CHAPITRE XYII
UN MAUVAIS DEBUT
Au moment de quitter le ministère en i8<)2, Lord Salisbury publia un Livre Bleu sur l'Arménie qui prouvait, sans laisser place au moindre doute, que pendant plus d'une année le Sultan avait organisé soigneusement le massacre des Arméniens. Après avoir encouragé les Kurdes et tous les Musulmans en général à attaquer dans leur vie, leur religion et leur honneur, les chrétiens, afin de les pousser apparemment à quelque imprudence qui lui donnerait le droit devant l'Europe de crier à la rébellion et de « diminuer la population » (euphémisme turc pour massacrer), il constitua une cavalerie kurde de 3o,ooo hommes, lui donna son nom, YHamidié, et mit à sa tête comme officiers les pires scélérats de l'Asie Mineure. Un certain Hussein Agha avait été quelque temps Mudir de Patnoss. en Arménie ; ses crimes étaient connus de tous tant par leur nombre que par leur férocité. Une énumération sèche de ses exploits remplit plus d'une page in-folio des Livres Bleus et. en envoyant cette liste sinistre à Lord Salisbury, l'ambassadeur d'Angleterre parlait de lui comme d'un « monstre ». Qu'on me permette de donner un spécimen de ses hauts faits tels que les rapporte le Consul d'Angleterre à Erzeroum en 1891 :
Il y a quinze jours, Hussein Agha entra avec son neveu, la nuit, dans la maison d'un Arménien nommé Caspar, à Patnoss, dans l'intention d'enlever sa belle-fille, jeune femme d'une grande beauté ; les habitants de la maison appelèrent à l'aide. Alors Hussein sortit son revolver et tua sur place la jeune femme.
On a. d'après ceci, une idée de ce que peut être la vie ordinaire des chrétiens sous la domination turque.
Le gouverneur d'un district important s'éprend de la jeune femme, très belle, d'un chrétien, va avec son neveu pour l'enlever et la mettre dans son harem et comme son mari et ses parents appellent au secours, il châtie ce qu'il considère comme l'insolence de ces chiens de chrétiens en tuant sur place la jeune femme. Et notez bien que le fait ne se passe pas dans une époque de trouble ou de démence publique, mais que c'est là un incident ordinaire de la vie des chrétiens. Journellement ils sont exposés à ces outrages. Chaque village, chaque maison presque, a dans ses annales quelque tragédie analogue. Et le criminel était un haut officier, un gouverneur de district.
Mais voici d'autres exemples de la méthode d'Hussein pour administrer le district de Patnoss :
Il y a de cela quatre ou cinq ans (ceci fut écrit en janvier 1891), Hussein était en train de voler et de piller. Il mit le feu à neuf villages, tua dix hommes, coupa la main droite, le nez et les oreilles à onze autres, dont quelques-uns pourraient au besoin être produits comme témoins. Il enleva 2,600 moutons, 9 chevaux, beaucoup de bétail et de biens de toute sorte. De la maison du frère d'Avani (qui était présent lorsqu'on racontait ceci), il enleva pour 3, 000 livres sterling de biens et aveugla la mère d'Avani d'un coup de fusil. Il y a un an, il enleva cinq jeunes lilles chrétiennes de Patnoss. A son retour de Van, il continua ses anciennes prouesses et, durant les mois de septembre et d'octobre, recueillit par la violence 3oo livres sterling dans le district de Patnoss (1).
Quand Lord Salisbury reçut la dépêche qui contenait le récit des crimes de cet homme, il la lut à la Reine et donna à notre ambassadeur des instructions formelles pour réclamer la punition du coupable. Quelle fut la réponse du Sultan à cette juste réclamation? La même qu'il fit lorsque Lord Derby demanda, au nom de la Heine, le châtiment de Ghefket Pacha, le triste héros du massacre de Betak. Il décora immédiatement Ghefket et lui donna un poste d'honneur dans son palais. De même aucun compte ne fut tenu des réclamations de Lord Salisbury, mais quand l'équipement de la nouvelle cavalerie turque fut complété, il invita une délégation de ces troupes à Yildiz-Kiosk, où il la fêta pendant une semaine, puis
(1) Livres Bleus : Affaires de Turquie, n' 1, pages (i-^.').
