CHAPITRE XYI
LA PRÉTENDUE COALITION CONTRE L'ANGLETERRE
Considérons maintenant sui* quelles bases s'établirait eette coalition contre l'Angleterre. Lord Rosebery déclare à Edimbourg qu' « il y avait chez les Grandes Puissances — chez toutes ou du moins presque chez toutes — une entente absolue et définitive pour s'opposer par la force à toute action isolée de l'Angleterre en Orient ». Il ajoutait : « Un accord règne certainement en Europe, mais cet accord est conclu contre nous. » Au Eighty Club, le 3 mars dernier. Lord Rosebery déclarait : « Le i3 août, Lord Salisbury reçut un télégramme de Saint- Pétersbourg lui annonçant que, dans aucun cas, la Russie n'approuverait ni même ne permettrait une action vigoureuse de l'Angleterre seule à propos de l'Arménie. » Dans une lettre datée du 17 septembre, Lord Rosebery parle de la déclaration que la Russie fit en 189.5 qu'elle s'opposerait à l'action séparée de n'importe laquelle des Puissances ; ce qui est, comme il l'explique dans une lettre du 26, une allusion à la déclaration du prince Lobanoff telle qu'elle fut transmise dans la dépêche du 9 — déclaration qui. d'après Lord Rosebery « est parfaitement claire pour ceux qui comprennent le langage diplomatique ».
C'est donc sur ces laits seuls que Lord Rosebery s'appuyait, selon ses propres déclarations, jusqu'à ce qu'il prononçât son discours de Colchester. trois semaines après. Dans ce discours il déclara savoir qu'existait la redoutable coalition en question qui devait s'opposer par la force à toute action
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isolée de l'Angleterre. Avait-il reçu de nouveaux renseignements qui lui permettaient de connaître autre chose que ce que nous apprenaient les Livres Bleus ? J'ai de bonnes raisons de croire que le seul fait nouveau qu'il connut — c'était le seul qu'il y eût — était le suivant : lors de leur récent entretien à Vienne, le prince Lobanoff et le comte Goluehowski avaient été d'accord pour juger que l'on pouvait maintenir le statu quo en Turquie pendant quelques années encore et s'étaient engagés mutuellement à employer toutes les ressources de leurs gouvernements dans ce but. Par cet accord les deux Puissances s'engageaient à résister à toute action isolée dont le résultat serait de détruire le statu quo territorial. Elles n'étaient pas obligées de s'opposer à toutes autres formes d'action isolée d'une Puissance. J'ai attiré l'attention publique sur ce point important à la fin de septembre et quelques jours après (29 septembre) le correspondant du Times à Vienne confirmait officiellement mes déductions d'après des renseignements de source officielle. Le gouvernement autrichien déclara formellement que la Russie et l'Autriche s'étaient seulement engagées à « maintenir le statu quo territorial en Turquie » et. ajoutait-il. elles ne s'opposeraient pas au passage des Dardanelles par la flotte anglaise si, en les forçant, celle-ci n'avait pas l'intention de modifier le statu quo.
Nous sommes ainsi ramenés aux déclarations du prince Lobanofl' en date des 9 et i3 août 1895, comme à l'unique source de la sensationnelle affirmation de Lord Rosebery : « toutes ou presque toutes les Grandes Puissances d'Europe s'opposeraient par la force des armes à une action isolée de quelque espèce qu'elle fût, de la part de l'Angleterre ».
Examinons ces déclarations.
Rapportant une conversation avec le prince Lobanoff. le 9 août 1896, l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg écrit :
J'ai demandé au prince Lobanoff jusqu'à quel point le gouvernement russe était décidé à exercer une pression sur le Sultan dans le cas où il réinsérait d'agir. Son Excellence me répondit qu'elle m'autorisait à assurer Votre Seigneurie que l'idée d'employer la force répugnait personnellement à l'Empereur, et, comme je lui renouvelais, dans la suite, ma question, Son Excellence nie dit que
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l'emploi de la force par l'une quelconque des Puissances déplairait également au gouvernement russe.
Quatre jours plus tard (i3 août), l'ambassadeur écrit :
Le prince Lobanoff m'a déclaré en réponse à la question que je lui ai posée (jusqu'à quel point le gouvernement impérial serait disposé à imposer les réformes au Sultan), (pie l'Empereur autanl que lui-même étaient très nettement opposés à l'emploi de la force par une seule ou par l'ensemble des Puissances.
Ici done nous saisissons l'origine de eette opinion de Lord Rosebery qu'il y a une alliance de toutes ou de presque toutes les Grandes Puissances pour nous attaquer dans le cas d'une « action isolée » de notre part. Mais il n'y a là aucunement les preuves de cette coalition contre nous. Au contraire il ne s'agit nullement de l'Angleterre. Le gouvernement russe se déclarait simplement opposé, il y a quatorze mois, à l'emploi de la force contre le Sultan par une seule des Puissances autant que par toutes, et alors qu'il s'agissait de lui imposer un plan de réformes impraticables. Il ressort des Livres Bleus que par l'emploi de la force le prince Lobanoff entendait l'invasion de l'Empire ottoman par une armée ou l'occupation de Constantinople par des forces navales. La Russie avait conçu des soupçons (et non sans raisons) sur les intentions de la Triple Alliance et de l'Angleterre. Aussi s'opposait-elle à une action qui pouvait avoir pour résultat de renverser l'Empire turc ou se terminer définitivement par l'occupation de Constantinople à la suite d'un eoup de main.
