitôt la fuite. La Hotte russe la poursuivit et l'anéantit dans le port de Sinope — opération de guerre légitime et justifiée entre toutes. Elle fut cependant immédiatement flétrie par Sir Stratford Canning comme le massacre de Sinope et la presse de Londres poussa les hauts cris excitant le gouvernement à déclarer la guerre.
Lord Aberdeen et la plupart des membres du cabinet essayèrent d'arrêter le courant, tandis que Palmerston et Napoléon III travaillaient de leur coté à déchaîner la guerre. Ce dernier proposa que la France et l'Angleterre missent la Russie en demeure de ne pas faire sortir ses vaisseaux de ses ports si elle ne voulait les y voir ramener par les Hottes anglaise et française. C'est cette proposition que Palmerston voulut en vain faire adopter par ses collègues. N'y pouvant réussir, il démissionna sous le prétexte d'un dissentiment survenu sur une question de politique intérieure. Il y eut alors une clameur populaire pour réclamer son retour au pouvoir. Devant l'orage, Lord Aberdeen s'inclina, reprit Palmerston dans son ministère en même temps qu'il acceptait sa proposition insultante pour la Russie. Elle fut faite et Nicolas Ier, voyant que la France et l'Angleterre désiraient la guerre, refusa d'encourir d'autres humiliations et coupa court aux relations diplomatiques.
La Russie savait que l'empereur français voulait la guerre et abandonna tout espoir de s'entendre avec lui. Mais jusqu'à ce qu'on lui eût fait ce dernier affront, de lui adresser une telle proposition, le Tsar nourrissait encore l'espoir d'éviter la guerre avec l'Angleterre. Dans une Etude diplomatique sur la guerre de Crimée, publiée officiellement par le gouvernement russe, je lis (Vol. Ier, p. 33}) :
M. Drouyn de l'Huys (le ministre des affaires étrangères français) proposa que les amiraux (des Hottes française et anglaise) reçussent l'ordre de déclarer aux autorités navales russes que les gouvernements alliés étaient résolus à empêcher toute réédition de l'affaire de Sinope ; qu'en conséquence tout navire russe rencontré
q4 le sultan et les grandes puissances
en pleine nier serait invité à rentrer dans le port de Sébastopol et que toute agression contre le territoire ou le drapeau turc serait réprimé par la force.
Cependant la Turquie avait déclaré la guerre à la Russie et avait commis plusieurs actes agressifs parmi lesquels l'occupation d'une ville russe. Le « cabinet anglais, continue Fauteur du livre que je viens de citer, hésitait à prendre une décision aussi grave que celle proposée par le gouvernement français » et le gouvernement russe, « espérant que les ministres anglais n'avaient pas perdu tout sentiment de justice et d'honneur », leur adressa un appel émouvant :
Le gouvernement russe, pour sa part, déclare que rien n'était pins faux cpie la supposition que l'on faisait qu'il avait eu l'intention d'offenser la France ou l'Angleterre.
Ce qui est arrivé, déclare le Chancelier impérial russe à Sir Hamilton Seymour (l'ambassadeur anglais en Russie) est le résultat inévitable de la position prise par les deux Puissances et de celle qu'elles voulaient faire accepter à la Russie. La Turquie nous déclare la guerre, elle entre en campagne avant la période qu'ellemême a fixée, elle nous enlève le fort Saint-Nicolas qu'elle occupe encore à l'heure actuelle et vous nous reprochez de répondre à ses hostilités par des actes semblables. Rappelez-vous que nous sommes en guerre avec la Turquie et qu'il nous serait par conséquent impossible de citer une guerre dans laquelle des faits analogues à ceux que vous nous reprochez ne se soient pas produits. En outre, noire soi-disant agression n'a été en réalité qu'une mesure défensive. Tout le monde sait que l'escadre turque s'employait à transporter des munitions et des troupes dans le but d'aider et d'armer les tribus qui nous font la guerre sur nos frontières.
