‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 22 sur 50 · LA POLITIQUE DU TSAR NICOLAS I · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DU TSAR NICOLAS I

catastrophe imminente. Avec une grande franchise il s'ouvrit à Sir Hamilton Seymour, l'ambassadeur anglais à Constantinople, dans toute une série de conversations confidentielles que le gouvernement anglais — à mon avis sans en avoir aucunement le droit — publia, au début de la guerre de Crimée, pour enflammer l'opinion (déjà beaucoup trop échauffée) contre la Russie. «Uhomme malade de Constantinople, disait l'Empereur, est sur son lit de mort. » Plus que n'importe quelle Puissance, l'Angleterre et la Russie sont intéressées au sort futur de son Empire. Il faut qu'elles s'entendent sur ce qu'elles feront lorsque se produira cet écroulement. Et il continuait en esquissant une politique que la plupart de ceux qui ont étudié la question trouveront sagace et digne d'un véritable homme d'Etat. La France devait avoir ses légitimes aspirations satisfaites aussi bien que l'Autriche elle-même. Quant à l'Angleterre et à la question de Constantinople, l'Empereur s'exprimait ainsi :

Pour ce qui est de Constantinople, je n'ai pas les mêmes illusions que Catherine II. Je considère au contraire que l'immense étendue de territoire appartenant à la Russie constitue un réel danger. J'aimerais à voir la Turquie assez forte pour se faire respecter par les autres Puissances, mais si elle est destinée à périr, la Russie et l'Angleterre devraient s'entendre sur ce par quoi on la remplacera. Je propose de constituer les Principautés Danubiennes, la Serbie et la Bulgarie en un seul Etat indépendant, placé sous le protectorat russe. Je déclai-e que la Russie n'a nullement l'ambition d'étendre sa souveraineté sur le territoire de la Turquie. L'Angleterre pourrait prendre l'Egypte et la Crète, mais je ne pourrais admettre qu'elle voulût s'établir à Constantinople, si l'arrangement que je propose était conclu. Si cependant l'Empire turc s'en allait en morceaux avant la conclusion de cette convention, je ne pourrais, naturellement, faire les mêmes promesses (du moins temporairement).

Dans une autre occasion l'Empereur déclara :

Je ne permettrai pas à une puissance aussi forte; que l'Angleterre d'occuper le Bosphore qui est la route par laquelle, du Dnieper et du Don, l'on va vers la Méditerranée. L'occupation de ce détroit détruirait le commerce de la Russie et fermerait à ses Mottes la route de la Méditerranée. Mais si un empereur de Russie tentait un jour de s'emparer de Constantinople ou se voyait obligé de l'occuper d'une façon permanente, de ce jour daterait la décadence de la

Russie. Si je ne transférais pas ma résidence à Constantinople, mon lils ou en tout cas mon petit-fils le ferait. Ce transfert s'opérerait tôt ou tard, car sur les bords du Bosphore le climat est plus doux, plus agréable et plus beau que celui de la Neva ou de la Moskowa, et si jamais le Tsar résidait à Constantinople, la Russie ne serait plus la llussic. Aucun Russe n'accepterait cela. Il n'y a certes pas un Russe qui n'aimât à voir une croisade pour la délivrance de Sainte-Sophie. — j'en serai partisan autant que n'importe qui. — mais personne ne voudrait voir le Kremlin transporté aux Sept-ïours.

Voilà des réflexions qui montrent quelle est la conviction et la politique mûrement réfléchie de tous les Russes clairvoyants, quel que soit le sentiment populaire sur la possession de la Ville Impériale (Tsargrad). Nicolas Ier avait raison : du jour où la Russie posséderait Constantinople, daterait sa ruine, et c'est ce que savent tous les souverains et les hommes d'Etat russes. Le véritable cœur de la Russie bat à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Transférer le siège de la capitale de l'empire à Constantinople dé-russianiserait l'empire des Tsars aussi sûrement que ce même transfert dé-romanisa l'empire des Césars. La Russie deviendrait byzantine, et croire que le peuple russe souffrirait une telle dégradation c'est mal connaître l'ardeur de son patriotisme. Il aurait, à l'égard d'un tel projet, les sentiments qui animent les Anglais à l'égard de ce rêve de Disraeli : Calcutta remplaçant Londres comme capitale de l'Empire britannique.

