LE DISCOURS DE M. GLADSTONE A LIVERPOOL
Je dois maintenant examiner les modifications amenées dans la situation par le discours de Lord Rosebery à Edimbourg. Revenu en Angleterre à la lin d'août, de retour d'une croisière en yacht durant laquelle je n'avais lu les journaux que d'une façon très décousue, j'appris comme premières nouvelles les horribles massacres commis dans les rues et aux environs de Gonstantinople. dont le Sultan a été rendu responsable par la déclaration unanime des ambassadeurs des Puissances. Je ne fis que traverser Londres, me dirigeant vers l'Irlande, et pendant les dix jours que je séjournai dans ce pays, je fus agréablement surpris de voir toute la nation irlandaise, sans distinction de religion ou de parti, enflammée d'indignation à ce défi lancé aux Puissances européennes par le « lâche roquet » qui occupe le trône de Constantinople. grâce à leur faiblesse. Whigs et tories, catholiques romains et orangistes, parnellistes et anti-parnellistes s'étaient, pour une fois, unis, pour réclamer le châtiment du criminel et demander que l'on vint au secours de cette vieille race dont Abdul-Hamid (tel Haman dans son complot contre les juifs) avait juré l'extermination. D'Angleterre et d'Ecosse également pouvaient être entendus les symptômes avant-coureurs d'une tempête d'indignation qui. je le jugeai dès cette époque, pouvait être dirigée mais non arrêtée. Je fus pour ma part accablé de lettres venues de tous les coins du pays, dans lesquels on avait recours à moi, en tant que secrétaire du Comité de « Grosvenor House », pour organiser l'agitation qui d'ailleurs allait se produire fatalement.
J'avais jusque-là prêché de mon mieux la patience et tâché de persuader à mes correspondants que Lord Salisbury faisait
l32 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
tout son possible pour décider les Puissances à quelque mesure décisive pour arrêter les orgies de sang du Sultan. Un gentleman, d'ailleurs conservateur, déclara que puisque les Grandes Puissances de l'Europe n'avaient pas le courage, quelque puissantes que fussent leurs armées, de mettre ce fou criminel dans l'impossibilité de nuire, on devait, tout au moins en Angleterre, suppléer à la diplomatie par des efforts individuels, comme lors de la guerre de l'indépendance grecque, et il offrit, pour sa part, cinq mille livres sterling (i) pour acheter des armes que l'on distribuerait aux chrétiens privés de tout secours en Turquie ; des bataillons de volontaires même pourraient peut-être débarquer sur les points de la Turquie accessibles par la mer. Je rappelle ceci comme un des nombreux exemples qui montrent à quel point l'opinion publique était surexcitée.
Voyant que l'agitation se produisait fatalement et qu'il pouvait être dangereux de la laisser se développer sans la guider, je retournai à Londres, en passant par Hawarden, afin de conférer avec M. Gladstone qui, retiré de la vie publique, pouvait parler avec une plus grande liberté.
Il jugea que l'agitation, dirigée avec habileté, pourrait contribuer à convaincre les autres nations d'Europe que l'Angleterre n'était mue que par le désir désintéressé de mettre fin aux horreurs qui se perpétraient depuis deux ans dans les provinces asiatiques de la Turquie, et pourrait ainsi donner plus de portée aux efforts du gouvernement qui essayait de décider les Puissances à prendre quelque mesure efficace.
Ce fut dans l'espérance d'arriver à ce résultat que M.Gladstone, après de longues hésitations, se laissa persuader de parler à un meeting à Liverpool. meeting organisé par le maire de cette ville, Lord Derby, sur la demande de citoyens appartenant à tous les partis politiques.
La résolution que l'on demanda à M. Gladstone de bien vouloir proposer à l'assemblée était ainsi conçue :
Ce meeting' compte sur les ministres de Sa Majesté, lorsqu'ils se seront rendu compte d'une façon complète de la terrible situation dans laquelle se trouvent leurs coreligionnaires chrétiens, pour
(i) 125,000 francs. (X. du T.)
LE DISCOURS DE M. GLADSTONE A LIVERPOOL l33
tenter tout ce qu'ils pourront afin de leur assurer la sécurité et la protection la plus complète. Ce meeting assure aux ministres de Sa Majesté qu'ils peuvent compter sur le cordial appui des citoyens de Liverpool, quelles que soient les mesures qu'ils jugent nécessaires de prendre.
