EXAMEN DE LA POLITIQUE I) « ACTION [SOLEE » I
pour ainsi dire tout à fait inutiles nos consuls d'Asie Mineure et même de tout l'Empire ottoman.
N'ayant plus que des fonctions commerciales, ils seraient sans cesse contrariés et harcelés par les autorités turques, tandis que maintenant du moins ils servent de punies et de conseils aux Arméniens, qui comptent toujours sur le secours de l'Angleterre. C'est par eux et par eux seuls que nous obtenons des renseignements exacts sur la situation des malheureux Arméniens.
Je déclare donc que je suis tout à fait opposé au rappel de l'ambassadeur, dont je viens de montrer quels seraient les effets. Mais j'irai encore plus loin. Suivre cette politique serait un des moyens les plus rapides pour amener, sans le vouloir, la guerre.
Le retrait d'un ambassadeur et la remise de ses passeports à un ambassadeur étranger constituent en somme un grand affront fait par une Puissance à une autre.
Examinons ces arguments. « D'abord eela signifierait le retrait de l'Angleterre du concert européen. Mais si l'Autriche y domine comme elle l'a fait jusqu'ici, notre présence ne servira qu'à sanctionner la politique qui aboutit à l'extermination des Arméniens. Personne n'a recommandé cette mesure consistant dans le rappel de notre ambassadeur autrement que comme une décision prise en dernier ressort, alors que serait évident l'échec complet des efforts diplomatiques. Ces efforts ont été, ces dernières années, sans cesse suivis par de nouveaux crimes du Sultan. L'impunité perpétuelle, sanctionnée par la présence des ambassadeurs, l'a enhardi, comme un tigre qui. ayant une ibis goûté au sang humain, avance par bonds dans sa carrière de meurtre. X'est-ce pas une honte, pour ne pas dire plus, que la Reine de ce grand pays ait à reconnaître comme égal et à considérer comme un frère le plus grand criminel du dix-neuvième siècle, le misérable assassin auprès ducjuel Jack l'éventreur luimême semble presque un honnête homme ? Il y a un an que les ambassadeurs de Constantinople lui jetèrent à la l'ace l'accusation d'avoir au moins sanctionné, sinon ordonné, les massacres qui avaient eu lieu jusque-là. Sachant que leurs accusations resteraient à l'état de réclamations sur le papier, il put prendre avantagede son triomphe surla chrétienté pour ordonner de nouveaux massacres jusqu'à ce que. satisfaisant enfin sa soif de sang, de plus en plus près de l'Europe, il eût ensanglanté, sous les yeux des ambassadeurs, les rues de sa capitale par le massacre
d'hommes, de femmes et d'enfants innocents. Il y a huit mois, Lord Salisbury déclara que le Sultan « avait triomphé sur toute la ligne ». La ligne s'est terriblement étendue depuis et le triomphe du Sultan a crû, pari passu, en même temps que s'accroissaient ses crimes impunis.
Permettra-t-on que cela continue jusqu'à ce que le dernier Arménien ait été égorgé et que l'égorgeur étende ses massacres aux autres sujets chrétiens de son empire? L'Angleterre vat-elle rester tranquillement dans un concert européen qui tolère de semblables crimes? Je vois que Lord Hosebery répond affirmativement ! Il se déclare admirateur de Cromwell. Croitil que Cromwell eût continué à accréditer un ambassadeur auprès d'un monstre semblable au Sultan? Ce qui attriste et étonne, c'est que l'Europe civilisée puisse rester insensible à la honte de voir les relations diplomatiques continuer tranquillement avec l'homme que les ambassadeurs des Grandes Puissances ont deux fois marqué au fer rouge — il va un an et de nouveau lors des récents massacres de Constantinople — l'accusant des crimes les plus grands et les plus elfrayants qui soient dans l'histoire du dix-neuvième siècle.
Comme les raisons données par Lord Hosebery pour maintenir les relations diplomatiques sont de peu d'importance comparées à la honte qu'il y a à les continuer plus longtemps ! Mais examinons-les une à une.
Le rappel de notre ambassadeur réduirait les fonctions des consuls anglais en Asie Mineure à de « pures fonctions commerciales ». Mais, pendant ce règne de la terreur, leurs fonctions n'ont-elles pas été exclusivement commerciales? Ont-ils empêché un seul massacre? Aucun, quelque zélés et braves qu'ils se soient montrés. Les délégués consulaires et l'infâme commission turque ont fait beaucoup de mal et aucun bien. L'argument de Lord Hosebery montre que, quelque intelligent qu'il soit, il a une singulière ignorance du caractère oriental en général, du caractère du Sultan en particulier. Celui-ci est un homme dont la lâcheté égale la cruauté, et la défiance, qui est une caractéristique générale du tempérament oriental, est. dans la personne d'Abdul- Hamid, encore augmentée parses perpétuelles et lâches terreurs. L'inconnu est pour lui plein de dangers. Semblable à une bète de proie traquée, il soupçonnerait qu'une cessation de relation-
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diplomatiques cache quelque piège redoutable et craindrait de
recevoir quelques coups au moment où il ne s'y attendrait pas. Chaque mouvement de la flotte anglaise le ferait trembler. Tant que l'Angleterre reste dans le concert européen il est tranquille. 11 considère qu'elle est un peu dans la situation de l'éléphant sauvage entouré et contenu par cinq éléphants apprivoisés. Son succès sans précédent lui donne tellement confiance en ses propres ruses, qu'il pense pouvoir continuer à se moquer de John Bull ad libitum, tant qu'il y a un ambassadeur anglais à Constantinople et un ambassadeur turc à Londres. N'ayons plus de relations avec lui, et l'incertitude où il sera des mouvements de l'Angleterre, l'ignorance forcée où il sera de nos actions, auront plus d'effets sur lui que toute « la forte pression diplomatique » dans laquelle Lord Rosebery a tellement confiance.