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la renvoya dans ses quartiers après lui avoir ordonné de « harceler les Arméniens ». Hussein était parmi ces hôtes d'honneur et le Sultan V éleva à la dignité de pacha, lui donnant également un haut commandement dans la cavalerie kurde. Depuis il a été un des pires bourreaux de l'Arménie. Ai-je tort de croire que si une insulte pareille était faite à notre pays par un souverain européen, elle aurait pour immédiate conséquence le rappel de l'ambassadeur accrédité près ce souverain ? Pourquoi traite-t-on ce barbare féroce avec des ménagements qu'on n'aurait pas pour un souverain européen ?
Telle était la situation en présence de laquelle se trouva Lord Rosebery quand il devint ministre des affaires étrangères en 1892. Le Sultan faisait tout son possible pour provoquer les Arméniens à quelque semblant de résistance qui donnerait une excuse plausible aux massacres qu'il organisait depuis quelque temps.
Non content de lâcher les Kurdes contre eux, il envoya des agents provocateurs prêcher la révolte aux Arméniens et encourager les malheureux torturés à l'insurrection. Tout cela se trouve dans les Livres Bleus. Cependant notre gouvernement ne prit encore aucunes mesures. Alors arriva au commencement de l'automne de 180,4 le massacre de Bitlis. Deux mois après, le bruit de ce massacre commença à se répandre dans le monde entier, malgré le cordon de troupes dont le Sultan avait entouré le district. Eh bien! que fit notre gouvernement? Il avait été assez tôt informé par ses consuls, mais il ne laissa rien de la nouvelle pénétrer jusqu'au public. Le Parlement et l'opinion publique auraient dû, à mon humble avis, demander à tous ceux qui en étaient responsables des explications de la suppression complète des rapports consulaires d'Arménie pendant toute la durée du précédent gouvernement. C'est à Lord Salisbury, en effet, que nous devons notre connaissance des négociations de cette époque. Je les passerai rapidement en revue en indiquant seulement les jalons qui marquent la route.
On peut poser en axiome que dans les négociations avec le gouvernement ottoman, on ne doit jamais abandonner une demande que l'on juge équitable. Il faut agir comme la Sybille lorsqu'elle offrait, à un prix bien fixé, ses livres à Tarquin.
Soyez plus impératif après chaque refus, bientôt viendra le moment où l'on ne refusera plus d'accéder à votre demande. Malheureusement le gouvernement de Lord Rosebery suivit une ligne inverse, cédant toujours en présence des refus de la Porte. Le Sultan lui-même accusa un vice-consul anglais de pousser les Arméniens à la révolte.
Sir Philipp Currie eut alors l'habileté de répondre qu'il allait envoyer immédiatement le colonel Chermside, attaché militaire de l'ambassade, faire une enquête; si l'accusation était fondée, elle entraînerait la destitution immédiate du vice-consul, mais dans le cas contraire l'accusation devait être retirée, en même temps que des excuses seraient présentées par le gouvernement ottoman. Le Sultan abandonna aussitôt l'accusation et le gouvernement eut la faiblesse de s'incliner devant la « résolution bien ferme du Sultan de s'opposer au départ du colonel Chermside pour l'Arménie ». « La résolution bien ferme du Sultan » d'empêcher un officier anglais de faire une enquête sur une accusation infamante portée contre un viceconsul d'Angleterre! Le Sultan savait que la mission du colonel Chermside confirmerait le récit des massacres, aussi voulut-il l'empêcher et le gouvernement anglais, par faiblesse. fit son jeu. alors que plus il s'y opposait, plus il fallait insister pour que le colonel Chermside accomplit sa mission.
La suppression des rapports consulaires ne servit à rien. L'initiative privée fournit en partie les informations refusées par le gouvernement. Les révélations faites parles correspondants spéciaux de quelques-uns de nos grands journaux soulevèrent à tel point l'opinion publique que le gouvernement sentit qu'il fallait faire quelque chose. Et que fit-il? Il approuva la nomination d'une Commission exclusivement turque, nommée par le Sultan, pour examiner la véracité des rapports envoyés par les consuls d'Angleterre. Le 26 novembre iHo^, Sir P. Currie écrivit à Lord Kimberley :
M. Hallward rapporte en détail les horreurs qu'a racontées le Times du 1; novembre. M. Graves, <lans sa dépèche chiffrée, confirme les laits rapportés par M. Hallward (1).