Nous devons donc abandonner cette idée que la Russie est affamée de la possession de Constantinople. La vérité c'est qu'elle est prête à dépenser son dernier rouble et à faire tuer son dernier soldat pour empêcher l'une ou l'autre des Grandes Puissances de régner sur le Bosphore. Si. au lieu de nous laisser entraîner dans la guerre de Crimée par Napoléon III, par Sir Stratford et par Lord Palmerston, nous nous étions entendus avec le Tsar en iS,Y3. et que nous nous fussions unis à lui pour créer un puissant Etat balkanique, qui même aurait pu se fédérer avec la Grèce agrandie, tandis que Constantinople serait devenue une ville libre sous la protection de l'Europe, il n'y aurait plus de Question d'Orient aujourd'hui.

Combien de dépenses d'argent, mais surtout que de perte de sang et que de misères auraient été évitées si le Gouvernement

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britannique s'était accordé à régler cette question une lois pour toutes, au lieu d'entreprendre une guerre inutile dans le vain espoir de maintenir debout un despotisme cruel, corrompu et moribond, qui a toujours été un fléau pour le genre humain!

Ce fut dans le cerveau de Napoléon III que naquit L'idée de la guerre de Crimée. A peine avait-il été élu président de la République qu'il commença à parler à mots couverts de la possibilité de modifier le Traité de Vienne et de refaire la carte d'Europe. Rien de plus naturel, car son ambition était de rétablir l'Empire et de fonder une dynastie, deux choses interdites par les clauses du Traité de Vienne par lequel toute la famille Bonaparte étaitécartée du rang- royal. Nicolas s'alarma, carie Traité de Vienne était pour lui un document sacro-saint sur lequel reposait la paix de l'Europe. C'est pourquoi il voulut s'opposer à la résurrection de l'Empire français ; mais, ne recevant aucun appui des autres Puissances, il consentit à reconnaître Napoléon comme empereur sa vie durant, mais en lui déniant le droit de transmettre le trône. Napoléon vit ainsi qu'il n'y avait pas de sécurité pour le régime qu'il désirait tant établir s'il n'arrivait pas à briser la puissance de la Russie. Ce sentiment prit encore plus de force chez lui par suite de la manière dont Nicolas accueillit son accession au trône; car, tandis que les autres souverains le saluaient du titre de « Monsieur mon frère », Nicolas, fidèle à ses convictions, l'appela « Mon cher ami ». A partir de ce moment Napoléon fut décidé à se venger en même temps qu'à assurer la sécurité de sa dynastie. Iln'y avait rien à tenter sur les territoires dont le Traité de Vienne avait décidé le régime et les limites, car cela aurait amené une coalition contre lui. Il devait donc chercher un autre champ de bataille et il le trouva à la suite d'une série d'agressions contre les droits de la Russie en Palestine ; stratagème qui avait de plus l'avantage de lui attirer la sympathie de tous les catholiques en France et ailleurs.

Heureusement pour lui et malheureusement pour l'Angleterre il trouva deux complices d'une habileté consommée pour l'aideret l'encourager : l'ambassadeur anglais à Constantinople et le membre alors le plus populaire du cabinet anglais. Voilà quelle fut la cause secrète de la guerre de Crimée. Il n'y avait pas à cette époque de ligne télégraphique aboutissant à Cons-

tantinople et l'ambassadeur avait les mains beaucoup plus libres qu' il ne les aurait de nos jours.

L'heure n'est-elle pas venue où l'Angleterre et la Russie devraient passer l'éponge surtout ce passé? Et notre pays ayant été dans son tort, à mon avis, ne devrait-il pas faire les premiers pas ? Lord Salisbury. ainsi que je l'ai montré, est dans une excellente position pour inaugurer une nouvelle politique ou plutôt pour revenir à la politique traditionnelle des deux pays. Qu'il reprenne la question là où elle en était lors du mémorandum de Nasselrode et de l'entente entre les gouvernements de Nicolas Ier et de Robert Peel. C'est d'ailleurs là la propre politique de Lord Salisbury, qui a donné, comme je l'ai plusieurs l'ois montré, deux preuves de sympathie envers la Russie. Il est arrivé que la France, la première coupable dans la guerre de Crimée, a été la première à s'amender. Il reste à l'Angleterre à en faire autant de son côté.

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