‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 26 sur 50 · EXAMEN DE LA POLITIQUE D' « ACTION ISOLÉE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE LA POLITIQUE D' « ACTION ISOLÉE

Cherchons maintenant les avantages que présente la politique « d'action isolée » ou « d'action séparée », selon les expressions de Lord Rosebery, car je ne crois pas que M. Gladstone les ait employées et, pour ma part, je ne l'ai lait qu'en critiquant les discours et les lettres de Lord Rosebery. En effet, ce sont là des termes auxquels on peut prêter des significations diverses. Il est malheureux que Lord Rosebery n'ait pas dit quel sens exact il leur donnait. Selon lui. « l'action isolée » (et c'est cette idée qu'il est arrivé à faire partager par une partie de l'opinion publique) consisterait dans le passage des Dardanelles par la Hotte anglaise, la prise ou le bombardement de Constan-

tinople.

Je déclare que, pour ma part, je n'ai jamais entendu personne sensée émettre semblable proposition. M. Gladstone ne fa certainement jamais faite. Si l'on peut admettre comme un axiome incontestable (et tout ce que j'ai dit dans ce volume le prouve) que le Sultan n'améliorera jamais la situation des chrétiens de son empire s'il n'y est obligé par une fore extérieure, il est d'autre part évident que cette action coercitive n'a aucun besoin de prendre d'autre l'orme que celle de la menace, consistant dans un ultimatum auquel le Sultan aurait à répondre dans un délai fixé. Cet ultimatum serait présenté par toutes les Puissances, ou même par une seule d'entre elles au nom de toutes les autres, ou seulement au nom de la majorité. Le pouvoir de déclarer la guerre ou même d'accepter une déclaration de guerre n'appartient pas, ainsi que je l'ai montré, au Sultan

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niais au Sheikh-ul-Islam. Ceci est. entre parenthèses, une des preuves irréfutables que le Sultan n'a pas droit au titre de khalife, puisque la prérogative de déclarer la guerre ou de maintenir la paix appartient en propre au khalife. Commandeur des Croyants.

Quand le khalifat fut aboli, ee droit passa à l'Uléma, dont les membres sont maintenant gardiens de la Loi et de la Religion dans tous les pays musulmans où ils exercent leur influence par l'intermédiaire du grand Mufti ou Sheikh-ul-Islam. Il est écrit dans le Multeka — qui est pour les Turcs ce que les décrets du Vatican sont pour les catholiques, c'est-à-dire une loi religieuse sans appel — que le Sultan ne peut déclarer la guerre, même en cas de légitime défense, sans le fetva du Sheikhul-Islam. dont l'importance est aussi grande que celle d'une bulle papale. Jamais le Sheikh-ul-Islam ne sanctionne une déclaration de guerre s'il n'est absolument sûr que les ressources du Sultan sont suffisantes pour offrir des chances de succès à la cause de la Turquie. Le fetva est un préliminaire tellement indispensable à tout acte politique du Sultan qu'en réalité, s'il essayait de s'en passer, il serait déclaré infidèle par un fetva du Mufti, ce qui suffirait pour soulever contre lui la soldatesque et la populace et. par conséquent, amènerait sa chute immédiate du trône ( i).

Lors de la guerre de 1877, le Sultan fut obligé de demander la permission du Sheikh-ul-Islam pour pouvoir accepter la déclaration de guerre du Tsar, et la permission ne lui fut accordée qu'après qu'il eut assuré l'Uléma que le pays possédait les ressources nécessaires pour résister à l'ennemi et qu'il y avait des chances de succès.

Les nations européennes commettent donc une erreur fondamentale dans leurs relations avec le Sultan, en le traitant comme un homme absolument libre de ses actes, ce qui est faux. Le fetva de l'Uléma peut en un instant délier ses sujets de tout lien de fidélité envers lui et pas un soldat de son armée ni

(1) VoirEton, Survcy of the Turkish Empire, édition de 1809, page 122. Un des meilleurs livres qui aient jamais été écrits sur la Turquie. L'auteur passa plus de vingt ans dans les diverses parties de la Turquie et de la Russie comme fonctionnaire, et lit une étude très approfondie de la Question d'Orient.

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même un de ses gardes du corps, si bien payés et si choyés, n'oserait tirer un coup de fusil pour le défendre.