(1) Livres JU<>us : Affaires de Turquie, n° 1 (1895), page 29.
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Le gouvernement pensait-il qu'une Commission nommée par le Sultan était plus digne de toi que le Consul anglais à Erzeroum et que notre vice-consul de Van? Et il n'y avait pas que les preuves fournies par les Consuls britanniques. L'ambassadeur d'Angleterre à Vienne écrivait à Lord Kimberley le 12 décembre 189,4 :
Les rapports reçus par Votre Excellence sont entièrement confirmés parles nouvelles reçues du Consul d'Autriche à Trébizonde, qui craint que l'on ne trouve pas de preuves contre les coupables à cause de la terreur qui règne.
Le 18 décembre 180,4. l'ambassadeur britannique à Saint- Pétersbourg écrivit à Lord Kimberley :
Au reçu du télégramme de Votre Excellence en date du G courant, je n'ai pas manqué d'en communiquer la substance au comte Kapnist, qui m'a déclaré de son côté que l'ambassadeur russe à Constantinople lui avait télégraphié le récit des horribles massacres du vilayet de Bitlis et le remède insuflisant de la Porte, qui avait annoncé la nomination d'une commission chai'gée de faire une enquête sur les massacres (1).
Et cependant, malgré ces preuves accumulées que « d'horribles massacres » avaient eu lieu, le gouvernement anglais accepta la Commission d'enquête du Sultan et pressa les autres Puissances d'en faire autant.
L'Autriche et l'Allemagne refusèrent en alléguant qu'elles n'avaient pas de consuls en Arménie. La Russie et la France y consentirent par amitié pour l'Angleterre, mais en déclarant qu'elles ne croyaient pas que rien de bon pût résulter des travaux d'une Commission exclusivement turque.
Le gouvernement de Lord Rosebery s'imaginait-il réellement qu'une Commission nommée par le Sultan et composée de ses créatures ferait une enquête loyale? Si sa crédulité atteignait ce degré inouï, le Sultan prit soin de lui enlever le plus tôt possible ses illusions. Le 2'5 novembre 1894, Sir Philipp Currie télégraphiait ce qui suit à Lord Kimberley :
Le gouvernement ottoman a publié des décrets conférant des décorations au Mufti de Mush, qui est accusé d'avoir excité ses
(1) Livres Bleus : Affaires de Turquie, 11° 1 (1S9.'»), page 4^s-
troupes contre les chrétiens, et à Zeki Pacha, commandant du 4e corps d'armée. Le Mutessarif de Mush, qui a proteste'' contre les massacres, a été révoqué. La nomination de la commission a été notiliée officiellement à la presse. La note déclare que la commission est envoyée pour faire une enquête sur la conduite criminelle des brigands arméniens et nie absolument l'authenticité des nias-
Voici en substance la note ollicielle à laquelle fait allusion le télégramme de Sir Philipp Gurrie. Elle se présente sous la forme d'une circulaire envoyée par le ministre des affaires étrangères du Sultan aux ambassadeurs turcs près des cours étrangères :
Mes communications précédentes vous ont informé qu'en conséquence des actes criminels commis par une troupe d'Arméniens insurgés dans les districts de Sassun et de Talori les troupes régulières ont été envoyées sur les lieux pour punir les coupables : l'ordre et la tranquillité ont été rétablis. Malheureusement, certains organes de la presse européenne, ayant cédé à des intentions malveillantes, publient des récits imaginaires et contraires à la vérité. Etant donnée cette attitude inconcevable, le gouvernement impérial a décidé d'envoyer sur les lieux une commission d'enquête composée de Leurs Excellences le général de division Abdullah Lâcha, aide de camp de Sa Majesté Impériale le Sultan, notre auguste souverain; le directeur des Caisses d'Epargne Impériales. Enmer Bey ; le premier Secrétaire du bureau de la Correspondance au ministère de l'intérieur, Medjid Effendi et Hafviz Tewiik Pacha, général de brigade du Grand État-Major de Sa Majesté.