.Mais c'est en vain que cet appel lut lancé. Le mensonge du massacre de Sinope enflamma le public anglais, effraya Lord Aberdeen qui reprit Palmerston dans son cabinet, acceptant son programme, c'est-à-dire la proposition qui était un affront pour le Fier empereur Nicolas.
De nouveau je cite l'ouvrage olïîciel russe :
Lord Aberdeen était complètement submergé par le flot de l'exaspération publique. Celle-ci était si grande qu'à la rentrée du Parlement le prince Albert, époux de la reine, compris parmi les ^ms détestés qui voulaient la paix, fut l'objet des insultes popu-
laires. Lord Aberdeen n'essaya pas de dissimuler la vérité à notre ambassadeur : « Je suis accusé, lui dit-il, de lâcheté, de livrer mon pays à la Russie. Je n'ose plus me montrer dans les rues. Je suis perdu ».
Il serait inconvenant de mêler gratuitement le nom de la Reine dans cette discussion, mais elle a elle-même mis ses sujets dans ses confidences et révélé le rôle qu'elle et le Prince Consort jouèrent dans cette déplorable affaire. Us étaient derrière la scène et virent clairement le péril extrême qu'il y avait à laisser la flotte anglaise se joindre à la Hotte française dans une démonstration d'hostilité contre la Russie.
Les extraits suivants de la Vie du Prince Consort montrent combien la Reine et le Prince furent alors plus sages et plus prévoyants que la nation et le ministère :
La Reine pense que nous avons pris, d'accord avec la France, tous les risques d'une guerre européenne sans avoir imposé à la Turquie des limites dans la liberté qu'elle a de la provoquer. Les cent vingt fanatiques turcs qui constituent le Divan de Constantinople sont laissés seuls juges de la ligne de conduite à suivre et informés en même temps que l'Angleterre et la France se sont engagés à défendre le territoire ottoman. C'est leur conlier un pouvoir que le Parlement n'a pas même voulu donner à la Couronne d'Angleterre. C'est une question de savoir si l'Angleterre devrait partir en guerre pour la défense de la soi-disant indépendance turque, mais du moment qu'elle le l'ait elle devrait être le seul juge de ce qui constitue un attentat contre cette indépendance.
Le Prince Consort, écrivant au baron Stockmar, le ■i'~ novembre i853, dit :
L'espérance que l'on pouvait avoir de voir tout se régler pacifiquement en Orient ne semble pas se fortifier. Lord Stratford remplit les instructions qui lui sont envoyées à la lettre, mais il contribue ainsi à nous enfoncer encore plus profondément dans une politique belliqueuse. Il y a six semaines, Lord Palmerston et Lord John [Russel] ont fait voter (au Conseil des ministres) une résolution par laquelle nous déclarions (pie toute attaque de la Hotte russe contre la flotte turque amènerait l'intervention des flottes anglaise et française. Et en ce moment les vapeurs turcs passent le long de la côte allant d'Asie en Crimée et devant Sébastopol même. Ceci ne peut avoir qu'un but : provoquer la flotte russe, l'engager à sortir alin de rendre ainsi possible le conllit avec la Russie, selon les
dernières instructions de Lord Stratford et rendre la guerre inévitable. Naturellement ce ne sont là que des suppositions...
La conséquence de tout cela c'est qu'un ensemble de mesures sont prises, que le défunt Lord Liverpool aurait comparé à la tentative de maintenir une porte ni ouverte ni fermée.
L'auteur de la biographie. Sir Théodore Martin, continue :
Le 16 décembre le inonde politique fut stupéfait en apprenant la démission de Lord Palmerston. Le 25 nous apprenions qu'il avait décidé de retirer sa démission et que de nouveau la concorde régnait dans le ministère. Ce fut alors que la flotte turque fut détruite à Sinope par une escadre sortie de Sébastopol. Cet événement amena la réalisation de tout ce que l'on avait pu appréhender de l'envoi d'une flotte dans le Bosphore où sa présence, qui était un défi pour la Russie, ne pouvait cependant pas prévenir un sérieux désastre pour la Turquie.
