LE DISCOURS DE LORD ROSERERY A EDIMBOURG
Quelques jours après, Lord Rosebery stupéfia l'univers entier en annonçant qu'il abandonnait son poste de leader du parti libéral. La principale raison qu'il en donnait était le discours de M. Gladstone et l'approbation que ce discours recevait des libéraux. La raison donnée était aussi étonnante que la démission elle-même. En effet, l'opinion de M Gladstone sur la question turque en général et sur les massacres d'Arménie en particulier était connue de tous depuis des mois et même depuis des années. Aussi le public attendait-il avec une vive curiosité le discours dans lequel Lord Rosebery promettait de tirer les choses complètement au clair, mais la surprise générale fut encore plus grande lorsque ce discours eut été prononcé. Au point de vue oratoire, il mérite bien tous les éloges que l'on en a faits et il est, à mon humble avis, très supérieur à tous ceux qu'il ait jamais prononcés, et ce n'est pas peu dire. Pourrait-on en faire un éloge plus grand que de déclarer qu'il rendit bien des gens perplexes qui. jusque-la. semblaient très convaincus de l'opinion contraire et lit « que les plus mauvaises raisons semblèrent les meilleures et les propositions les plus abstraites et les plus téméraires parurent
les plus sages ».
Je crois qu'il produisit peu d'effet dans les couches populaires, ou du moins un effet contraire à celui que son auteur en attendait. J'en ai déjà donné les raisons. Lord Rosebery réussit, il est vrai, à répandre une conception tout à fait fausse du discours et de la pensée de M. Gladstone, mais il n'y a pas de doute qu'il ait été sincère. C'est là un exemple frappant de
cette facilité qu'ont beaucoup de gens de remplacer la signification grammaticale et naturelle des mots employés par leurs adversaires, par la signification qu'ils leur attribuent.
Le lecteur connaissant maintenant l'argumentation du discours de M. Gladstone, je vais examiner impartialement celui de Lord Rosebery à la lumière des faits et de la raison, enfin d'après les antécédents politiques de l'orateur. J'essaierai de le faire avec la courtoisie dont il lit lui-même preuve en critiquant le discours de M. Gladstone et avec la même franchise. Mais je dois dire d'abord que j'ai un vif regret de me trouver en opposition avec Lord Rosebery sur quelque question que ce soit. J'ai été, comme beaucoup, conquis par ses rares qualités personnelles. Il a toujours été très aimable pour moi et je n'ai eu qu'à me louer des relations que nous avons eues. J'ai toujours pensé qu'il avait une belle carrière ouverte devant lui et j'ai applaudi à son entrée en fonctions comme premier ministre, parce qu'il n'est pas seulement un homme ayant des idées, mais aussi un homme ayant un idéal, en même temps que de profondes convictions morales. J'ai conversé et correspondu avec lui sur la question d'Arménie ; j'ai cru et je crois encore à la sincérité de son indignation au moment des massacres et aussi à son vif désir d'en prévenir le renouvellement. Ce ne sont pas ses intentions que je mets en cause, pas plus que son esprit d'humanité ou que son patriotisme, mais bien sa politique et sa prévoyance d'homme d'Etat. Je pense que son discours a fait un tort très sérieux, peut-être fatal, à la cause arménienne. Il a déjà conduit nombre d'Arméniens à la torture et à la mort. Le grand discours de M. Gladstone, l'approbation unanime de ses auditeurs, les meetings qui suivirent la lettre excellente de Lord Hugh Cecil, tout cela avait touché la conscience des peuples d'Europe, tiré leurs gouvernements d'une criminelle apathie et arrêté les massacres ordonnés par le Sultan. Le discours de Lord Rosebery, recevant l'approbation de toute la presse ministérielle et de quelques-uns des principaux organes de l'opposition, neutralisa les ellèts de la manifestation de Liverpool et donna aux autres nations et au Sultan l'impression que l'agitation provoquée par les horreurs d'Arménie, n'était pas l'explosion spontanée de l'indignation nationale comme on voulait le faire croire, mais plutôt une excitation artificielle destinée à
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servir les intérêts du gouvernement. C'était vraiment là une singulière façon de soutenir Lord Salisbury !