Cet ordre du jour est conçu dans l'espritque m'avait indiqué M. Gladstone, pour toutes les résolutions des meetings, c'est-àdire que rien ne s'y trouve qui semble indiquer que l'on veuille imposer plus spécialement telle ou telle politique au gouvernement: on se contente de lui offrir le cordial appui des citoyens s'il prend les quelques mesures effectives nécessaires à la protection des Arméniens. M. Gladstone, dans son discours de Liverpool, parla dans cet esprit qu'il m'avait recommandé.
L'examen le plus attentif de son discours ne pourrait y relever une phrase tendant à dicter au gouvernement de Sa Majesté plus spécialement tel ou tel mode d'action. Il déclara bien en effet — ce qui n'est à vrai dire qu'un lieu commun politique sur lequel Lord Salisbury a insisté à maintes reprises — que vis-à-vis du Sultan la seule politique effective était une politique coercitive, mais il eut soin de ne pas spécifier aucun mode particulier d'action coercitive. Comme son discours a été très souvent tronqué et que l'on a défiguré le sens de ses paroles, il est nécessaire d'en citer les principaux passages. Après avoir lu la résolution que venait de lui faire passer Lord Derby (i), M. Gladstone dit :
Cette résolution possède, me semble-t-il, Monsieur le Maire, de grandes qualités.Elle est énergique et en môme temps prudente et elle ne nous attribue pas des pouvoirs que nous n'avons pas. Elle exprime au gouvernement de Sa Majesté la confiance que nous avons en lui pour faire tout ce qui lui sera possible, dans un but glorieux. Elle implique très clairement que nous n'avons pas les moyens, d'information ni la situation qui nous permettraient de spécifier quelles mesures doivent être prises plus spécialement,maiselle assure le gou-
(i) En Angleterre il est d'usage, dans les meetings, de lire tout d'abord l'ordre du jour proposé à un meeting. Un premier orateur prend la parole pour le développer; un deuxième et un troisième pour appuyer cet ordre du jour, puis l'on donne la parole aux contradicteurs ou aux autres orateurs inscrits. Mais un ordre du jour ne peut être mis aux voix s'il n'a pas tout d'abord rencontré l'appui de trois « supporters ». (N. du T.)
vernement que toute mesure par lui adoptée pour atteindre ce noble but recevra notre appui immédiat, ardent et sans réserves. C'est dans cet esprit que je vous invile, Mesdames et Messieurs, à agir et permettez-moi de déclarer, tout d'abord, que les expressions de cet ordre du jour doivent être comprises selon les règles du bon sens et que lorsque nous disons que nous espérons que le gouvernement de Sa Majesté prendra n'importe quelle mesure qu'il jugera nécessaire, nous voulons dire n'importe quelle mesure raisonnable. Je pense par conséquent et quoique la résolution ne le dise pas, que ce meeting n'a pas l'intention de demander que l'on fasse tout ce qu'il serait abstraitement possible de faire. L'on doit se conformer aux règles de la prudence et les règles de la prudence, à ce qu'il me semble et ainsi qu'on l'a répété plusieurs fois au cours de cette discussion, ne réclament ni même ne permettent — pas plus que le devoir d'ailleurs ne l'exige, que nous nous placions sur le pied de guerre contre l'Europe tout entière, fût-ce pour la défense de la grande cause qui nous préoccupe, ni que l'on agisse de manière à plonger l'Europe dans un état de guerre générale. Mais quand je dis d'une guerre générale, je veux parler d'une guerre réelle et non de ces fantômes de guerre européenne que tant de gens — à vrai dire moins dans notre pays — font surgir devant nos yeux, pour empêcher que l'on ne tente rien en faveur des Arméniens, déclarant que le pays qui agira énergiquement et de sang-froid, se considérant comme seul juge de son propre devoir, plongera l'Europe dans les horreurs d'une guerre générale. Je dis qu'il faut faire tout ce qui est raisonnable, tout ce qui est possible.
