CHAPITRE XII
L'opinion publique se rend enfin à l'évidence et reconnaît la vérité de cette doctrine que j'ai propagée par la parole et par mes écrits pendant ces vingt dernières années, à savoir que tout projet de réforme ayant pour but de conférer aux sujets non musulmans du Sultan les droits de citoyens ne sera jamais sanctionné par lui. s'il n'y est contraint par la force. L'histoire de la Turquie ne nous offre pas l'exemple d'une seule exception à cette règle de conduite. La raison en est que le gouvernement turc, comme celui de tout Etat musulman, est un gouvernement exclusivement théocratique. Sa politique civile est basée sur des dogmes religieux immuables, à l'observation desquels est soumis tout musulman orthodoxe, depuis le Sultan jusqu'au dernier de ses sujets. Toute proposition tendant à placer les rajahs (i) sur un pied d'égalité avec les musulmans, constitue une violation des articles fondamentaux du Credo de l'Islamisme, qu'aucun Sultan ne pourrait admettre sans apostasie et par conséquent sans encourir le risque de recevoir un fetva de déposition du Sheikh-ul-Islam, qui est chargé en Turquie de veiller à la fois au respect des lois et de la religion. Même les personnes instruites en Angleterre, y compris les principaux hommes d'Etat et les diplomates, ont de si vagues notions de cette question qu'il est bon d'en donner un exposé succinct.
D'après la croyance des musulmans orthodoxes, le Koran diffère de la Bible et de tous les autres livres religieux sur un point essentiel : c'est qu'il a existé de toute éternité, écrit en
(i) Sujets non musulmans. (N. du T.j
Il4 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
langue arabe siir des tablettes, dans les régions les plus hautes des cieux, placé plus prés du trône du Tout-Puissant. Lange Gabriel le copia de ces tablettes, en chapitres ou suras, et le dicta à Mahomet à haute et intelligible voix à diverses occasions, pendant vingt années, tandis qu'au contraire les révélations du Pentateuque furent communiquées à l'esprit, non aux oreilles de Moïse, par l'intermédiaire d'idées qui lui étaient suggérées par Jéhovah et qu'il était libre d'exprimer au peuple dans le style qui lui semblait être le meilleur. De plus, les révélations de Moïse n'avaient pas la prétention d'être définitives, il les donnait au contraire comme provisoires et préparatoires, laissant entendre explicitement que viendrait un autre prophète plus grand que lui et dont les révélations compléteraient même les siennes. Ce fut Mahomet, et son Apocalypse est le Koran, qui est par conséquent la dernière expression de la volonté divine connue des hommes; par conséquent aussi absolument et éternellement immuable.
Cette doctrine est développée en ternies simples et clairs par Ibn Khaldun, le plus savant et l'un des plus autorisés parmi les écrivains musulmans. Arabe lui-même, il remplit plusieurs fonctions pendant la domination maure en Espagne, puis il voyagea beaucoup dans les différentes régions musulmanes de l'Asie et de l'Afrique et connut les plus savants théologiens musulmans. Fait prisonnier par Tamerlan, il devint son plus intime conseiller et se fixa en dernier lieu au Caire, où il remplit la fonction de grand Mufti jusqu'à sa mort, qui survint quelques années après. Il n'existe pas dans le monde musulman de plus haute autorité pour l'explication et le commentaire des doctrines de l'Islam. On peut même, sans exagérer, le considérer comme le premier théologien de l'Islamisme.
Mais il ne suflit pas de consulter le Koran pour connaître exactement la doctrine et la loi musulmane. Il faut lire en même temps que le Koran les hadis ou collection comprenant tout ce que l'on rapporte sur les dires et les actes du prophète, qui sont un supplément du Koran et renferment son interprétation universellement admise comme infaillible. Ces hadis sont pour le Koran ce que sont les décrets infaillibles <les Conciles pour l'interprétation de la Bible chez les catholiques.