Voyons maintenant quels sont les points saillants de la critique que Lord Rosebery fit du discours de M. Gladstone. Le sophisme qui vicie complètement son raisonnement esl contenu dans le passage suivant de son discours d'Edimbourg.
En présence de la possibilité d'une intervention isolée en Orient je me suis préparé (le parti qui défend la cause de la paix doit être, lui aussi, vigilant et prêt à agir) à la combattre de toutes mes forces. M. Gladstone — défendant indirectement, me semble-t-il, cette idée — déclare que l'évocation du fantôme d'une guerre européenne n'est justifiée par rien. Pour moi, je ne crois pas que ce soit là un fantome. Je suis convaincu, par tout ce que je sais et par ma connaissance personnelle de la question, que — quoique la situation se soit peut-être améKorée — il y a de la part des Puissances mie parfaite entente pour s'opposer par la force à toute intervention isolée de l'Angleterre en Orient.
Ceci est le développement d'une idée que l'on trouve dans son discours au Eighty Club, le 3 mars dernier.
Le i3 août, il (Lord Salisbury) reçut un télégramme de Saint- Pétersbourg lui annonçant que dans aucun cas la Russie n'approuverait ni ne permettrait une action vigoureuse de l'Angleterre dans la question d'Arménie.
Je vais examiner la façon dont Lord Rosebery interpréta ce télégramme. Mais d'abord allons jusqu'au bout de son attaque passionnée contre une « intervention isolée » ou une « action séparée ». Depuis quand Lord Rosebery ressent-il cette horreur d'une intervention isolée dans la question d'Orient ?
11 est important de préciser les dates. Nous pouvons tirer des indications du discours de Lord Rosebery au Eighty Club, il y a huit mois, prouvant que lui-même fut alors partisan de l'action isolée. Il reproche à Lord Salisbury la violence de son langage à propos du Sultan et les « nombreuses et mystérieuses évolutions du ZJrrfl^/Mi). Quand nous eïïmes été rassurés par la présence de ce navire, par son attitude, parles discours de Lord Salisbury et par l'assurance qui nous fut donnée que le concert
(i) Navire de guerre.
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européen n'était pas un vain mot, tout s'écroula comme un château de cartes à la rentrée du Parlement. Il déclarait encore :
Je dis qu'ils ont employé de propos réfléchi un langage qui ne se pouvait justifier que s'il amenait d'importants résultats. Je déclare, en second lieu, que ces résultats ne furent pas obtenus et qu'il ny eut comme conséquence que de nouveaux massacres et de nouvelles atrocités en Arménie.
Enfin, je dis qu'ils manquent totalement des ressources nécessaires pour remédier à cet état de choses autant que de méthode pour y arriver. Après tout, la pression diplomatique n'est pas limitée à la guerre, au bombardement et au blocus.
Je ne vais pas développer ces trois points. Les deux premiers sont tout à fait évidents, quant au troisième je ne le discuterai pas. Mais personne ne peut lire les récentes dépêches sans se rendre compte que l'on n'y trouve pas d'autre idée que de persuader aux autres Puissances de se joindre à nous pour exercer la /dus forte pression possible sur le Sultan: après que cela eut échoué, rie/t ne fut plus tenté du tout.
11 est certain que cela signifie qu'après que la pression diplomatique du concert européen avait échoué auprès du Sultan il ne restait plus au gouvernement britannique qu'à agir seul, et il semble bien indiquer dans ce passage que Faction isolée aurait dû se manifester par le blocus de quelque port turc. Mais si j'interprète bien le discours de Lord Rosebery au Eighty Club, comment puis-je le concilier avec sa lettre du 26 septembre dernier dans laquelle il dit : « J'ai toute confiance que l'action diplomatique, forte, désintéressée et encouragée par la nation unanime, amènera les Puissances, ou du moins une partie d'entre elles, à entrer en ligne. Si cet effort échoue, rien d'autre ne réussira. » Il n'y a dans cette lettre que cette idée de persuader aux autres Puissances de se joindre à nous pour exercer la pression la plus forte possible sur le Sultan et. si cela échoue, absence complète de toute action que Lord Rosebery critiquait dans son discours àuEighty Club.