J'insiste sur ce fait essentiel, car c'est là ce qui montre la nécessité absolue d'une action coercitive. Le Sultan ne peut pas résistera un ultimatum envoyé par une Puissance qui dispose de forces supérieures aux siennes. Or. toute Puissance navale, même le Danemark ou la Grèce, est supérieure sur mer à la Turquie et peut paralyser sa puissance, car il ne possède [tas un seul vaisseau de guerre en état de combattre. J'ai vu, il y a quatre ans, sa flotte pourrissant à la Corne d'Or, sans équipages et sans armements. Aucun de ses navires de guerre n'était en état de prendre la mer pour porter au nouveau khédive le firman d'investiture et il fut obligé d'envoyer son propre yacht. Pour s'expliquer ceci, il faut se rappeler que la flotte prit une part active dans la révolution de palais qui amena la déposition de l'oncle du présent Sultan. Depuis, Abdul-Hamid, craignant qu'un autre. n'employât contre lui le moyen qu'il avait employé contre son prédécesseur, a laissé pourrir sa flotte, complètement désarmée, reléguée au fond de la Corne d'Or. Il est donc à la merci de la plus petite Puissance de l'Europe. Je me permettrai de suggérer plusieurs espèces «d'action isolée» que l'Angleterre pourrait adopter sans courir le moindre risque de déchaîner une guerre. D'abord nous avons la proposition de 1880 et d'après laquelle la flotte anglaise devait s'emparer de quelque port turc et le garder jusqu'à ce que le Sultan se fût soumis aux volontés de l'Europe. En même temps. l'Angleterre promettait d'évacuer la ville, par elle occupée, une fois que le Sultan se serait soumis et s'engageait à ne tirer aucun avantage personnel de la situation. Je serais très surpris d'apprendre que les Puissances s'opposent à une proposition aussi modérée, dont l'effet serait certainement d'amener le Sultan à la raison sans que l'on fût obligé de tirer un seul coup de canon et servirait même les intérêts de l'égoïste Autriche en prolongeant le statu quo. Cette proposition ne pourrait pas, en tout cas, porter ombrage à aucune Puissance ; encore bien moins aucune d'elles pourrait-elle y trouver un casus belli contre nous.

Mais supposons que les Puissances, par jalousie, rejettent la proposition britannique. Lord Salisbury pourrait offrir alors qu'un autre membre du concert européen prit l'initiative de

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l'action par lui suggérée. Je ne puis croire que les Puissances seraient assez folles pour s'opposer à l'action de n'importe laquelle d'entre elles, entourée que serait cette action des garanties que j'ai spécifiées. Cependant supposons-le. Eh bien! Lord Salisbury pourrait encore émettre une proposition semblable à celle qui fut faite à la Conférence de Constantinople en 1877 par quelques-unes des Puissances, qui demandèrent que des troupes suisses occupassent la Bulgarie ; de même aujourd'hui le Danemark ou la Grèce pourraient occuper une partie du territoire ottoman jusqu'à ce que le Sultan eût accepté les propositions des Puissances pour la protection de ses sujets chrétiens.

Ces diverses propositions venant spécialement du gouvernement anglais montreraient ses intentions pacifiques et désintéressées. Si, ce que je ne crois pas, tous ces projets étaient repoussés parles Puissances, le gouvernement anglais pourrait en revenir aux droits qu'il tient des traités et qui l'autorisent à s'assurer une garantie matérielle (en même temps qu'elle fournirait aux Puissances toutes les garanties qu'elles demanderaient) afin d'obliger le Sultan à remplir ses obligations. Comment peut-on croire que les Puissances se coaliseraient pour s'y opposer par la force des armes ? Est-il concevable qu'elles veuillent créer un précédent aussi dangereux dans le droit international, empêchant une Puissance de faire respecter, sans le consentement des autres, les droits qu'elle tient des traités, par la force des armes, même si elle fournit, comme la Russie le fit en 18-7 à l'égard de l'Angleterre, toutes les garanties nécessaires. Ce n'est pas chose croyable. Il est encore plus invraisemblable que la Triplice et la Duplice, pour employer la phraséologie continentale, s'unissent contre l'Angleterre pour l'empêcher d'accomplir sans arrière-pensée ce qu'elles déclarent toutes désirer. Le trait qui caractérise les relations «les Puissances continentales, c'est la défiance qu'elles ont les unes des autres.

La trahison, récemment connue, et dont Bismarck s'est rendu coupable envers ses collègues de la Triplice, rend impossible une entente de ces Puissances contre l'Angleterre, surtout lorsqu'elles seraient convaincues que celle-ci n'a pas de desseins égoïstes. Quoi qu'en dise la presse de Berlin et de Vienne,

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je crois que l'Angleterre est certainement le pays dont Ton suspecte le moins les intentions en ces matières.