DE LISLAMISME COMME SYSTEME DE GOUVERNEMENT Il5
Vous ne pouvez pas réfuter l'argument de quelqu'un qui croit à l'infaillibilité du pape en lui opposant des citations de la Bible, car il ne croit qu'en la Bible interprétée par les décrets du Vatican. De même les apologistes de l'Islamisme dans la presse anglaise arguent d'un sophisme grossier quand ils opposent à toute doctrine musulmane, qui les gêne, des passages du Koran d'un sens opposé. Car la loi sacrée de l'Islam comprend le Koran plus les hadis. Or, parmi les doctrines immuables des textes sacrés on trouve que : « Si le rajah refuse de devenir musulman, il sera mis dans la dure alternative de payer un lourd tribut ou d'être mis à mort. S'il devient un Zimini ou tributaire, ce sera dans certaines conditions, pénibles et dégradantes. » En voici quelques-unes : 11 doit payer un tribut annuel pour obtenir la permission de vivre et, sur le reçu qui lui est délivré en échange, il est dit que la taxe lui est imposée comme une rançon de la permission qu'il reçoit de porter sa tête sur ses épaules cette année; de telle sorte que s'il est en retard dans le paiement de cet impôt, comme c'est en ce moment le cas des Arméniens ruinés, sa vie ne lui appartient plus. L'on ne peut recevoir en justice le témoignage d'un rajah contre un musulman. Il ne lui est pas permis de porter sur lui ou de posséder des armes. Il doit fournir une hospitalité gratuite de trois jours à tout fonctionnaire ou voyageur musulman qui la lui demande. Les pachas en voyage et leurs suites de serviteurs rapaces. la police composée de bandits, les percepteurs d'impôts, les Bachi-Bouzouks. les malpropres derviches se cantonnent sans pitié chez les malheureux chrétiens de l'Empire ottoman, et leurs femmes (quoique ceci ne soit pas sanctionné par la loi) sont à la merci de ces hôtes malencontreux. Si un chrétien arrive à convertir un musulman, il est passible de la peine de mort, ainsi que celui qu'il a converti. Le rajah n'a pas le droit de faire bâtir aucun édifice consacré à son culte. Tout ce qu'il peut obtenir de l'autorité (et jamais sans corruption de fonctionnaires), c'est qu'il lui soit permis de faire réparer ou rebâtir un édifice religieux qui existait déjà dans le pays quand le conquérant musulman l'envahit; mais la nouveUe construction doit se faire sur le même plan, exactement au même endroit et avec les mêmes dimensions que l'ancien édifice.
Il6 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
Des gens qui ne connaissent rien à la question, affirment parfois que les musulmans de Turquie sont plus opprimés encore que les chrétiens. C'est absurde : car si musulmans et chrétiens sont les uns et les autres abominablement opprimés par la tyrannie atroce du Sultan, il y a cette grande différence entre les deux cas, c'est que les musulmans sont opprimés contrairement aux lois : qu'au contraire, l'oppression des chrétiens est ordonnée par ces mêmes lois. Les musulmans possèdent deux remèdes à leurs maux qui. jusqu'à un certain point, sont efficaces et qui sont refusés aux chrétiens : ils possèdent des armes pour se défendre et. d'autre part, ils peuvent en appeler au respect des lois.
En outre des incapacités que je viens d'énumérer. les chrétiens sont soumis à de nombreux impôts qui ne pèsent pas sur les musulmans : j'ai déjà mentionné la taxe de rançon. 11 y en a beaucoup d'autres : par exemple, les prestations en nature, dont le nombre est illimité, et la taxe qui frappe chaque chrétien du sexe masculin, depuis l'âge de trois mois jusqu'à sa mort, et par laquelle il doit fournir un remplaçant à l'armée, car les chrétiens en sont exclus par la loi. En somme, d'après les rapports des consuls britanniques . les chrétiens sont obligés de payer dans tout l'Empire un ensemble de contributions que l'on peut évaluer au minimum à 6~ p. ioo du produit de leur sol et de leur travail. Il y a, naturellement, quantité d'extorsions de toutes sortes que nous ne faisons pas entrer en ligne de compte. De telle sorte que les malheureux chrétiens ne pourraient arriver à prolonger leurs malheureuses existences s'ils n'avaient recours à la fraude et à la corruption de leurs oppresseurs. Et c'est alors que des écrivains et des orateurs 'anglais très vertueux, qui n'ont jamais soullert aucune oppression ni aucune injustice, se mettent à entonner leurs litanies sur le caractère dégradé et servile des sujets chrétiens du Sultan ! Mais qui donc les a dégradés, en admettant qu'ils le soient tellement? Combien y en aurait-il de ceux qui les critiquent et les calomnient qui endureraient la torture, le déshonneur et une mort atroce pour la défense de leur foi ou la défense de n'importe quelle doctrine, cause ou principe? C'est cependant ce que les chrétiens de Turquie ont fait pendant des siècles. Il y a là-dessus un noble passage dans les
Mémoires sur les Affaires d'Europe, de Lord Russell, que j'ai cité il y a bientôt vingt ans et qui mérite d'être cité de nouveau ici :
On nous demande perpétuellement si les nations qui, maintenant, proclament leur indépendance ou qui réforment leurs institutions sont dignes de liberté. Il serait déplorable d'admettre que l'on put se servir de cette excuse pour s'opposer aux généreux efforts des nations longtemps opprimées. La situation de L'humanité serait désespérée si l'on permettait au despotisme de profiter de ses propres torts et de se servir du témoignage de ses crimes comme des garanties de ses prétendus droits. Ce serait, en effet, une étrange perversion de la justice que de permettre aux gouvernements absolus de dire : « Voyez combien les peuples placés sous mon pouvoir sont devenus ignorants, bas, déloyaux et cruels. Cela nous donne le droit de les maintenir dans une sujétion et un esclavage éternels. » Mais ce n'est pas vrai ! Lorsqu'on vient me demander si telle ou telle nation est mûre pour la liberté, je demande à mon tour : Est-il un homme fait pour être despote? Non, me répondra-t-on, pas plus musulman que chrétien, que ce soit en Grèce ou en Amérique. L'effet évident du despotisme, c'est que partout où il montre sa tète hideuse, il produit les maux qu'il feint ensuite de déplorer. Et quoique ceux qui secouent les premiers leurs chaînes puissent garder les marques des anneaux infamants, ces stigmates s'effacent bien vite, et une fois la première fureur de l'affranchi apaisée, la vengeance de l'esclave fera place aux vertus de l'homme libre.