Le 29 décembre, le Prince écrivit au baron Stockmar. de Windsor :
La défaite des Turcs à Sinope sur notre élément — la mer — a rendu le peuple furieux. L'on déclare que Lord Aberdeen a été acheté par la Russie et que Palmerston est le seul ministre vraiment anglais.... L'on se demande si l'on n'est pas dans une maison de fous.
Le Prince lui-même, comme nous l'avons vu, n'échappa pas à ses calomnies. Le 27 décembre il écrivait :
La défaite de Sinope a affolé l'opinion publique. Trahison est le cri du jour et, guidée par une main amie, toute la presse a fait la semaine dernière « une vigoureuse attaque contre le Prince » (comme l'on dil ici). Ma situation inconstitutionnelle, ma correspondance avec les cours étrangères, le peu de sympathie que j'ai pour Palmerston, mes relations avec la famille d'Orléans, mon intervention dans les affaires de l'armée, etc.. sont, déclare-t-on. les causes du déclin de l'Etat, de la Constitution, du Pays, et, en fait, tout ce rebut de littérature stupide est servi au public, tout cet amas infect (comme l'on dit à Cobourg) que vous ne voudriez pas donner aux porcs pour leur servir de litière.
L'idée que j'ai acquise sur la guerre de Grimée depuis que j'en ai étudié l'histoire diplomatique à fond est donc confirmée ici par le témoignage de la Reine et du Prince Consort. Le
duc d'Argyll et M. Gladstone (i) sont aujourd'hui les seuls survivants du ministère Aberdeen et ils ont tous les deux voulu justifier la guerre de Crimée, déclarant qu'elle avait été entreprise pour faire respecter les lois internationales de l'Europe violées par l'Empereur Nicolas. Les faits tels que ces illustres hommes d'État les connaissaient semblaient justifier cette opinion. S'ils avaient connu la vérité, je suis certain qu'ils n'eussent jamais sanctionné une guerre dont l'idée naquit dans le cerveau de l'empereur Napoléon III, qui l'ut tramée par lui. dans son propre intérêt; préparée avec une habileté consommée, pour venger une rancune personnelle, par l'ambassadeur anglais à Constantinople et aussi par Lord Palmerston qui par sa dextérité lit céder le cabinet anglais.
Un dernier extrait des écrits du Prince Consort doit encore être cité. Il envoya au Cabinet un mémorandum très remarquable, compréhensif et clair sur l'objet et le but de la guerre de Crimée, après qu'elle fut devenue inévitable à la suite des manu'uvres que j'ai décrites. Le sens de la politique qu'il conseillait peut être distingué dans le passage suivant :
La guerre devrait être laite sans remplir aucune obligation envers la Porte et aboutir à une paix, d'où pût sortir une organisation de l'Empire turc plus en rapport avec les intérêts bien compris de L'Europe, de la chrétienté, de la liberté et de la civilisation, et non à la constitution d'un despotisme ignorant et barbare des musulmans sur les plaines les plus fertiles de l'Europe (2).
Nous voyons donc que le Prince Consort fut le promoteur de la politique appelée par ses adversaires politique de la malle et des paquets (3). Lord Aberdeen et son ministère en étaient partisans, à l'exception de Lord Palmerston, qui déclara qu'elle aboutirait à expulser d'Europe le Sultan et ses deux millions de sujets musulmans, appréciation aussi injustifiée
(1) Ecrit en 1896. (N. du T.]
(2) Vie du Prince Consort, t. II, pp. 021-533.
('5) Les Turcs seraient, d'après les adversaires de cette politique, dans la position de gens que l'on invite à faire leurs malles pour les chasser. (N. du T.)
que la critique que l'on lit, vingt-deux ans plus tard, de la politique de M. Gladstone.
Le Prince Consort, comme plus tard M. Gladstone, proposait de mettre fin au gouvernement et à l'administration turque en Europe. Il n'était pas question d'expulser un seul musulman. Malheureusement l'opposition de Lord Palmerston eut raison du profond et remarquable projet du Prince.