Je crois qu'il ne serait pas raisonnable de faire quoi que ce soit qui pût nous jeter dans une guerre générale contre l'Europe ou amener cette guerre d'une façon quelconque, mais je proteste énergiquement contre cette idée que cela implique que l'Angleterre doit, en toutes circonstances, abandonner et renier le droit qu'elle a de juger seule et en dernier ressort quels sont ses moyens d'action et surtout quel est son devoir impérieux. Je proteste contre cette idée qu'elle doit se traîner à la remorque des autres Puissances ou de quelques-unes d'entre elles qui peuvent avoir des raisons d'agir différemment et ne pas considérer les questions du même point de vue ([ne nous. Quant à cette idée d'une guerre possible, je dirai à propos de ce qui a été dit par des journaux insigniliants et aussi dans quelques milieux officiels — que c'est l'erreur la plus déplorable parmi toutes celles qui ont été commises dans l'histoire de la diplomatie que de croire que toute action isolée de ce grand pays peut être la cause d'une guerre en Europe.
Par conséquent, Monsieur le Maire, si d'une part j'admets et reconnais pleinement que le recours à tous les moyens pratiques — à ceux-là seuls — ne signifie pas l'application d'une politique qui pourrait donner de légitimes sujets de plainte à l'Europe (car je
LE DISCOURS DE M. GLADSTONE A LIVERPOOL l35
comprends que si elle avait des motifs de se plaindre elle pourrait à juste titre s'opposer à notre action, même par la force des armes), d'autre part, je n'admets pas que nous devions mentir à nos convictions, à nos devoirs, ou que nous puissions juger de ce que sont nos devoirs et nos convictions d'après la notion que d'autres en ont.
Nous avons à remplir un rôle indépendant. Nous l'avons assez souvent joué pour défendre nos intérêts. Voyons quelles sont maintenant les obligations qui nous incombent; car si j'admets qu'il est de la plus haute importance pour nous de connaître de la manière la plus complète le sentiment des autres Puissances et de leur faire partager le nôtre, je ne crois pas que le moyen d'y arriver soit de montrer en toutes circonstances la détermination arrêtée de prendre, quoi qu'elles puissent décider, leur conscience comme règle de la nôtre.
La première question est celle-ci : Avons-nous qualité et seraitil politique (c'est-à-dire serait-il possible d'obtenir le consentement des autres Puissances) — d'employer contre la Turquie des mesures coercitives? Ce qui ne veut pas dire nécessairement, Mesdames et Messieurs, déclarer la guerre au Sultan. Employée à juste titre et avec habileté, l'intervention coercitive a souvent été le moyen d'éviter la guerre.
Naturellement M. Gladstone admettait que l'emploi de la force pour faire céder le Sultan pourrait nous amener la guerre, mais il croyait cette éventualité si peu probable qu'elle méritait à peine qu'on l'examinât sérieusement. Il considérait que le concert européen pouvait être un instrument puissant et imposant pour le bien. « Mais si le concert européen devait se contenter de ne rien faire si ce n'est d'envoyer au Sultan, après chaque nouvelle horreur, des remontrances inutiles, même après qu'il leur eût offert un argument péremptoire par le massacre de milliers de chrétiens, accompli sous leurs yeux, dans les rues de Constantinople, l'Angleterre allaitelle demeurer indéfiniment la complice de leur politique? Il vaudrait mieux, déclarait-il — après que tous les moyens auraient échoué — rappeler notre ambassadeur de Constantinople et donner ses passeports à l'ambassadeur de la Turquie près la cour de Saint-James.
Mais il avait bien soin de faire précéder cette proposition par ces paroles :
Maintenant je dois dire que j'espère, que je fais même plus quespérer, que je suis convaincu que l'Angleterre n'aura pas à agir
l36 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
seule dans cette question, mais je le déclare encore une fois, je ne renoncerai jamais pour ma part au droit que nous avons d'agir tout seuls. Nous sommes en présence d'une situation dans laquelle les motifs d'indignation et les griefs que nous avons sont non seulement suffisants, mais forment encore par leur quantité quelque chose d'effrayant et où nous ne faisons que nous en tenir strictement à demander ce que la situation exige. Je n'ai pas l'intention de demander au gouvernement de Sa Majesté de tenir plus spécialement telle ou telle conduite. En ce faisant, je m'écarterai absolument de la ligne de conduite que je me suis tracée et je vous entraînerai tout à fait loin du but de ce meeting, mais il y a certaines décisions auxquelles peut être entraîné à prendre, selon la marche des événements, celui qui a pris la résolution d'agir d'une façon bien définie. Je commencerai par supposer que tous les efforts faits pour amener n'importe laquelle des Puissances à agir avec nous ont échoué. C'est là une supposition aventureuse, mais faisons-la — car je vais, mettant les choses au pire, de manière à ce que vous puissiez vous rendre compte de ce qui pourrait se produire en mettant les choses au pis. Naturellement la première chose à faire serait d'inviter la Turquie à remplir ses engagements, d'adresser cette mise en demeure d'une façon péremptoire et non par une de ces invitations que l'on diffère de remettre par déférence pour la Porte, dont on retarde ensuite la remise par respect pour la Commission, puis que l'on ne remet pas parce que l'on attend que le rapport de la Commission ait été examiné... Le système que j'espère voir adopter et qui, j'en ai la conviction, devrait l'être, consisterait dans une mise en demeure péremptoire, ce qui peut être fait lorsque l'on a des droits qui vous permettent d'en user et une nécessité urgente qui vous presse. Si cette mesure ne produisait aucun effet, la première mesure à prendre serait, selon moi, de rappeler notre ambassadeur à Constantinople et de donner ses passeports à l'ambassadeur turc à Londres. Je ne crois pas qu'agir ainsi amènerait une guerre européenne.