Quand Lord Rosebery écrivit sa dernière lettre et fît son discours d'Edimbourg, recommandant la seule action suivie jusqu'à ce jour par la diplomatie, protestant énergiquement contre l'action isolée, il savait que la diplomatie du concert européen avait échoué et qu'elle avait en vain épuisé toutes ses
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ressources. Voici son propre réquisitoire contre le concert européen :
Quel est le résultai ? Le triomphe de la Porte sur toute la ligne. C'est un résultat terrible et dont les conséquences sont graves. L'état dans lequel se trouvent les Arméniens n'a l'ait qu'empirer. Quant à l'accord complet de l'Europe dont on nous a si souvent parlé et qui, nous a-t-on dit à Guildhall, est inspiré par la Grande- Bretagne, nous pouvons en apercevoir les résultats. Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute l'histoire de la diplomatie d'aussi lourdes responsablités. Elles ressortent pleinement d'une dépêche de Sir Edmund Monson, envoyée de Vienne après une conversation avec le comte Goluchowski, ministre autrichien des affaires étrangères. Sir Edmund Monson écrivit le 14 janvier de cette année : «Nul ne voit mieux que lui (le comte Goluchowski) l'horreur de la situation et personne ne sent mieux que lui l'impuissance dans laquelle l'Europe se trouve d'y porter aucun remède. »
Le langage du comte Goluchowski est en fait beaucoup plus grave que ne le ferait supposer le passage cité par Lord Rosebery. Je le reproduis tout entier dans le chapitre suivant. Je n'en citerai donc ici que deux phrases principales :
En présence des événements tragiques dont nous sommes témoins, l'on comprend que bien des gens se révoltent à l'idée de l'impuissance de l'Europe et que, sans se préoccuper des conséquences, ils souhaitent que quelques-unes ou même une seule des Puissances mette un terme à l'extermination des malheureux Arméniens par le Sultan. Mais les hommes d'Etat sont obligés de considérer la question d'un autre point de vue.
En ternies plus clairs. l'Autriche qui jusqu'à présent a, dans cette question, d'accord avec l'Allemagne, dominé le concert européen, est décidée à rester simple spectatrice de l'extermination par le Sultan des malheureux Arméniens dont, en août i8o/3, le Sultan lui-même évaluait le nombre à un million et M. Hanotaux, dans son récent discours, à trois millions. Mais continuons à examiner les commentaires que Lord Rosebery fit au sujet de la conversation du comte Goluchowski avec l'ambassadeur britannique.
C'est une terrible déclaration, grosse de conséquences. C'est la déclaration par l'Europe de l'abdication de ses droits dans les
affaires de l'Empire ottoman. Voilà donc le résultat auquel nous aboutissons après dix-neuf siècles de christianisme, avec une Europe qui compte le nombre de ses soldats sur le pied de guerre non par milliers, ni par centaines de mille, mais par millions et par millions, en présence d'un empire dont la population n'atteint pas vingt-huit millions d'habitants (i). De telle sorte que nous pouvons dire que l'Europe, dont les habitants croient, avec de très légères différences dans la forme, au même Christ et aux doctrines du même nouveau Testament, va laisser d'autres chrétiens à la merci de Kurdes barbares dirigés ou inspirés par un gouvernement plus barbare encore. Voilà un terrible résultat ! Je ne blâme personne. Je ne demande pas à ce Club, qui est une association politique bien définie, de prononcer un verdict. Je vous demande cependant de ne pas vous désintéresser de la question arménienne et de la considérer comme un des problèmes les plus graves et les plus tristes" de l'histoire de la civilisation. En tout cas, je vous demande de vous souvenir que si les victimes en appellent au peuple anglais, rien ne doit ni ne peut toucher davantage votre cœur que la cause de l'Arménie.