Je suis un ardent admirateur du gouvernement constitutionnel; mais cependant il faut avouer qu'il a parfois des désavantages et cause des malheurs. Il est impossible, quand on lit l'histoire diplomatique de la guerre de Crimée d'une façon impartiale, de ne pas conclure que si la Reine et le Prince Consort avaient pu réaliser leurs projets, sans être arrêtés par un parlement et un pouvoir irresponsable, ils eussent réglé la Question d'Orient sans guerre et d'une façon définitive.
J'ai maintenant montré ce que la politique de l'Angleterre avait toujours été, avant la malheureuse exception de la guerre de Crimée. D'ailleurs cette période ne fut qu'une interruption dans le cours de la politique ordinaire de notre pays qui, jusqu'à l'insurrection Cretoise de 1 867, fut basée sur une entente cordiale avec la Russie, avec intervention diplomatique dans les affaires de la Turquie pour protéger les populations chrétiennes, sans que l'on hésitât à recourir à la force quand la diplomatie était de nul effet.
En 1867 cette politique fut de nouveau abandonnée et une nouvelle ligne de conduite suivie, à savoir : non-intervention dans les affaires turques et menace de déclaration de guerre à toute puissance qui attaquerait l'Empire ottoman. L'on considère dorénavant que l'on doit laisser la Porte s'arranger toute seule avec ses sujets de la manière qu'elle jugera la plus profitable à ses intérêts, ou, si des conseils lui sont donnés, ils ne doivent avoir comme but que de l'inviter à réprimer aussi promptement que possible tout effort des populations sujettes pour s'affranchir.
Je n'ai pas sousla main en ce moment les documents parlementaires <le 1 S(*>- dans lesquels cette politique est longuement exposée. Mais elle se retrouve dans plusieurs dépèches du
secrétaire du Foreign Office en 1876-77. En voici un spécimen :
Le gouvernement de Sa Majesté a, depuis les insurrections de Bosnie et d'Herzégovine, dissuadé les autres Puissances d'intervenir dans les affaires de l'Empire ottoman. Le gouvernement de Sa Majesté ne veut pas assumer la responsabilité de donner des conseils à la Porte qui doit être laissée juge de ce qu'elle croira nécessaire, après réflexions, pour le bien de la Turquie. Il ne faut pas s'attendre à ce qu'il (le gouvernement anglais) fasse autre chose, si on lui demandait son opinion, que d'inviter le gouvernement turc à suivre la politique qui serait la plus conforme à ses intérêts.
Même une intervention des consuls :
Était incompatible avec l'autorité indépendante de la Porte; elle offrirait un prétexte aux insurrections, parce qu'elle constituerait un appel aux sympathies étrangères contre la domination turque el il est possible qu'elle ouvrit la voie à des interventions diplomatiques ultérieures dans les affaires intérieures de l'Empire.
Cette politique est affirmée avec plus de force encore dans plusieurs dépêches de Lord Derby (1) et dans un discours adressé à une députation qui avait à sa tête Sir John Bright, le i4 juillet 1876. Je cile le compte rendu du Times le lendemain :
Pour ce qui est d'intervenir dans les relations entre la Porte et ses sujets ou entre la Turquie et les États semi-indépendants qui forment une partie de l'Empire ottoman, il faut avouer cpie l'on n'y a même jamais pensé.
Nous ferons tout notre possible pour faire partager nos vues par les autres Puissances, et nous avons toutes raisons de croire que nous y réussirons... Ceci, Messieurs, est en quelques mots le résumé de notre politique en ce qui concerne la guerre présente. Nous n'interviendrons pas, nous ferons tout notre possible si cela est nécessaire, mais je ne le crois pas, pour engager les autres à ne pas intervenir.
Telle sera la politique par nous suivie dans la « guerre » en cours.