L'interruption des relations diplomatiques aurait l'avantage d'être d'abord une marque d'absolue désapprobation des actes du Sultan, et enfin dégagerait complètement notre responsabilité pour tout ce qui se produirait ultérieurement. Si une autre action était jugée nécessaire. M. Gladstone proposait que l'Angleterre adressât un manifeste aux Puissances pour affirmer son désintéressement, comme lors de la guerre de Grimée, et il aurait pu ajouter, comme lors de la proposition faite par l'Angleterre, en 1880, d'occuper Smyrne jusqu'à ce que le Sultan eût rempli les engagements par lui contractés lors du Traité de Berlin.
LE DISCOURS DE M. GLADSTONE V LIVEUPOOL l3j
Les Puissances (ou- n'importe laquelle d'entre elles), pourraient-elles avoir ainsi aucun juste sujet de plainte, à plus forte raison encore aucun casus belli contre l'Angleterre ?
Eh bien, Mesdames et Messieurs, si l'on en croit des articles anonymes parus dans les journaux et les bruits dénués de tout fondement qui courent, et que j'attribue soit à la seule imagination, soit à des buts égoïstes, soit encore à de simples erreurs de raisonnement, la conduite que je viens de recommander amènerait une guerre dans laquelle l'Europe tout entière serait unie contre nous. J'affirme de nouveau qu'à mon avis, en parlant ainsi, l'on est bien injuste à l'égard des Grandes Puissances en même temps que foncièrement absurde, car cela signifierait, signification soulignée par la force des armes, qu'un État n'a pas le droit de faire respecter les droits qu'il tient des traités eux-mêmes. Je ne crois donc pas du tout ni je n'ai jamais cru à ce fantôme de guerre européenne imaginé pour nous effrayer, dirigé contre des projets généreux, justes, et destinés à empêcher des massacres féroces et horribles perpétrés dans des proportions incomiues jusqu'à ce jour. Je ne crois pas que l'Europe ou qu'un pays d'Europe fera une guerre pour assurer la continuation de ces massacres. Ce que nous voulons et la seule chose que nous voulons, c'est qu'ils cessent et que nous ayons l'assurance qu'ils ne se renouvelleront pas. Mais cette assurance, il nous la faut effective, réelle et non illusoire. Elle ne doit pas consister en simples promesses couchées sur le papier, ce dont nous nous sommes trop souvent et trop longtemps contentés.
Mais en admettant même ce que M. Gladstone considérait comme complètement absurde et moralement impossible ?
Maintenant, supposons tout de même, Monsieur le Maire, que cette monstrueuse hypothèse se réalise et qu'alors que nous aurions limité avec modération notre action à la suppression du mal sous sa forme intolérable, les Puissances européennes nous eussent répondu par une déclaration de guerre générale. J'envisage cette hypothèse et je vous dis franchement ma pensée : Le peuple anglais, en présence d'une telle guerre, engagée seulement pour maintenir le présent état de choses en Turquie, aurait à considérer froidement la situation.