On m'a parfois dit que j'étais intolérant en ce qui concernait l'Islamisme. Je ne suis pas plus intolérant dans cette question que dans une autre. Je suis partisan de la liberté religieuse la plus large, compatible avec les droits inaliénables de l'être humain. Ma tolérance religieuse n'admet pas l'oppression des droits naturels d'un homme par les doctrines religieuses d'un autre, ce qui est. ce qui a toujours été le cas, sans une seule exception, dans les Etats où règne l'Islamisme. Les non-musulmans ne peuvent jamais obtenir les droits de citoyens et sont irrévocablement destinés à subir une servitude dégradante et cruelle sous la domination musulmane. Ce n'est pas répondre à mon argumentation que de me citer les noms de quelques chrétiens et de quelques juifs qui occupent des postes élevés dans l'administration du Sultan, qui est obligé de les employer à défaut de musulmans capables de remplir leurs fonctions ou par
Il8 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
politique. Il est arrivé qu'en Russie, dans la période du servage, un propriétaire fit l'éducation d'un de ses serfs et lui fit administrer ses propriétés ou même qu'il lui permit de se créer une situation indépendante. Cela n'améliorait nullement la condition générale des serfs ou même de ceux qui étaient à demi émancipés. Il en est de même en Turquie. Les rares exceptions ne sont qu'une confirmation de la règle générale ; d'ailleurs même les privilèges de quelques-uns peuvent être annulés en un instant. Ils n'ont aucun droit. L'ambassadeur actuel du Sultan, à Londres, est un chrétien, comme ses deux prédécesseurs ; mais il n'est ni ne peut devenir citoyen de l'Empire ottoman, car le seul moyen d'acquérir le droit de citoyen est de professer l'Islamisme. L'ambassadeur turc étant un Grec chrétien est un rajah, arrivé à sa haute position par la volonté arbitraire du Sultan, tout comme un esclave américain aurait pu occuper une haute situation dans l'administration de ses plantations ; son cas ne prouve rien quant à la situation légale des non-musulmans. En fait, la position du rajah est pire que celle de l'esclave des plantations américaines ou de l'Empire romain. Le planteur américain ou le maître des esclaves romains pouvaient les affranchir, ce qu'ils faisaient parfois. Au contraire, le Sultan lui-même ne peut faire d'un seul des rajahs de son Empire un homme libre, puisque le privilège de la liberté et du droit de citoyen est réservé aux seuls musulmans. C'est parce que nos hommes d'Etat et nos diplomates ont toujours ignoré ce fait capital, de Lord Stratford de Redcliffe jusqu'à nos jours, que leur politique en Turquie a été couronnée par une série d'échecs aussi honteux et aussi désastreux. Je l'ai répété pendant des années et quelques-uns finissent par me croire. Il me fut agréable de lire dans le Mo min g Post du 17 septembre dernier un article leader qui saisissait parfaitement le sens de la situation, ainsi qu'on va le voir :
De même que dans l'Occident chrétien l'on divise les êtres vivants en êtres humains et en animaux, de même dans l'Orient musulman on les divise en croyants et en infidèles, ces derniers n'étant pas considérés comme supérieurs de beaucoup aux animaux. Et de même que dans un état chrétien les animaux seraient égorgés en masse s'ils devenaient dangereux pour le bien de la communauté,
de même en Turquie, partout où L'on a jugé que les rajahs étaient dangereux, on les a tués en grand nombre. Il n'est pas possible dans une contrée musulmane d'en appeler aux principes d'humanité, car ce serait supposer la fraternité d'homme à homme, niée par la religion musulmane, dans son essence même. C'est pourquoi les juges les plus compétents, Ranke, l'historien des transformations modernes en Orient, et de Moltke, le perspicace observateur qui étudia l'origine de ces transformations, ont expliqué, il y a longtemps déjà, que l'on ne pourrait procurer aucune sécurité aux rajahs tant qu'ils ne seraient pas soustraits à la domination turque et placés sous l'administration de gouvernements de leur choix.
L'on dit souvent qu'il faut agir avec prudence à l'égard du Sultan qui, connue khalife et Commandeur des Croyants, est regardé par les musulmans de notre empire indien comme leur souverain spirituel. C'est là une invention de date récente. Nos musulmans hindous ne sont pas plus sous l'obédience du Sultan que sous celle de l'émir d'Afghanistan ou de l'empereur du Maroc. Le Sultan n'est pas, comme je l'ai déjà montré, khalife ou Commandeur des Croyants et jamais il n'a été reconnu comme tel soit aux Indes, soit même dans l'Empire turc. Abdul-Hamid s'est posé indirectement et sournoisement en khalife, mais réclamer ce titre ouvertement et formellement serait de sa part un acte d'hérésie et d'illégalité, qui lui vaudrait certainement une bulle d'excommunication, môme de déposition, et en somme lui coûterait problement la vie ; car alors ses gardes du corps, quelque bien payés et choyés qu'ils soient, l'abandonneraient. Voici quels sont les titres réguliers du Sultan (on peut voir que le titre de khalife n'y figure pas) : Il est « par la grâce du Tout-Puissant Créateur, Seigneur des Seigneurs, Souverain Maître de l'Arabie, de la Perse, de la Grèce, Empereur invincible et toujours victorieux de Constantinople, Celui qui distribue les couronnes à tous les autres Princes de la Terre, Souverain Seigneur de Deux-Mers et de tous les pays environnants. Seigneur de l'Orient et de l'Occident, Protecteur des cités augustes et sacrées de la Mecque et de Médine et d'innombrables pays, royaumes, empires, îles et peuples ».
