LA P< HJTIQUE DU TSAR NICOLAS
<( Il est réellement douloureux, disait le prince Gortchakoff lors de la crise de 1877, de voir Jeux grand- États qui pourraient régler les questions pendantes en Europe pour le plus grand bien de tous, s'animer l'un contre l'autre et troubler le monde par un antagonisme fondé sur des préjugés et des malentendus » ( 1 ). Dans une autre dépêche de la même année il disait — provoquant ainsi la colère violente du prince de Bismarck — que si la Russie et l'Angleterre arrivaient à une entente amicale, on ne pourrait pas tirer un coup de canon en Europe sans leur consentement. C'est l'Angleterre et non la Russie qui a toujours mis des obstacles à la réalisation de cette entente. Une cordiale entente avec notre pays, pour régler toute- les questions aussi Lien en Europe qu'en Asie, fut toujours un des article- du programme politique de l'empereur Nicolas, article auquel il croyait presque autant qu'à un dogme religieux. Il avait été témoin des horreur- de- guerres napoléoniennes, dont le couronnement pour lui avait été le sacrifice patriotique de Moscou, et il croyait que la meilleure garantie de paix serait l'union des deux Puissances qui dominaient. L'unesur la plus grande étendue de terre-, l'autre sur les mers du globe.
Ce fut dan- le but de faire disparaître toutes le- difficultés qui existaient entre le- deux pays qu'il vint à Londres en 1864, rendit visite a la Heine et qu'il eut des entretiens cordiaux avec
(1) La Turquie, a 2. p. 736.
Sir Robert Peel et avec le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Lord Aberdeen. Le résultat fut la réalisation d'un accord parfait entre le gouvernement conservateur et l'empereur Nicolas au sujet de l'Inde, de la Perse, de l'Asie centrale et de la Turquie.
A son retour en Russie. Nicolas ordonna d'exposer dans un mémorandum l'entente conclue avec le gouvernement anglais, mémorandum qu'il envoya à sir Robert Peel. Cet important document n'a jamais été publié que je sache par aucun de nos ministres des affaires étrangères, ou du moins je n'en ai jamais trouvé aucune trace dans nos Livres Bleus. J'ose dire que Lord Salisbury ne pourrait pas rendre en ce moment de plus grand service à la cause de la paix que de publier l'accord conclu entre les deux Puissances en 1866, cet accord ne contenant d'ailleurs aucune violation, à ce que je sache, des droits des autres Puissances. J'ai reçu une copie de ce mémorandum il y a vingt ans. du baron Jomini, « l'écrivain du Foreign Office ». comme on l'appelait à Saint-Pétersbourg, et ce document jette un tel flot de lumière sur la politique traditionnelle de la Russie, que la publication de tout ce qui s'y trouve relatif à la Turquie serait très utile en ce moment. Voici cette partie du mémorandum :
La Russie et l'Angleterre sont également convaincues qu'il y va de leur commun intérêt de maintenir l'indépendance et Tintégrité territoriale de la Porte, cette combinaison diplomatique étant étroitement liée au maintien général de la paix.
D'accord sur ce principe, la Russie et l'Angleterre ont un égal intérêt qui les pousse à unir leurs efforts pour consolider l'existence de l'Empire ottoman et aussi pour écarter les dangers qui pourraient menacer sa sécurité. Pour réaliser ce but, le point essentiel est de permettre à la Porte de vivre en paix, sans l'agiter par des soucis diplomatiques et sans intervenir dans ses affaires intérieures. Pour cela, il importe de ne pas perdre de vue deux choses : d'abord, la Porte a une tendance à se libérer sans «esse des engagements que les traités conclus avec les autres Puissances lui ont imposés, et elle compte pouvoir agir ainsi impunément, se reposant sur la jalousie qui règne entre les différents cabinets. Elle pense que si elle manque à ses engagements envers l'un d'entre eux. les autres la soutiendront el lui éviteront toute responsabilité.
11 est essentiel de ne pas laisser cette illusion s'ancrer dans l'esprit de la Porte.Chaque fois qu'elle manque à ses obligations envers