C'était là un défi direct et souverainement insolent qui était lancé à l'Europe en général et à l'Angleterre en particulier. Comment le reçut-on? Immédiatement, au reçu du télégramme de Sir Philipp Currie, Lord Kimberley répondit ainsi :
Ce que vous m'annoncez concernant la commission de Bitlis. dans votre télégramme d'aujourd'hui, est si grave que le gouvernement de Sa Majesté doit donner sans retard la plus sérieuse attention à ce que vous nous avez fait connaître. Je dois cependant dès maintenant exprimer la surprise et la peine que je ressens en apprenant que l'enquête est annoncée comme devant être faite « sur la conduite criminelle des brigands arméniens » et non pour rechercher la vérité sur le massacre des Arméniens: qu'ainsi, bien avant que l'enquête ait été faite, le rapport remis au Sultan et au gouvernement turc par Votre Excellence se trouve publiquement accusé de
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fausseté; que des décorations ont été données aux deux officiers turcs les plus compromis dans les derniers événements et que le Mutessarif qui a prolesté contre les massacres a été privé de ses fonctions. Votre Excellence recevra des instructions dès que j'aurai consulté mes collègues, car on ne peut pas laisser les choses en cet état.
Rien à reprendre dans ces paroles dignes d'un homme d'honneur et d'un véritable Anglais, et Lord Kimberley les répétait trois jours plus tard à l'ambassadeur turc à Londres en y ajoutant les menaces que l'on va lire :
Je lui ai dit que je ne pouvais lui faire sentir assez énergiquement la gravité et la portée des résultats pouvant se produire dans le cas où l'enquête promise n'aboutirait à rien. Cela pouvait devenir même une question purement européenne.
Que le lecteur considère bien la gravité des laits en question. Le gouvernement anglais a donné des instructions à son ambassadeur auprès de la Porte tendant à mettre sous les yeux du Sultan le rapport envoyé par un consul britannique, confirmé par les autorités autrichiennes, russes et italiennes, rapport contenant le récit d'atroces massacres commis sur l'ordre ou avec la connivence des oHieiers du Sultan et l'invitant à demander une enquête impartiale. Gomme si l'enquête du consul anglais, confirmée par les autres consuls, n'avait pas été impartiale! Le Sultan prolite habilement du doute ainsi jeté par un gouvernement sur l'impartialité de son propre consul, il accuse le rapport d'être « un produit de l'imagination, contraire à la réalité » et annonce la nomination d'une commission composée de parasites de son palais chargés d'enquête, sur « la conduite criminelle des bandits arméniens ». Sir Philipp Currie proteste auprès du Grand Vizir :
Si des mesures ne sont pas prises pour satisfaire le gouvernement de Sa Majesté, si la promesse du Sultan n'est pas tenue, il sera nécessaire et conforme au 6ic article du Traité de Berlin d'envoyer le colonel Chermside faire une enquête sur les traitements subis par les Arméniens et le gouvernement anglais sera forcé d'autre part de publier des rapports consulaires qui lui ont été adressés des provinces asiatiques et qu'il a si longtemps tenus secrets.
Nous voyons ici le Sultan donner un démenti direct à l'ambassadeur d'Angleterre et par suite au gouvernement et au
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souverain qu'il représentait. Avant l'époque de la diplomatie invertébrée que nous traversons, devant une telle insulte à la dignité de la Grande-Bretagne, on aurait exigé immédiatement une rétractation et des excuses ou l'ambassadeur turc aurait reçu ses passeports et le notre aurait été aussitôt rappelé. Le langage de Lord Kimberley que j'ai rapporté laisse à penser qu'il songeait bien à quelque chose de semblable, mais il conféra avec ses collègues en conseil de cabinet et le résultat de cette conférence fut qu'il envoya simplement ce qu'on appelle, sans doute par euphémisme, une « protestation », exprimant tristement « le grand regret et la surprise » éprouvés par le gouvernement de Sa Majesté devant l'affront que lui faisait le Sultan dans la note ollicielle concernant la nomination de la Commission.
Une telle note en opposition absolue avec les assurances antérieurement reçues du Sultan ne permet pas au gouvernement de Sa Majesté de croire la Commission capable de faire une enquête impartiale et satisfaisante sur les événements en question.