Le monde musulman se divise en deux grandes sectes : les Shiahs et les Sunnis qui se considèrent réciproquement comme hérétiques. Les Shiahs occupent la Perse, il y en a en outre
environ cinq millions dans l'Hindoustan et quelques autres millions disséminés dans les pays musulmans. Les Sunnites sont répandus sur l'Empire turc, l'Afghanistan, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, le Soudan et la plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique centrale. D'après la loi sacrée des Shiahs le khalife doit être un descendant, en ligne directe, du Prophète, d'après celle des Sunnites il doit appartenir à la tribu de Mahomet. C'est là un article de foi irrévocable de l'Islamisme. Les plus hautes autorités de l'Empire turc sont, d'une part, les docteurs de la Mecque avec le shériff (ou descendant du prophète) à leur tête, et de l'autre, les docteurs de l'Université du Caire.
Ces derniers sont plus spécialement les représentants des tendances arabes, tendances de révolte dissimulée, qui souvent se transforment en insurrection ouverte contre la domination ottomane. Les autres constituent le corps le plus autorisé et le plus influent de l'Islam. Le livre principal de la théologie musulmane de l'Université du Caire déclare :
C'est une condition essentielle pour être khalife d'appartenir à la tribu de Koreish. Tout le inonde l'admet à l'exception de la secte Khawary et de quelques Mutazilites. Tous nous disons avec le Prophète : « Le khalife doit appartenir à la tribu de Koreish! » C'est donc là une chose établie de la manière la plus incontestable.
Le livre sacré de Delhi, qui exprime la croyance des musulmans de l'Hindoustan. dit :
C'est une condition nécessaire que le khalife soit issu de la tribu de Koreish.
J'ai déjà parlé (i)d'Ibn Khaldun comme de l'autorité la plus haute pour tout ce qui touche la religion ou la loi de l'Islam. On a de lui une dissertation sur les qualités requises pour le khalifat, dans laquelle il s'étend longuement sur la nécessité qu'il y a pour le khalife d'appartenir à la tribu de Mahomet. Il cite la réponse de Abu Bakr, qui, salué du titre de «lieutenant
(i) Page n',.
de Dieu ». répondit en disant : « Je ne suis pas le lieutenant de Dieu, mais le lieutenant du Prophète de Dieu ». et dit que le khalife « occupe la place du législateur inspiré (Mahomet) chargé de la défense de la religion et par conséquent aussi du gouvernement du monde ». Celui qui occupe ce poste est appelé indifféremment khalife ou Iman. Le khalife est désigné également sous ce nom dlman parce que, de môme qu'à la tète de la congrégation il y a un iman dont elle imite les mouvements et qui dirige ses prières, de même le monde de l'Islam tout entier suit chaque mouvement du khalife, le grand Iman.
Le monde musulman tout entier est donc tenu par des liens religieux au respect et à l'accomplissement des ordres du khalife. S'il donne, par exemple, le signal du massacre des chrétiens quelque part, il doit être obéi sans hésitation, non seulement sur les territoires de sa domination temporelle mais partout où il y a des adeptes de l'Islam. Un des titres du khalife, ainsi que le dit Ihn Khaldun, est de seproclamer«gouverneurdu monde». Il réclame en fait une papauté universelle dune manière plus absolue et plus incroyable que ne le rêva jamais le plus arrogant des Papes. Il s'ensuit que si le khalife ordonnait aux sujets musulmans de l'Angleterre de se soulever contre la domination anglaise, ils seraient obligés de lui obéir. C'est en quelque sorte un imperium in imperio qui fait du khalife un maître tout puissant dans chaque État où il y a un nombre suffisant de musulmans pour obéir à ses ordres avec quelques chances de succès. Ce serait donc un acte grave de la part de la Grande-Bretagne de reconnaître dans le Sultan le khalife et le Commandeur des Croyants, car ce serait le reconnaître comme maitretoutpuissant d'unegrande partiede l'Hindoustan. Mais il n'y a pas lieu de nous alarmer : depuis près de quatre cents ans le monde mahométan s'est passé de khalife et le Sultan est absolument incapable par son origine de prétendre à ce titre. « La grande majorité des docteurs (musulmans), dit Ibn Khaldun. persiste à regarder la qualité de Khoreishite comme si essentielle qu'il faudrait en tenir pleinement compte même dans le cas où l'on serait en présence d'un khalife incapable de diriger les affaires des peuples musulmans. » Il déclare, en tous cas. que « tant qu'il y aura des Koreishites capables de
gouverner, l'opinion unanime des anciens docteurs est que le khalife doit appartenir à la tribu de Koreish », et il explique ainsi cette croyance :
Les compagnons du Prophète, dans leur voyage de Skifa, décidèrent que le khalife devrait toujours être de la tribu de Koreish. Ce jour-là, les Ansars (ou habitants de Médine) voulaient élever Saad Ibn Abada au rang de khalife : « que l'émir soit choisi tour à tour par notre tribu et par celle de Koreish. » Mais les Koreishites leur opposèrent ces paroles du Prophète :« Choisissez les Imans dans la tribu de Koreish ! » en ajoutant: « Notre saint Prophète nous a recommandé d'être bons pour ceux qui l'étaient à notre égard et de vous pardonner les offenses que vous nous aviez faites. S'il avait supposé chez vous la capacité de gouverner les autres tribus, il ne nous aurait pas fait cette recommandation.» Les Ansars furent convaincus et renoncèrent à leur projet de porter Saad au khalifat. L'on trouve aussi dans le Sahih ces paroles suivantes du Prophète : « Ne laissez pas échapper la suprématie à la tribu de Koreish.» Je pourrais citer d'innombrables textes qui disent la même chose (i).