La Russie avait eu probablement vent du complot (dont nous avons parlé dans un chapitre précédent) que l'Autriche et l'Allemagne étaient en train de tramer contre elle : il s'agissait d'entraîner l'Angleterre dans une combinaison navale avec la Triple Alliance. Le but dernier était l'écrasement des flottes russe et française et par suite la délivrance de l'Autriche et de l'Allemagne du cauchemar de la Double Alliance, tandis que l'Angleterre eût été attirée dans la Triple Alliance qui n'aurait plus eu à redouter aucune combinaison hostile. Mais rien dans aucune des déclarations du prince Lobanolf ne peut faire supposer qu'il dût s'opposer à une
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action séparée du genre de celle que la Russie elle-même sanctionna en 1880, c'est-à-dire la prise d'une garantie matérielle par une des Puissances qui ne serait pas nécessairement l'Angleterre, qui pouvait être la Russie elle-même.
J'ai déjà fait remarquer que Lord Rosebery avait attribué aux paroles du prince Gortchakoff un sens qu'elles ne comportaient nullement et avait essayé de justifier sa traduction en faisant allusion au « langage de la diplomatie », ce que je déclarais ne pas comprendre. J'oserai arguer, humblement, que je n'ai pas pendant vingt ans étudié l'histoire de la Question d'Orient dans les documents diplomatiques de la Grande-Bretagne, de la France, de la Russie, de l'Italie, et en outre occasionnellement de l'Allemagne et de l'Autriche sans avoir acquis quelque connaissance du langage diplomatique, et je puis dire par expérience que la langue de la diplomatie est tout simplement la langue de la grammaire et du sens commun, plus ou moins claire et plus ou moins obscure selon le talent littéraire du diplomate, et qu'elle n'a rien d'une franc-maçonnerie linguistique. Cependant essayons de le prouver.
En 1876-77 la question de l'action coercitive ayant été agitée comme elle l'est actuellement dans les chancelleries d'Europe. Lord Derby, alors ministre des affaires étrangères, fut questionné à plusieurs reprises comme l'a été le prince Lobanoff l'année dernière, pour savoir si l'Angleterre accepterait l'emploi de mesures coercitives pour obliger le Sultan à accomplir des réformes importantes en Bulgarie. Je donnerai la réponse qu'il fit en trois occasions différentes. A une députation anglaise il déclara :
Nous n'interviendrons pas ; nous ferons tous nos efforts si c'est nécessaire pour décourager les autres de tout projet d'intervention.
Dans une dépêche à l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg, il dit :
L'ambassadeur de Russie est venu me rendre visite et m'a demandé si. dans le cas où la guerre éclaterait entre la Turquie et la Serbie, le gouvernement de Sa Majesté avait l'intention, ainsi qu'il avail été amené à le penser, de donner son adhésion à une politique de stricte et absolue non-intervention. J'ai dit que, sans aucun
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doute, telle était la situation mais qu'il fallait qu'il lût bien compris que le gouvernement de Sa Majesté ne prenait aucun engagement de s'abstenir, dans la suite, de toute intervention au cas où, ce que cependant je n'envisage pas connue probable, les autres Puissances tiendraient une autre conduite (i).
Le joue qui précéda l'ouverture de la Conférence de Constantinople. Lord Derby écrivit à Lord Salisbury (2) que le gouvernement de Sa Majesté avait décidé que l'Angleterre ne consentirait pas à prêter son concours à des mesures coercitives militaires ou navales contre la Porte (3).
Toutes ces déclarations de Lord Derby sont beaucoup plus énergiques, beaucoup plus péremptoires que le langage très modéré et courtois du prince Lobanoff, auquel Lord Rosebery attribue une portée si redoutable.
Lord Derby voulait-il dire alors qu'il s'opposerait par la force à une action isolée de la Russie? Il nous répondra luimême. En effet, rapportant un entretien avec l'ambassadeur ottoman. Lord Derby dit :
Je l'ai informé que bien que le gouvernement de Sa Majesté ne songeât pas personnellement à menacer la Turquie de mesures coercitives pour le cas où les propositions de la Conférence seraient rejetées par la Porte, la Turquie cependant ne devait pas compter sur l'Angleterre pour une aide ou une protection au cas où son refus entraînerait une guerre avec d'autres Puissances.