La « guerre » était un soulèvement de paysans misérablement armés, exaspérés par les persécutions, contre des troupes
(1) La Turquie, n 2, 1». 96; n 3, |>. i;i, 188, 192, 236.
disciplinées et bien armées, aidées par des gens que Lord Derby lui-même appelait des « bandes d'assassins et de voleurs en armes ». Et la politique de Lord Derby était de former autour de ces combattants de forces si inégales, un cercle, sans intervenir lui-même ni laisser (du moins autant qu'il le pourrait) intervenir les autres. Le Sultan s'était engagé, vingt ans auparavant, devant l'aréopage de l'Europe, à placer ses sujets chrétiens sur un pied d'égalité avec ses sujets musulmans, il avait manqué de la façon la plus flagrante à tous ses engagements; l'oppression des chrétiens avait été sans cesse en s' aggravant et à la fin était devenue intolérable. Ils avaient donc un droit bien évident à l'insurrection contre un gouvernement tyrannique et parjure, et les Puissances avaient, elles, le droit non seulement d'intervenir, mais encore elles avaient un casus bel H contre le Sultan. Cependant elles se contentèrent d'insister sur la nécessité de quelques réformes très modérées, qu'il aurait indubitablement été obligé d'accepter si elles avaient été unanimes. Mais Lord Derby repoussait avec obstination les propositions faites par l'unanimité des autres Puissances, puis il se déroba devant la conclusion logique de sa politique — une guerre avec la Russie — et l'appela une « politique de poudre et de gloriole ».
Ceci fut une nouvelle époque, une modification complète de la politique traditionnelle de l'Angleterre. Elle commence lors de l'insurrection Cretoise de 1866-67, l'année où Lord Beaconsfield devint premier ministre.
L'Autriche à cette époque invita les Puissances à prendre une décision au sujet de la situation de plus en plus désastreuse de la Turquie. Le Sultan avait manqué à toutes ses promesses et le Traité de Paris n'avait pas donné les garanties que l'on en attendait, concernant le gouvernement des chrétiens de l'Empire ottoman. Le comte de Beust proposa en conséquence « de placer les populations de l'Empire ottoman sous la protection de l'Europe, en leur accordant une indépendance qui serait garantie par toutes les Puissances, avec des institutions indépendantes en accord avec les différentes races ou religions » (1 ). Toutes les Puissance- y consentirent, mais Lord
(1) Voyez Emile de Girardin, La Honte de l'Europe, p. 53.
Derby s'opposa énergiquement et avec succès à toute idée d'intervention en faveur des chrétiens de Turquie. Le gouvernement anglais alla jusqu'à blâmer le courageux capitaine d'un navire de guerre anglais qui voyant une foule de femmes et d'enfants, poursuivis par les Turcs en armes, se diriger vers la plage en criant au secours, les recueillit à bord, sous la protection de ses canons !
C'est ainsi que l'on perdit une magnifique occasion de régler la Question d'Orient d'une manière définitive. (Lord Salisbury ne fit pas partie de ce ministère.)
J'ai cité le nom de Lord Derby parce que c'est lui qui, comme secrétaire d'État au Foreign Office, a joué le premier rôle dans ce changement de politique.
Et cependant il est difficile de croire que cette nouvelle tactique ait été réellement inspirée par Lord Derby lui-même. Car dans un discours prononcé à King's-Lion, en 18O4, il en préconisait une toute différente, comme le montre le passage suivant de son discours :
Je crois que la dissolution de l'Empire turc n'est plus qu'une question de temps et de peu de temps. Les Turcs ont maintenant joué leur rôle dans l'histoire. Ils ont eu leur moment et ce moment est passé. Je ne puis comprendre, à moins de l'attribuer à l'influence des traditions diplomatiques (1), ces tendances des plus éminents hommes d'État à soutenir le gouvernement turc, qu'il ait raison ou non. Je crois que nous sommes en train de nous aliéner des jeunes races qui bientôt seront prédominantes dans l'Europe orientale, en même temps que nous empêchons le développement de contrées dont les progrès économiques profiteraient, plus qu'à n'importe qui, à nous les grands commerçants du monde. Cette fausse route, nous la suivons sans pouvoir en retirer aucun avantage, ni dans le présent, ni dans l'avenir.