La vérité, c'est que l'ignorant conducteur de chameaux de la Mecque connaissait très peu le monde en dehors de l'Arabie, et, dans son ignorance, il s'imagina que les Arabes, s'ils étaient réunis en une seule nation, pourraient détruire la domination chrétienne et la remplacer par un empire musulman qui s'étendrait définitivement sur le monde entier, ayant à sa tête l'ensemble de la race arabe et plus spécialement sa propre tribu, naturellement la plus noble et la plus brave. Il réalisa, pour une large part, ses rêves; mais il n'avait pas prévu l'apparition sur la scène du monde d'autres races qui, soumettant les guerriers arabes, ensuite se convertiraient à leur religion et fonderaient enfin des royaumes et des dynasties, sans tenir compte le moins du monde des conditions qu'il avait fixées pour arriver au pouvoir suprême. Les souverains musulmans de l'Hindoustan, de la Perse, de l'Asie centrale et même de l'Andalousie et de Sicile, ne s'en préoccupèrent nullement. De telle sorte que même avant que le khalifat se fût éteint, il avait en fait cessé d'être un pouvoir réel. En tout cas, il y a un point incontestable :
(i) Prolegomena, p. 387-397.
c'est que les Sultans ottomans sont certainement exclus du khalifat, car n'étant pas d'origine arabe, à plus forte raison ils n'appartiennent pas à la tribu de Koreish.
D'ailleurs le khalifat est une fonction éligible et non héréditaire — autre réponse sans réplique à opposer aux prétentions du Sultan.
Cela peut satisfaire L'amour-propre. de quelques musulmans hindous de se poser ici en champions de l'Islamisme ; mais ils sont soit ignorants des doctrines et de l'histoire de l'Islam, soit membres de sectes musulmanes rationalistes comme M. le juge Ameer Ali, qui est mutazilite. Ils ne doivent en aucun cas être regardés comme représentant les croyances et les sentiments des musulmans des Indes, dont la fidélité à notre domination dépend de la manière dont nous les traitons et non de notre conduite à l'égard du Sultan de Turquie, dont ils ne se préoccupent pas plus que de n'importe lequel des Souverains musulmans. Est-ce que les sentiments de loyauté des sujets musulmans de la Russie cessèrent à un degré quelconque de se manifester parce qu'elle déclara, en 1877. une guerre à la Turquie, qui aboutit à l'écrasement de celle-ci? La Russie, au contraire, n'hésita pas à employer contre les armées du Sultan des troupes musulmanes commandées par des officiers musulmans. Et d'autre part, où a-t-on vu que la fidélité des musulmans de l'Inde ait été accrue par notre politique de défense de la Turquie, pendant la guerre de Grimée ? Rien au contraire, c'est alors qu'ils se soulevèrent contre nous, en profitant des circonstances. Les chefs de la rébellion pensèrent que puisqu'il nous avait fallu deux ans pour vaincre la Russie, alors que nous étions alliés à la France, à la Sardaigne et à la Turquie, il fallait foire peu de cas de notre puissance et ils crurent le moment venu pour nous chasser de l'Inde et y établir la domination de l'Islam.
La stabilité de notre domination dans l'Inde repose sur la reconnaissance par tous de notre force et de notre équité, et cette domination serait plutôt affermie si nous agissions énergiquement sur le Sultan, pour l'obliger à remplir ses obligations, que si nous lui pardonnions ses crimes par déférence envers les musulmans hindous. La grande majorité d'entre eux se soucient peu du Sultan, mais les émissaires que le Sultan a employés pendant des années à semer les germes
dune nouvelle insurrection, seront encouragés si notre presse ou nos hommes politiques montrent le moins du monde des signes de frayeur. M. Forster fit une excellente réponse à cet argument des « musulmans hindous » en i8;<>. dont voici quelques extraits :
Il y a aussi un autre danger que celui dont je viens de parler et Ton rappelle non seulement la nécessité de détendre notre empire indien contre l'extérieur, mais encore que « nous avons de trente à quarante millions de musulmans dans l'Inde. Que penseront-ils si nous ne soutenons pas leur souverain spirituel? » Je doute fort qu'ils aient ce sentiment et je crois que cette crainte a été considérablement exagérée. Mais vrai ou faux, fondé ou non fondé, j'affirme que c'est là un danger dont nous n'avons ]>as le droit de tenir compte. Il n'y a personne qui soit persuadé plus que moi de la nécessité de maintenir intact notre grand empire... mais je ne consentirai jamais à ce que son maintien signifie pour nous que les décisions de l'Angleterre sur ce qui est juste on inique dépendront non de la conscience de la nation, mais de l'opinion et de l'action possibles de nos sujets de l'Inde.