Ces paroles sont très belles et pleines de vigueur. Elles me réchauffèrent le cœur à l'époque où elles furent prononcées. Mais l'orateur, qui reprochait alors au concert européen sa cruelle insensibilité, nous recommande aujourd'hui la conduite qu'il flétrissait si bien à cette époque.
Le comte Goluchowski, parlant au nom du concert européen, a déclaré au monde, dans la dépèche que j'ai citée, que les horreurs qui avaient été commises en Arménie et en Anatolie étaient épouvantables, qu'il s'attendait à voir de plus grands crimes encore se perpétrer jusqu'à « l'extermination complète des malheureux Arméniens ». Il le déplorait pour eux, mais « les hommes d'État pratiques étaient obligés de considérer la question d'un autre point de vue ». Ce qui veut dire que l'Autriche a des intérêts qu'elle considère comme trop importants pour courir le moindre risque de les compromettre en levant le bras pour sauver des millions d'hommes que l'on égorge avec toutes les circonstances capables de rendre leur mort encore plus atroce. Lord Rosebery semble s'être maintenant converti
(i) Si on laisse de côté l'Egypte, les sujets musulmans du sultan (les seuls dont il y ail a tenir compte au point de vue où se plaçait Lord Rosebery) ne sont pas beaucoup plus de seize millions.
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aux doctrines de l'homme d'Etat autrichien. Quelle autre signification puis-je donner au discours d'Edimbourg?
La politique de noire pays est faite de mille intérêts différents; nous ne pouvons pas sacrifier neuf cent quatre-vingt-dix-neuf de ces intérêts à un seul, si grand qu'il puisse être.
Et Lord Rosebery donna plus de force encore à cette déclaration en ajoutant :
Je ne dis pas que je ne serais pas disposé à tirer un jour l'épée pour la défense d'une grande cause et si c'était d'une absolue nécessité. J'ai moi-même, étant ministre, failli déclarer la guerre. Je ne crois pas que tout ministre anglais puisse, avec la charge de défendre des intérêts si considérables, éviter dans tous les cas le risque d'une guerre. Mais je dis que tout ministre qui s'engagerait dans une guerre européenne, sans une nécessité impérieuse et pour défendre autre chose que des intérêts britanniques immédiats, serait un criminel envers son pays, indigne de sa fonction.
Les journaux de Paris nous apprenaient le lendemain que l'occasion de guerre à laquelle avait fait allusion Lord Rosebery s'était produite à cause d'un lambeau de territoire dans le Siam, territoire que Lord Salisbury a d'ailleurs cédé depuis à la France. On voit quel risque était couru : celui d'une guerre avec la France appuyée par la Russie, tandis que l'Allemagne, en embuscade, s'apprêtait à occuper le Transvaal pour s'en faire un point d'appui à sa domination dans l'Afrique Australe. Je vais m'efiforcer de montrer maintenant qu'une action séparée d'un caractère efficace peut être tentée en Turquie sans courir aucun risque réel de guerre. Au contraire, Lord Rosebery courait de cœur léger à un danger qui menaçait gravement l'empire britannique, pour un lambeau de territoire que de simples plénipotentiaires pouvaient attribuer à celle des deux nations qui y avait le plus de droits, un territoire que la France possède aujourd'hui sans que l'honneur ou les intérêts britanniques en aient aucunement souffert ! La plupart d'entre nous se rappellent encore l'indignation ressentie lorsque l'on connut, en 1877, une dépêche envoyée par l'ambassadeur anglais à Constantinople et dans laquelle il disait :
Nous pouvons et nous devons même être indignés par les actes de férocité inutiles autant qu'ahominables qui ont accompagné la
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répression de l'insurrection de Bulgarie, mais le fait que dix ou vingt mille hommes ont été massacrés n'altère nullement cette vérité que des changements dans ce pays ne peuvent s'accomplir qu'au détriment de nos intérêts. Nous avons soutenu une nation que nous ne considérons que comme à demi civilisée, capable de commettre de terribles excès. Le fait qu'elle fait ce dont nous la croyions très capable ne justifie pas un changement de politique qui ne se pourrait opérer qu'au détriment de tous nos intérêts.