Mais nos consuls, ajoute Lord Rosebery, « forment le seul canal par lequel ont pu arriver jusqu'au monde civilisé, des renseignements sérieux sur les malheureux Arméniens ». Ceci est un argument que Lord Rosebery ferait mieux de ne pas employer, car, étant au ministère d'abord à la tète du département des Affaires étrangères, puis comme premier ministre, il prit grand soin qu'aucun rayon de lumière ne nous vint d'Asie Mineure par l'intermédiaire des rapports consulaires. L'on demanda avec instance et à plusieurs reprises, dans la presse et à la Chambre des Communes, que fussent publiés les rapports de nos consuls, mais à tous ces appels il répondit par le silence ou par des refus brefs et péremptoires. Nous pouvons donc, à mon avis, passer sur cet argument.
La dernière objection que fait Lord Rosebery au rappel de notre ambassadeur auprès de la Porte, c'est que ce serait là, « en somme, un grand aifront fait par une Puissance à une autre ». Un aifront fait par la Grande-Bretagne à Abdul-Hamid ! Avons-nous à juger de notre devoir d'après les susceptibilités de cet individu? Ou Lord Rosebery a-t-il peur qu' Abdul-Hamid nous déclare la guerre...?
Je pense avoir maintenant démontré que ni M. Gladstone, ni aucune autre personne de bon sens, sympathique aux Arméniens, n'a jamais émis ou suggéré aucune proposition qui pût amener une guerre européenne ; tandis qu'au contraire Lord
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Rosebery a défendu longtemps une certaine politique d'action isolée qui était bien plus de nature à déchaîner une guerre européenne que celle dont parle M. Gladstone dans son discours de Liverpool. Certainement que ce que M. Gladstone était le plus en droit de demander, c'était de voir son successeur et ami. Lord Rosebery. le consulter avant de l'accuser d'avoir fait dans son discours l'apologie d'une politique qui forcerait le ministre qui s'y conformerait à commettre un crime contre son pays. Etait-ce loyal de venir, sans avoir pris aucun renseignement, rendre M. Gladstone responsable de la démission de Lord Rosebery du poste de leader du parti libéral? Quel était le crime de M. Gladstone? Etait-ce d'avoir prononcé un discours ? Lord Rosebery ne peut pourtant pas prétendre que M. Gladstone, parce qu'il s'était retiré de la vie politique, devait garder pour toujours le silence sur toutes les questions d'intérêt public. Est-ce que M. Gladstone avait, dans ce discours, attaqué la politique de Lord Rosebery? Au contraire, il s'abstint de commentaires à son égard et la politique qu'il défendit peut bien moins que celle défendue par Lord Rosebery il y a un an. être accusée d'offrir les inconvénients d'une action isolée. De plus. Lord Rosebery. étant leader de l'opposition, n'était nullement responsable du discours de M. Gladstone. Si quelqu'un avait le droit de se plaindre de l'intervention de M. Gladstone, c'était Lord Salisbury. Mais celui-ci ne se plaignit pas et je n'ai aucune raison de croire qu'il ait même regardé le discours prononcé cette année par M. Gladstone à Liverpool ou celui .qu'il prononça l'année dernière à Chester comme ayant un caractère d'hostilité contre son action diplomatique. Il sait que le but poursuivi était au contraire de l'appuyer. Lord Rosebery se plaint-il de ce que M. Gladstone a rallié derrière Lord Salisbury les forces libérales, donnant ainsi à ce dernier une force que jamais n'eut jusqu'ici aucun premier ministre? Sous l'inspiration de M. Gladstone, la nation a donné à Lord Salisbury le pouvoir d'un dictateur. — pouvoir si grand qu'il pourrait faire démissionner celui de ses collègues qui voudrait s'opposer à ses desseins et ne s'en trouver que plus fort. C'est une position exceptionnelle qu'occupe Lord Salisbury à laquelle est attachée une responsabilité unique. Ce-
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pendant ce ne devait pas être un sujet de plainte pour Lord Rosebery, puisqu'il a déclaré à Colchester que sa politique était celle de Lord Salisbury. En somme, je dirai que je ne puis trouver dans le discours de M. Gladstone une justification à la démission de Lord Rosebery, pas plus qu'à l'attaque qu'il fit ensuite contre M. Gladstone à cause de son intervention.
Qu'il considérât que sa situation de leader du parti libéral était devenue intenable pour diverses raisons, c'est ce qu'il n'essaya même pas de cacber et, selon mon humble opinion, il aurait de beaucoup fortifié sa situation s'il avait donné les vrais motifs de sa démission au lieu de vouloir faire de M. Gladstone le bouc émissaire.