Ces arguments sont souvent employés par ceux qui parlent d'une vigoureuse politique étrangère et qui se réclament de l'intérêt de l'Empire. Mais ce serait la lin de notre domination impériale que de consentir à une telle humiliation. Il y a de ces dangers dont aucune nation n'a le droit de se préoccuper: c'est là une crainte que nous ne devons pas avoir. Nous ne pouvons consentir à gouverner les Indes en admettant que nos principes de gouvernement s'inspireront non de la justice mais des préjugés ou de la peur de n'importe lesquels de nos sujets hindous. Mais vous imaginezvous un seul instant qu'une telle politique pourrait réussir? Que deviendrait notre prestige si l'on découvrait nos véritables motifs d'action? Les Orientaux, perspicaces et subtils, trouveraient la raison d'être de notre politique, ils exagéreraient encore nos craintes et parleraient d'une singulière façon de ce prestige... il serait en fait détruit en Hindoustan. Après tout nous n'avons pas affaire qu'aux musulmans. L'énorme majorité est au contraire brahmaniste, et que penseraient-ils de ce pays dont toute l'action vis-à-vis des chrétiens d'Orient est uniquement inspirée par le souci de ménager les préjugés musulmans?
Ces menaces et ces craintes au sujet des musulmans de l'Inde sont aussi insultantes pour eux que honteuses de la part des quelques Anglais qui les propagent.
Le gouvernement turc est un monstre hétéroclite, un despotisme sui generis parmi les divers genres de despotisme.
Dans le système politique mahométan, nous pouvons distinguer trois périodes. D'abord e'est une pure théocratie, durant La vie de Mahomet, qui. comme Moïse et Josué, nous apparaît sous le double caractère de chef militaire et de législateur inspiré. Ensuite, c'est le gouvernement des khalifes. Eux aussi tenaient en main le double sceptre du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, mais sans prétendre recevoir les communications directes du Tout-Puissant: le caractère religieux de leurs actes et de leurs décrets repose sur le Koran et les traditions dont ils étaient eux-mêmes ex-officio commentateurs et interprètes. Le pouvoir temporel des khalifes fut détruit en ia58 par Houlakon Khan, fils de Genghis Khan. Mais les attributs spirituels de leur puissance furent conservés jusqu'en i5i6 par les khalifes fatimites, qui résidaient en Egypte. En cette année, le khalifat fut aboli par le conquérant ottoman de l'Egypte. Selim Ie'. et n'a pas été rétabli depuis. Alors commence la troisième période dans le gouvernement théocratique de l'Islam. Le pouvoir spirituel est désormais, dans chaque État musulman, séparé et distinct du pouvoir temporel, le souverain régnant exerçant le pouvoir temporel et l'Uléma, représenté par le Sheikh-ul-Islam ou grand Mufti, exerçant le pouvoir spirituel.
Afin de s'assurer la prompte obéissance de leurs sujets. les khalifes avaient l'habitude de donner aux principaux actes de leur gouvernement la sanction de la religion, en imprimant à leurs décrets et aux mesures législatives qu'ils prenaient le caractère sacré, ce qui assurait aux « vrais croyants » qui s'y conformaient la gloire d'avoir soutenu leur foi s'ils triomphaient et la couronne des martyrs s'ils trouvaient la mort. Afin d'obtenir le même résultat, les Sultans ottomans furent obligés de solliciter l'appui de l'Uléma, c'est-a-dire de la hiérarchie sacrée, qui est en même temps gardienne et interprète de la loi et de la religion dans tout le monde musulman. Les membres de l'Uléma exercent leurs fonctions, sous chaque souverain musulman, par l'intermédiaire du grand Mufti ou Sheikh-ul-Islam. L'Uléma représente donc le caractère théocratique du gouvernement turc et leurs fetvas, dont les eflèts sont équivalents à ceux d'une bulle pontificale, sont lancés par le Sheikh-ul-Islam et constituent une partie des lois fondamentales
de l'Empire, car sans leurs sanctions, aucun acte politique du Sultan ne possède la moindre valeur. Le fetva du Sheikh-ul- Islam est tellement important que le Sultan cpii oserait promulguer n'importe quel hatt, firman ou iradé, de sa propre autorité, et sans qu'il fût ainsi confirme, se verrait traité comme un infidèle et serait jeté à bas de son trône par von. fetva de déposition.