Lord Rosebery va beaucoup plus loin que cela. Il admet avec chagrin et horreur, mais il admet tout de même — comme une nécessité politique — l'extermination de milliers et de milliers d'Arméniens, placés sous l'autorité turque, plutôt que de faire courir le plus petit risque aux intérêts anglais. Je sais bien que Lord Rosebery nous a dit qu'il avait placé sa confiance en l'action diplomatique, «forte et désintéressée. » Son énergie, à cette diplomatie, a surtout consisté à jeter des discours enflammés à la tète d'Abdul-Hamid qui, de son côté, a trouvé encore plus d'énergie pour faire massacrer les Arméniens. Lord Rosebery pourrait aussi bien compter sur l'action diplomatique pour enlever à un tigre ses instincts carnassiers. C'est aussi ce que dit le comte Goluchowski dans la dépêche qui fit une si grande impression sur Lord Rosebery. « On a adressé, disait-il, toutes les observations possibles au Sultan et Son Excellence ne voit pas bien ce que l'on pourrait lui dire qui ne lui ait pas été plusieurs fois répété. » Que les intérêts de l'Autriche pussent souffrir? que périssent plutôt tous les Arméniens !
Les intérêts britanniques sont-ils seulement matériels, consistent-ils seulement en livres sterling, en shillings, en pence et en extension territoriale ? Le devoir et l'honneur ne constituent-ils pas. eux aussi, des intérêts? Lord Rosebery nie que nous soyons tenus par des obligations envers les Arméniens ni que notre devoir nous commande de leur porter secours. Voici ce qu'il dit dans son discours d'Edimbourg à ce sujet :
M. Gladstone prétend que nous sommes, par la Convention de Chypre, obligés d'intervenir et que si, ayant — je crois rapporter exactement ses paroles — certaines responsabilités nous n'y faisons pas face parce que les autres Puissances nous en empêchent, nous devrons alors rayer le mot honneur de notre dictionnaire.
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J'ai toujours jugé et j'ai toujours agi selon cette idée, étant au ministère des affaires étrangères, que le Sultan ne remplissant pas ses engagements nous étions de noire côté relevés des
nôtres.
Et les Arméniens? « Ces brebis qu'ont-elles fait », comme dit l'Evangile? N'avons-nous donc pas envers eux des obligations? Par le Traité de San Stefano la Russie obligeait le Sultan à accorder des réformes satisfaisantes aux Arméniens. Mais elle savait ce que valent les promesses turques, c'est pourquoi elle décida que les troupes russes occuperaient l'Arménie jusqu'à ce que les réformes eussent été accomplies. Le Congrès de Berlin, sur l'initiative de l'Angleterre, décida — après que la Russie eut, de mauvaise grâce d'ailleurs, donné son assentiment— que l'on devait s'en rapporter aux promesses du Sultan pour ce qui était du Traité de San Stefano. Ce fut encore l'Angleterre qui assura à la Russie que le concert européen veillerait à ce que les Arméniens n'eussent pas à souffrir de l'évacuation de leur pays par les troupes russes. La Russie accepta.
Et maintenant Lord Rosebery nous assure que le Sultan n'ayant pas rempli ni même jamais essayé de remplir ses engagements nous sommes déliés des nôtres ! Voilà qui est étonnant ! Oublie-t-on que les délégués de l'Arménie furent admis à représenter leur pays au Congrès de Berlin et que le Congrès leur promit la protection de l'Europe ? Est-ce que les Arméniens nous ont relevés des engagements deux fois pris par nous lors du Traité de Berlin et lors de la Convention de Chypre ?