En réalité, cette politique nouvelle était celle de Lord Beaconsfield et tant qu'elle sembla être une garantie de la paix et écarter la guerre, Lord Derby en fut partisan, resta le disciple de Lord Beaconsfield. Avec toutes ses qualités brillantes et un esprit assez clair, Lord Derby était un homme politique tout à fait dépourvu d'imagination et de sensibilité.
(1) C'est une erreur, ainsi que je viens de le démontrer.
Ayant bien étudié la situation politique de l'Europe en 1876, il était arrivé à cette conclusion que la guerre était impossible : la France, l'Italie et l'Allemagne ne voulaient pas la guerre ; quant à l'Autriche . ses soldats slaves l'eussent empêchée de se battre avec la Russie qui, de son côté, serait arrêtée par « sa situation financière ». La nature flegmatique, sans imagination, de Lord Derby ne lui permettait pas de se rendre compte de l'inimaginable état de misère des chrétiens de Turquie, pas plus que du courant formidable de pitié débordante et d'indignation qui amena cet enthousiasme indescriptible du peuple russe, qu'aucun gouvernement n'aurait pu empêcher de voler au secours de ses frères de race et de religion.
Mais quels motifs guidaient Lord Beaeonsfield lorsqu'il prenait le contre-pied de la politique traditionnelle de l'Angleterre ? J'ai le vif désir de ne rien dire qui pût blesser ses admirateurs ; j'admire sa merveilleuse persévérance et son dévouement à la race à laquelle il appartenait, son indomptable énergie en face d'obstacles qui eussent semblé insurmontables à la plupart des hommes, ses vertus domestiques.
Mais il avait à l'excès ce qui manquait à Lord Derby : une imagination tout orientale et une nature tout émotive cachée sous un extérieur impassible. Qu'il ait toujours recherché la gloire de l'Angleterre, je n'en doute pas, mais il était avec nous plutôt que des nôtres. C'était en Orient qu'était son idéal et ses plus fortes admirations. Il croyait à la supériorité innée de certaines races et il pensait probablement qu' « en refoulant pour plusieurs dizaines d'années les Russes ». comme dit M. Greenwood, il donnerait une vie nouvelle à la Turquie en y amenant au premier plan de la scène politique les Arabes, qu'il considérait presque comme des gens de sa race (1). Il admirait dans les Anglais le courage et la force physique, mais les méprisait jusqu'à un certain point pour leur manque
(1) « Depuis près de cinq cents ans, le véritable esprit oriental a été opprimé. L'Arabie seule est restée libre et fidèle aux traditions divines. De son sein nous sortirons pour balayer le système tartare et ainsi, quand l'Orient aura recouvré son esprit propre, quand les anges et les propbètes se mêleront de nouveau à l'humanité, le coin sacré du monde aura sa suprématie : il agira sur les empires modernes et l'Europe, dont la foi n'est que l'ombre d'une ombre, deviendra aussi vigoureuse qu'il convient à un continent dont les citoyens sont en communication directe avec le Créateur ». (Tancrède, page £27.)
LA. NOUVELLE POLITIQUE ET SES CAUSES Io3
d'idéal et parce qu'il y avait dans leur- veines du sang de trop de races, ce qui les assujettissait, disait-il, à « la loi d'extermination qui pèse sur les races de sang mixte ». Cette idée perce à travers tous ses écrits, et il s'imaginait probablement qu'il était lui-même prédestiné à mettre en mouvement les forces qu'il avait imaginées dans ses rêves. Car à sa sagacité et à son sens pratique s'ajoutait, dans la nature de Lord Bea consfield, une forte dose de mysticisme.
C'est ainsi que j'essaie d'expliquer la modification totale qu'il fit subir à la politique anglaise dans la Question d'Orient. Ce n'est pas un mince tribut à son génie que de croire que les complications qui se produisent à l'heure actuelle en Orient sont, dans une large mesure, la conséquence des rêveries de cet esprit extraordinaire et complexe dont l'organisme était beaucoup plus oriental qu'anglais.