L'importance de ceci sera bien comprise si j'ajoute que tous les engagements pris par les divers Sultans dans les traités signés depuis la guerre de Crimée jusqu'à nos jours sont absolument dépourvus de toute valeur aux yeux de tout musulman orthodoxe, car pas un seul d'entre eux n'a été sanctionné par un fetva. Ils sont donc en droit aussi inexistants aux yeux des musulmans que le serait une loi anglaise votée par la Chambre des Communes, mais repoussée par la Chambre des Lords ou qui aurait rencontré le veto de la Couronne.
On voit donc quelle folie il y a à se confier aux promesses ou aux engagements du Sultan, si le contrôle de l'Europe ne le force pas à les exécuter. Même s'il le voulait, le Sultan ne pourrait tenir ses engagements si ce n'est par une intervention des Puissances. Mais la même Loi sacrée qui lui interdit de se soumettre, s'il n'y est pas forcé, lui ordonne de s'incliner sans hésiter, s'il y est obligé par la force majeure, « de peur qu'il n'arrive pis encore à l'Islam ».
L'intervention coercitive est donc la seule mesure qui puisse être efficace en même temps que la plus douce, car, exercée par une force supérieure, elle amènera la soumission du Sultan sans qu'il soit besoin de tirer un seul coup de fusil. La lecture des dépêches de Lord Stratford de Redcliffe, quelque énergique qu'il fût, est lamentable par suite de l'ignorance où il est de ces faits élémentaires. Il ne cesse de tâtonner, arrachant au Sultan des promesses, se plaignant ensuite que ces promesses n'aient pas été tenues, ignorant que le Sultan ne pouvait même pas les tenir à moins d'y être contraint par une force majeure. En voici un exemple. Plusieurs musulmans, convertis au christianisme, furent mis à mort dans diverses parties de l'Empire turc, tandis que Lord Stratford de Redcliffe clait ambassadeur à Constantinople même, pendant et après la guerre de Crimée. L'ambassadeur reçut des instructions
péremptoires de son gouvernement, l'invitant à demander L'abolition de la loi qui condamnait à mort le musulman converti au christianisme et celui qui l'avait converti. Les dépêches de Lord Stratford de Redcliffe montrent qu'il n'avait pas la moindre notion de la question, c'est-à-dire que la loi dont il demandait l'abolition constituait un dogme immuable de la foi musulmane. Et il continuait, pataugeant de plus en plus :
Le gouvernement turc sait très bien, ainsi que je le lui ai souvent répété, que la régénération de l'Empire est humainement impossible tant que les principes et les formes de législation appliqués aux affaires administratives et judiciaires seront donnés comme des vérités divines immuables. Nous avons pensé que le pouvoir de suspendre l'exécution de certaines lois et d'en supprimer d'autres était confié à celui qui est à la tète de l'Etat, ce qui lui permettrait de donner, sous des formes nouvelles, une grande vitalité à des institutions en décadence.
Soliman le Magnifique ne s'écarta pas moins des maximes établies du Koran quand il conclut son premier long traité d'alliance avec la France que ne le ferait Abdul-Medjid en apposant son scellé au bas d'un décret abolissant à jamais toute mesure pénale contre l'apostasie. Ce grand et glorieux monarque (Soliman) se rendait compte des besoins de son empire dès qu'ils naissaient, et avec la prévoyance du génie, il posa la première pierre de ce large pont qui a permis aux nations occidentales d'arriver jusqu'aux successeurs de ses descendants, non pas seulement avec la pompe et la puissance guerrière, mais plus efficacement encore avec les arts de la paix et les merveilles de la science (i).
Ceci est un spécimen des absurdités grandiloquentes (écrites en i855' pendant la guerre de Grimée) avec lesquelles Lord Stratford de Redcliffe s'illusionnait lui-même en même temps qu'il illusionnait ses chefs. L'ambassadeur se trompait complètement en croyant que le Sultan avait le pouvoir de « suspendre l'exécution de certaines lois sacrées ou de les supprimer ». Le traité de Soliman avec la France ne le prouve pas du tout. Sans aucun doute ce traité fut sur le papier une violation des lois du Koran, comme les Traités de Paris ou de Berlin eux-mêmes ; mais de tels traités, n'ayant pas. comme je l'ai
(i) Eastern Papers, pages 26-28. Cf. les Dépêches de Lord Aberdeen à Sir Stratford Canning en i84'3 et i844-
déjà expliqué, reçu Le fetva du Sheikh-ul-Islam, sont nuls et sans valeur aux yeux de tout musulman.
