LA POLITIQUE DU TSAR NICOLAS IO
l'une des Grandes Puissances il est dans l'intérêl de toutes les autres de lui faire comprendre ses torts et de L'exhorter à rendre justice au cabinet qui demande réparation. Aussitôt que la Porte verra qu'elle n'est plus soutenue par les autres cabinets, elle s'inclinera et les différends qui pouvaient exister disparaîtront, grâce à la conciliation, sans qu'aucun conflit puisse se produire.
11 y a une autre cause aux complications inhérentes à la situation de la Porte : c'est la difficulté qu'il y a à concilier le respect dû à l'autorité souveraine du Sultan basée sur la loi musulmane, et les concessions dues aux intérêts des populations chrétiennes de l'Empire.
On ne peut nier l'existence de cette difficulté. D'après les dispositions d'esprit actuelles de l'Europe, les cabinets ne peuvent pas voir avec indifférence les populations chrétiennes sujettes à de flagrantes vexations et à l'intolérance religieuse. C'est là une vérité qu'il faut sans cesse répéter aux ministres ottomans, qui doivent être persuadés qu'ils ne peuvent compter sur l'appui amical des Grandes Puissances que sous la condition que les sujets chrétiens de la Porte soient traités avec tolérance et bonté.
Tout en insistant là-dessus, les représentants des Puissances doivent d'autre part user de toute leur influence pour que les sujets chrétiens de la Porte restent soumis à l'autorité du Sultan. Guidés par ces principes, les représentants étrangers doivent agir ensemble dans un esprit d'union parfait. Si des remontrances sont faites au gouvernement de la Porte, elles doivent porter un caractère de manifestation unanime et il ne faut pas qu'une des Puissances se mette en avant toute seule.
En agissant de cette façon avec calme et modération, les représentants des Grandes Puissances auront les plus grandes chances de réussir sans risquer de provoquer des complications, qui mettraient en danger la tranquillité de l'Empire ottoman. Si toutes les Grandes Puissances veulent bien suivre franchement cette ligne de conduite, elles peuvent espérer, à bon droit, qu'elles prolongeront l'existence de la Turquie.
Il est impossible cependant de ne pas voir les éléments de dissolution qui existent et se développent dans cet Empire. Des circonstances impérieuses peuvent en hâter la chute sans qu'il soit possible aux Puissances réunies d'empêcher ce résultat, d'autant plus qu'il est impossible à la prévoyance humaine de tracer d'avance un plan d'action dans le cas où se produirait un événement aussi inattendu. Il serait prématuré d'envisager des éventualités qui ne se produiront peut-être jamais. Dans l'incertitude qui enveloppe l'avenir, une seule idée fondamentale semble d'une réalisation pratique. C'est que le danger qui pourrait résulter d'une catastrophe en Turquie serait très diminué, si dans cette occurrence la Russie et l'Angleterre s'entendaient pour suivre une ligne de conduite identique. Cet accord n'en serait
<{iie meilleur s'il recevait l'assentiment de l'Autriche. Il existe déjà entre l'Autriche et la Russie une conformité de vues parfaite en ce qui regarde les affaires de la Turquie, l'intérêt de chaque Puissance ('•tant le maintien de la tranquillité et de la paix. Pour rendre cette union de l'Autriche et la Russie plus efficace, il n'y a qu'une seule chose à désirer : ce serait que l'Angleterre consentît à s'unir à elles dans le même but. Les raisons en sont très simples. Sur terre, la Russie exerce sur la Turquie une influence prépondérante : l'Angleterre occupe la même position sur mer. Isolée, l'action de ces deux Puissances peut faire beaucoup de mal : combinée, elle ne peut être que salutaire. Voilà donc bien établie l'utilité d'un accord préliminaire avant toute action.
Cette idée fut adoptée en principe pendant le séjour de l'Empereur à Londres. 11 en est résulté un engagement conditionnel par lequel la Russie et l'Angleterre s'engagent à se concerter sur l'attitude à prendre si quelque chose d'imprévu se produisait en Turquie.
Les points sur lesquels la Russie et l'Angleterre auraient à se mettre d'accord peuvent être ainsi formulés :
i° Maintien de l'Empire ottoman dans sa condition politique présente aussi longtemps que cela sera possible.
■2,J Si nous voyons que sa dissolution est imminente, entente préliminaire nécessaire pour l'établissement d'un nouvel état de choses, destiné à remplacer celui qui existe et précautions prises en commun afin qu'aucun des changements survenus dans la situation intérieure de l'Empire ne trouble la sécurité de nos propres Etats et ne menace les droits garantis par les traités à chacune d'elles ou le maintien de l'équilibre européen.
C'est sur ce programme ainsi formulé que la politique de la Russie el de l'Autriche est solidement établie. Si l'Angleterre, la plus grande puissance maritime, agissait d'accord avec elles, il y a tout lieu de croire que la France se verrait obligée de suivre la ligne de conduite décidée entre Saint-Pétersbourg, Londres et Vienne. Toute possibilité de conflit entre les Grandes Puissances étant ainsi écartée, l'on peut espérer que la paix de l'Europe serait maintenue, quelle que fût la gravité des circonstances.
C'est pour assurer ce résultat, si désirable pour le bien de tous, que la Russie et l'Angleterre devraient s'entendre, ce qu'ont également jugé l'Empereur et les ministres de Sa Majesté Britannique durant son séjour en Angleterre.
Huit ans après, le Tsar arriva à cette conclusion que l'on ne pouvait pas l'aire vivre l'Empire turc beaucoup plus longtemps et, de nouveau, il se confia à l'Angleterre pour savoir quelle serait l'attitude la pins sage à prendre lorsque se produirait la