Lord Rosebery a-t-il toujours pensé que la Convention anglo-turque fut lettre morte, qu'elle était mort-née ? Le passage suivant de son discours au Eightj- Club, en mars dernier, nous fournit la réponse :
Si nos forces peuvent si peu répondre aux besoins, pourquoi avons-nous signé la Convention nous donnant l'obligation de protéger ces frontières? Pourquoi avons-nous pris spécialement et avec solennité l'engagement de faire respecter la Convention de Chypre pour la protection des malheureux chrétiens d'Orient? Devons-nous admettre que nous n'avons pas les moyens de la faire respecter maintenant alors que nous pouvions le faire en 1878? Vous savez
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bien qu'au contraire nos moyens d'action sont trois fois plus grands... En voilà assez pour ouvrir les yeux d'un certain nombre d'entre nous.
La Convention anglo-turque ne nous offre pas le seul exemple du changement d'attitude de Lord Rosebery. J'ai démontré clairement que jusqu'à la veille du discours de M. Gladstone à Liverpool, Lord Rosebery fut un chaud partisan de « Faction séparée ». dans le cas où le concert européen ne réussirait pas à arrêter Abdul-Hamid dans le cours de ses sanglants exploits. Ceci me semble bien ressortir des faits tels que je viens de les exposer. Mais nous n'avons pas que des suppositions et des rapprochements. En effet, le i5 août iHcp. Lord Rosebery fit un discours à la Chambre des Lords dont il importe de relever le passage suivant :
Nous arrivons maintenant à cette autre question dont le précédent gouvernement à beaucoup eu à s'occuper — la question d'Arménie. Elle a dépassé les questions de parti. Je ne doute pas un instant que le noble marquis (i) ne voie aussi bien que nous la nécessité d'exiger du Sultan des garanties réelles et permanentes contre le renouvellement des atrocités qui ont frappé d'horreur la conscience de l'Europe. Je crois qu'une action dans ce sens est aussi nécessaire dans l'intérêt du gouvernement du Sultan luimême que pour la protection des malheureux chrétiens d'Asie Mineure; car une chose est certaine, c'est que le renouvellement de ces atrocités abrégerait l'existence du gouvernement du Sultan. parmi les nations civilisées où il se trouve placé.
Je sais bien qu'il n'est pas aisé de maintenir l'accord entre les Puissances. Il est possible, comme nous l'avons lu dans les journaux, que les gouvernements de la France et de la Russie n'aient pas à tort craint de réveiller le terrible fantôme de la Question d'Orient en prenant des mesures vigoureuses de concert avec nous, mais je crois (et j'espère que tel n'est pas le cas) que si cela ('lait, le noble marquis, même en agissant seul et d'une façon énergique pour régler l(i question, verrait qu'il a derrière lui non un parti, quelque puissant qu'il puisse être, mais la nation tout entière.
Voici qui va beaucoup plus loin que tout ce qu'a pu dire M. Gladstone dans son discours de Liverpool. En recommandant, de sa place de leader de l'opposition cl d'ex-Premier. cette
(i) Lord Salisbury. (.Y. du I .
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« action isolée », Lord Rosebery n'a pas soin d'entourer la proposition îles précautions qu'employa M. Gladstone. De plu^ celui-ci ne croyait pas que Ton courût aucun risque de guerre à suivre la Ligne de conduite qu'il ne recommandait qu'en dernier ressort.
Lord Rosebery. lui. ne croyait pas seulement que L'action isolée qu'il recommandait alors pourrait nous faire courir les risques d'amener une guerre européenne. Il croyait à la certitude de cette guerre. Et maintenant il nous dit que « tout ministre anglais qui s'engagerait dans une telle guerre sérail un criminel envers son pays ».
Je suis très perplexe. Ma perplexité augmente encore lorsque j'apprends ensuite que Lord Rosebery a abandonné son poste de leader du parti libéral parce que, dans son discours de Liverpool. M. Gladstone avait apporté son appui à une politique qui était celle-là même que le leader du parti libéral avait recommandée à la Chambre des Lords, dans un langage moins modéré que le sien.