Ce différend fut arrangé comme il l'avait déjà été onze ans auparavant, c'est-à-dire par la promesse faite par le Sultan à l'ambassadeur que la loi qui ordonnait la persécution des chrétiens et la mise à mort des apostats, quoique immuable, serait rapportée. De fait, elle continua à être appliquée dans toute sa vigueur, mais les exécutions se faisaient secrètement. En 1880. un incident lit tout apparaître au grand jour. Un musulman instruit de l'Uléma. Ahmed Tewfik Effendi, professeur dans un collège de Constantinople. fut soudainement jetédans une forteresse et condamné à mort par le Sheikh-ul-Islam pour avoir traduit, dans un but purement littéraire, le livre anglais de Prières courantes, et il fallut l'intervention des Grandes Puissances et une pression diplomatique de trois mois pour faire commuer la condamnation à mort en bannissement dans l'ile de Chios, où. d'ailleurs, le malheureux eût été tranquillement assassiné s'il n'était parvenu à s'échapper en Angleterre, grâce à l'aide de quelques pécheurs grecs. Dans ce cas aussi le Sultan dut reconnaître devant Sir Henry Layard, après plusieurs mensonges successifs, que la loi en question ne pouvait être abrogée et qu'il n'avait pas le pouvoir de l'empêcher d'être appliquée. Et Sir Henry Layard. qui connaissait pourtant très bien et à tous les points de vue l'empire turc, fut très étonné.
Il admet cependant qu'en etfet il n'y a pas eu de modifications depuis le temps de Sir Stratford Ganning jusqu'au sien et consacre une longue dépêche à la démonstration et à l'illustration de cette assertion.
La dépêche commence ainsi :
En relisant les dépèches adressées par Lord Stratford de Redclifî'e (alors Sir Stratford Ganning) à Lord Aberdeen, dépêches envoyées au sujet de l'exécution d'un jeune Arménien, qui fut décapité en i84'3 comme apostat de l'Islamisme, j'ai été très frappé par la ressemblance qu'il y a entre cette affaire et celle de Ahmed TcwliU Effendi. En substituant aux noms des principaux acteurs de cette 1 ragédie ceux des hommes d'État turcs actuels, j'aurais pu employer les mots mêmes de Lord Stratford, en entretenant Votre Excellence du fanatisme turc.
Comment peut-il se faire qu'un peuple aussi pratique que Le peuple anglais choisisse, pour occuper les postes de ministre des affaires étrangères et d'ambassadeur en Turquie, des gens qui ne savent pas le premier mot de l'organisation de L'Empire ottoman? Envoyer à Paris un ambassadeur qui ne saurait pas un mot de français ne serait rien en comparaison de l'absurdité de notre conduite à l'égard de la Turquie. Ce qui s'en rapprocherait le plus ce serait de nommer à une chaire supérieure d'enseignement du grec un homme qui ne connaîtrait même pas l'alphabet hellénique.
La Russie agit très différemment et tant que nous n'agirons pas avec le môme bon sens qu'elle, nous irons de faute en faute, arrachant des promesses aux Sultans les unes après les autres et ensuite nous lamentant que le résultat soit nul. « Un Amurath succède à un Amurath »; mais en quoi cela modifiet-il quelque chose, puisque le système général de gouvernement reste le même? C'est l'Uléma qui possède la clef de la situation, car c'est en lui que tout est concentré : les fonctions sacerdotales, judiciaires et législatives. C'est un corps tout puissant. Plus des trois quarts du territoire de l'Empire lui appartienne!)! En outre les biens de ses membres sont exempts de tout impôt et ils constituent la seule classe de la population dont les biens sont héréditairement attachés à leur famille.
Depuis cinq ans, Lord Salisbury a été seul à comprendre le gouvernement théocratique de la Turquie et voilà, d'ailleurs, pourquoi je ne puis croire qu'il pourra continuer à suivre unipolitique qui se contente de promesses vaines d'une part, en môme temps que l'on fait des remontrances futiles aux coupables.
Pour terminer ce chapitre, je voudrais faire une remarque. Je n'ai jamais, dans le présent ouvrage ou ailleurs, écrit ou dit un mot qui puisse justifier le moins du inonde l'accusation que l'on m'adresse parfois de demander une croisade contre l'Islamisme en tant que religion. Les musulmans de l'Inde jouissent de la liberté religieuse la plus complète, y compris l'exercice de la polygamie. J'en suis heureux, quoique je considère la polygamie comme dégradante pour la femme cl nuisible à l'homme. Mais l'on ne permet pas aux musulmans de l'Inde d'avoir des esclaves, quoique cela aussi soit permis
l3o LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
par leur religion, pas plus que l'on ne permet aux juges musulmans de rejeter le témoignage d'un chrétien contre un musulman, ce qui pourtant est aussi sanctionné par la religion islamique. Je propose une ligne de conduite qui est celle même du gouvernement anglais dans l'Inde ; liberté pour le musulman de pratiquer sa religion tant qu'elle n'empiète pas sur le terrain sacré de la justice naturelle, ainsi que c'est le cas en Turquie. La religion chrétienne commettrait-elle les mêmes abus, que je les combattrais avec autant d'énergie. D'ailleurs le gouvernement turc est, ainsi que je l'ai déjà montré, un gouvernement ecclésiastique, ce que je considère comme la plus mauvaise forme de gouvernement, même quand le gouvernement est chrétien ; mais surtout quand ce gouvernement ecclésiastique se déclare théocratique. De là s'ensuit que les règlements qui décident de la situation civile des chrétiens ne sont pas de simples institutions civiles qui souffrent des amendements, mais des dogmes religieux qui n'admettent aucune modification tant que le pouvoir des lois musulmanes ne sera pas limité.
Je combats un tel système, non parce qu'il est musulman, mais parce qu'il est inhumain.