Supposons qu'il arrive à cette conclusion, en mettant les choses au pire, que son devoir est de renoncer à toute tentative pour modifier d'une façon effective la situation en Turquie, supposons qu'il avoue qu'il n'est pas prêt à encourir la responsabilité d'une guerre européenne, et qu'il dise : « Nous vous laissons toute la responsabilité des actes abominables et honteux qui se commettent là-bas, nous nous en lavons les mains, nous ne voulons plus avoir
l38 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
rien de commun avec vous dans ces affaires, nous refusons de reconnaître comme un des souverains de la grande famille des nations civilisées le Sultan, auteur responsable de ces crimes, mais comme nous ne voulons pas plonger l'Europe dans les horreurs de la guerre, nous ferons comme la France en 1840, sans rien perdre de son honneur, réservant notre appréciation des événements et tous nos droits de faire prévaloir, quand nous le pourrons, notre manière de voir ; mais, nous le répétons, ne voulant pas amener une guerre européenne, nous laissons à ceux qui en sont cause toute la responsabilité de l'état de choses actuel.» Ne serait-ce pas encore là quelque chose qui vaudrait mieux que la prolongation de l'état de choses actuel ?
M. Gladstone eut le meeting tout entier avec lui, sans distinction de, parti et sans que s'élevât une seule voix discordante. Sir A. B. Forwood, un vieux conservateur, qui doutait d'abord qu'il fût prudent d'inviter M. Gladstone à parler dans ee grand meeting, fut tellement convaincu par la modération et la force de son argumentation qu'en prenant la parole en faveur de l'ordre du jour il déclara :
La seule question était de savoir quelles mesures l'Angleterre comptait prendre pour faire cesser les abominables excès qui s'accomplissaient en Turquie. Il était d'accord avec M. Gladstone pour penser qu'elle avait le droit d'intervenir d'une manière coercitive dans le cas où le Sultan ne ferait rien pour arrêter les massacres.
Le résultat de l'intervention de M. Gladstone, à la suite d'une décision qu'il ne prit qu'à contre-cœur et sur les instances des citoyens de sa ville natale, sans distinction d'opinions politiques et ayant à leur tête le maire de la ville — un homme d'État conservateur très distingué — fut d'élever la question en delà des limites étroites des partis, d'unir toutes les croyances et toutes les opinions dans une imposante protestation nationale contre les horreurs commises en Turquie en môme temps que le gouvernement recevait l'assurance de l'appui de toute la nation, a quelles que fussent les mesures qu'il jugerait nécessaire de prendre ». pour accomplir le devoir et sauver l'honneur du pays. Il eût été presque impossible de parler complètement de cette question sans proposer quelques mesures positives et M. Gladstone en indiqua bien quelques-unes.
Mais indiquer quelques solutions au gouvernement ou le
LE DISCOURS DE M. GLADSTONE A LIVERPOOL l3ç)
mettre en demeure d'agir de telle ou telle façon, c'est là deux choses très différentes, et M. Gladstone se garda bien d'agir de cette dernière manière. Comme le dit la résolution qu'il proposa au meeting, le gouvernement était laissé libre d'agir pour le mieux selon les diverses alternatives qui se produiraient.
Afin de ne pas laisser aux « hypercritiques » le moyen de dire qu'il recommandait une politique qui aboutirait à une guerre européenne, il examina, pour aller jusqu'au bout, l'éventualité (ce qu'il croyait impossible), d'une coalition européenne contre l'Angleterre pour l'empêcher de faire respecter les droits qu'elle tient des traités. Et il indiquait que dans ce cas notre pays pourrait suivre sans déshonneur l'exemple de la France en 1840 en rejetant sur les autres Puissances toute la responsabilité de ce qui pourrait se produire, refuser d'agir plus longtemps de concert avec elles dans une politique qu'il jugeait mauvaise et nuisible à tous. C'est ainsi qu'a agi Lord Salisbury en Crète. « Je déclare, disait-il, qu'il serait préférable de courir le risque (et je ne crois pas que cela soit un risque) de se retirer du concert européen plutôt que de jouer le rôle de complices du Sultan, en lui assurant l'impunité et en l'encourageant à continuer ses agissements odieux. » Mais, de toute manière, c'est au gouvernement qu'on laissait le soin de prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires. Quant aux citoyens de Liverpool, ils l'assuraient « qu'ils n'hésiteraient pas un instant à lui apporter tout leur appui, quelque énergique que fût sa conduite et sans tracer d'autres limites que celles de la raison ».
Est-il possible, dans les circonstances où il était prononcé, d'imaginer un langage plus modéré, plus prudent, plus patriotique et qui fût moins de nature à être considéré comme une provocation à une guerre européenne? Cette modération fut reconnue de tous et la presse libérale, surtout, se répandit en éloges enthousiastes.