Nous trouverons peut-être que le prince Lobanoff lui aussi nous a donné la clef du langage sur lequel Lord Rosebery appuie son argumentation. Cette explication de son langage, je la trouve dans une dépêche de Sir Philipp Currie, datée du 29 aoi'it i8q5 et dans une dépêche de l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg datée du 28 août 189&. Lord Salisbury vit du premier coup que le plan de réforme que lui avait transmis son prédécesseur n'était pas seulement composé de mesures, inutiles séparément, mais qui. par leur rapprocbement. devenaient dangereuses.
Il proposa donc qu'au lieu d'une commission internatio-
(1) Livres Bleus, Affaires de Turquie, n° 3 (itf~(>), p. 35.
(2) Alors ambassadeur anglais à Constantinople. (N. du T.)
(3) Livres Biens, Affaires de Turquie, n ■> ( is~7). p. 56.
nale siégeant à Constantinople une commission de surveillance fût envoyée en Arménie composée de la manière suivante, indiquée dans la dépêche de Sir Philipp Currie :
La Sublime Porte a reçu un télégramme de son ambassadeur à Saint-Pétersbourg' déclarant que le prince Lobanoff Ta informée le Q.- courant que la Russie acceptait la proposition de l'Angleterre de nommer une Commission de surveillance composée de trois Européens (représentant la Russie, la France et l'Angleterre) et de quatre Turcs, d'après le Traité de Berlin. Le prince Lobanoff a déclaré que c'était la dernière concession qu'il pouvait faire, à la demande de Votre Seigneurie et qu'autrement il n'y aurait plus qu'à laisser l'Angleterre et la Turquie en présence.
La veille l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg avait envoyé une dépêche dans laquelle il rapportait une conversation qu'il avait eue avec le prince Lobanoff et dont je donne ci-dessous un extrait. En apprenant que la Russie acceptait la proposition de Lord Salisbury, l'ambassadeur de la Turquie s'empressa de demander confirmation de cette nouvelle :
Husny Pacha fut très troublé en apprenant qu'il en était ainsi et exprima sa surprise et sonregret de voir la Russie adopter cette conduite ; le prince Lobanoff a répondu qu'il n'y avait là rien qui dût le surprendre, que la résolution actuellement prise était entièrement justifiée par le Traité de Berlin et que le gouvernement turc n'avait à s'en prendre qu'à lui-même s'il n'avait pas accompli plus tôt les réformes. < >n avait été amené à penser, croyait-il, que le récent changement de gouvernement en Angleterre apporterait une modification dans les vues du gouvernement de Sa Majesté et que Votre Excellence serait moins disposée à appuyer les demandes des ambassadeurs auprès de la Porte. En cela cependant le gouvernement turc s'est fourvoyé et, d'après l'opinion du Prince, les demandes qui avaient été formulées constituaient le minimum de ee que Votre Excellence pouvait accepter eu égard à l'état de l'opinion publique en Angleterre. Le prince Lobanolf déclara que les reproches de Husny Pacha lui semblaient plutôt injustes après les efforts qu'il avait faits pour modérer l'action du gouvernement de Sa Majesté Britannique qui semblait à un certain moment être sur le point d'agir isolément dans eelte question, ce qui pouvait, craignait-il, amener de graves complications et qui. en fait, avait réouvert la question d'Orient.
Nous tenons donc de la propre bouche autorisée du prince Lobanoff lui-même que, dans le cas où le minimum des de-
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mandes de Lord Salisbury ne serait pas accepté, on ne mettrait pas d'obstacle à l'action isolée de l'Angleterre « qui serait laissée seule en face de la Turquie» (i). Ces paroles Curent prononcées une quinzaine de jours après les observations si modérées du prince Lobanoff dont Lord Rosebery se servit pour évoquer des images de guerre, de ruine et de massacres « qui dépasseraient vingt Ibis ceux de Flodem. et l'ange de la mort apparaîtrait». On semblait, en effet, le voir apparaître à Edimbourg et aussi dans chaque hameau, dans chaque village, dans chaque ville de l'Angleterre « pour annoncer à nos lils et nos frères, à la fleur de la jeunesse et de l'âge viril qu'elle va perdre la vie dans cette conflagration européenne ». Ce sont là de pures phrases dites par un ancien Premier et ministre des affaires étrangères devant une assemblée ignorant tout à fait les faits exacts ; mais elles sont aussi inconsistantes que les « iîls de la vierge qui flottent paresseusement dans l'air voluptueux de l'été » lorsqu'on les rapproche de la réalité.
En voilà assez au sujet des paroles du prince Lobanoff. Le défunt chancelier a expliqué son propre langage, et son interprétation est précisément l'inverse de celle de Lord Rosebery. La vérité est que l'attitude du prince Lobanoff dans la question d'Arménie fut déterminée par la direction prise dans cette question par le gouvernement de Lord Rosebery. Afin de comprendre le point de vue du prince et de lui rendre justice il faut que nous ayons une idée nette des négociations qui précédèrent la chute du cabinet Rosebery; c'est ce que je veux essayer maintenant de présenter au lecteur avec toute la concision compatible avec un exposé précis des faits.
(i) Livres Bleus, Affaires de Turquie, n° i (1896), |>. i">:>-i ".7.