D'autre part, la Duplice et la Triplice sont à peu près de forces égales etl'épée de la Grande-Bretagne, jetée d'un côté ou de L'autre de la balance, la ferait pencher complètement de ce côté-là. Pouvons-nous croire que l'un des deux commettrait L'imprudence de donner à l'autre un avantage énorme en s'aliénant à jamais la puissance contre laquelle il proposerait une coalition ? Je puis difficilement m'imaginer l'état d'esprit de ceux qui peuvent croire un instant à une chose aussi impossible. Trois des Grandes Puissances faisaient des objections à la proposition de l'Angleterre de saisir Smyrne en 1880, et cependant aucune ne s'y opposa par la force. Il fut alors suffisant que les intentions anglaises fussent connues pour que le Sultan se soumit. Il en serait de même aujourd'hui.

Un autre exemple d' « action isolée » peut être donné dans le refus que lit Lord Salisbury de bloquer la Crète, ce qui. loin d'amener la guerre, l'évita. Ce n'est pas. en effet, au concert européen, comme l'ont dit Sir Michael-Hicks Beaçh et M. George Curzon, que nous devons alors la pacification de la Crète, mais à Lord Salisbury. qui n'hésita pas à agir

seul.

Nous désirons certainement tous agir d'accord avec le concert européen, mais l'action isolée dune Puissance peut être, comme elle Ta déjà été. le moyen à employer parfois pour faire agir ensuite tout le concert. Il sera toujours temps de parler du danger d'une guerre quand la Triplice et la Duplice nous informeront quelles sont tombées d'accord contre nous. « Quand le ciel tombera, il y aura bien des alouettes de prises. » Et je ne croirai à cette menace de guerre, pour une raison aussi futile, que lorsque nous aurons l'assurance que les Puissances, hostiles les unes aux autres comme elles le sont, nous en informeront. Les Livres Bleus, comme je vais le prouver, ne laissent rien apercevoir qui puisse faire croire à cette éventualité. Je suis patriote; mais je ne crois pas qu'il soit très patriotique de renoncer à des droits qui vous sont conférés formellement par les traités sous prétexte que les autres Puissances vont se liguer contre vous pour vous empêcher de les faire valoir. Cette façon d'agir serait, selon moi. la meilleure pour amener

une coalition contre nous. L'Évangile nous dit que lorsqu'on nous frappe sur une joue il faut tendre l'autre. Mais je ne connais aucun précepte chrétien qui nous ordonne d'offrir nos joues aux coups avant que personne ne nous ait menacé de nous frapper. N'est-ce pas cependant cela que veulent nous faire faire ceux qui s'efforcent de semer la panique parmi nous ? Je ne puis me figurer une politique plus apte à diminuer notre influence en Europe.

Pour mettre les choses au pire et si je dois envisager une éventualité chimérique, permettez-moi de croire qu'il n'y aurait aucune honte ni aucun déshonneur à refuser de nous battre seuls contre toute l'Europe; mais il y aurait une grande honte et il serait déshonorant de rester membre d'un concert européen qui approuverait la politique féroce et abominable du comte Goluehowski. proposant d'assister les bras croisés, quoique naturellement « désolés ». à l'extermination des Arméniens par le Sultan.

Lord llosebery admettrait-il que l'Angleterre fasse partie d'un concert européen qui accepterait les propositions de l'Autriche limitant l'action de l'Europe à des remontrances au Sultan, remontrances qu'elle reconnaît elle-même être parfaitement inutiles'.' Il semblerait que oui. d'après ses discours d'Edimbourg et de Colchester. Il fait même des objections à la proposition qui a été faite de rappeler notre ambassadeur à Constantinople et donne à l'appui les raisons suivantes :

Je dois déclarer que je suis opposé à la proposition que Ton a laite de rappeler noire ambassadeur de Constantinople. D'abord cela signifierait notre retrait du concert européen et nécessiterait Le transfert «le nos intérêts dans les mains de l'ambassadeur de quelque nation amie. Mais si amie que puisse être cette Puissance, je préférerais que nos intérêts restassent coniiés à notre propre ambassadeur, surtout quand je considère le ton général de la presse européenne.

Ensuite, en agissant de la sorte, nous perdrions le seul moyen qui nous reste d'exercer quelque influence sur la politique du Sultan.Vous pouvez dire que ce moyen est bien faible et bien inefficace mais je regarderai à deux fois avant de l'abandonner, surtout quand je me remis compte de l'état de choses présent en Orient. Le retrait de notre ambassadeur aurait un autre effet déplorable; il rendrait

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