Ce fut là — avec la menace jamais mise à exécution de publier les rapports consulaires « tenus si longtemps secrets » — tout ce que le gouvernement de Lord Rosebery eut le courage de faire. Il pressa encore le Sultan de réunir cette commission dont il avait lui-même condamné la nomination comme une infâme comédie. C'était simplement ridicule. L'Italie, qui avait accepté à contre-cœur l'invitation de l'Angleterre de sanctionner la nomination de la Commission turque, se retira aussitôt que le Sultan eut rendu manifeste le caractère et les intentions de cette Commission et nomma M. Monaco consul général, avec la mission de faire lui-même une enquête particulière.
Le Sultan tenta de l'empêcher tantôt par des cajoleries. tantôt par des menaces, comme lorsqu'il avait été question (renvoyer comme enquêteur le colonel Chermside. Mais le gouvernement italien, contrairement au nôtre, alla son chemin, sans s'occuper du Sultan, et M. Monaco se livra sur le théâtre des massacres à de minutieuses investigations sans se limiter au district désigné par la Commission du Sultan.
Il lit un rapport très complet et estima le nombre des
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victimes, à cette date, à plus de 5o,ooo au Lieu de 900, le chiffre ridicule de M. Shipley.
L'enquête de ce dernier ne s'étendit, ainsi que je l'ai déjà montré, qu'à une faible partie de la région où eurent lieu les massacres. Mais même pour ce district très restreint, M. Shipley admet lui-même que l'enquête, « particulièrement pour ce qui concerne les événements qui se sont produits dans la région même de ïalori, a été faite d'une façon déplorable par les commissaires » de telle sorte qu « il était impossible de fixer même approximativement le nombre des victimes. Si c'est là le cas pour ce qui concerne les districts que j'ai visités en personne, en même temps que la Commission, cela sera encore bien plus vrai pour la région de ïalori, que nous n'avons pas eu l'occasion de visiter, et au sujet de laquelle quatre témoins seulement, indépendamment des dix prisonniers, furent interrogés par la Commission ».
Le malheur, c'est que M. Shipley, n'ayant pas de données pouvant le guider, si ce n'est les preuves maquillées des Commissaires turcs, se soit contenté de pures conjectures et les ait ensuite consignées dans un rapport officiel. Une simple remarque montrera le côté fallacieux de sa méthode superficielle. Il veut évaluer, sans preuves dignes de foi, le nombre de maisons qui ont été complètement détruites dans les villages. Puis il fixe le nombre des habitants d'une maison à dix, soustrait le nombre des survivants et croit tenir le chiffre des morts. Mais le chiffre de dix est ridiculement bas pour une maison arménienne. Évaluer de vingt à trente le nombre de ses habitants serait beaucoup plus près de la vérité. Souvent plusieurs familles vivent sous le même toit : les grands-parents, les enfants et les petits-enfants.
Mais je n'ai pas àm'occuper pour l'instant du rapport honnête, mais tout à fait indigne de créance, de M. Shipley. Ce qui m'intéresse en ce moment c'est la façon dont le gouvernement de Lord Rosebery envisagea la question.
L'Italie, nous l'avons vu, refusa d'avoir rien de commun avec la Commission nommée par le Sultan. Le gouvernement de Sa Majesté déclara que c'était une imposture et, cependant, fit fond sur elle.
Les gouvernements russe et français n'avaient dès l'ori-
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gine aucune confiance en la Commission ; mais après la note officielle indiquant l'objet de l'enquête, ils refusèrent d'envoyer des délégués consulaires pour surveiller ses actes : le gouvernement anglais, au contraire, continua à suivre la même voie et elle fut ainsi accompagnée de drogmans russes et français et d'un jeune vice-consul anglais étranger au pays 'et qui en ignorait la langue.
La Commission se révéla comme une telle fumisterie que les envoyés russes, anglais et français envoyèrent le même télégramme identiquement à leurs ambassades :
Comme l'enquête de Murad est terminée et que la Commission d'enquête refuse définitivement d'entendre les témoins que nous lui avons indiqués en dernier lieu, nous avons cessé nos investigations, selon les ordres de Votre Excellence.
Néanmoins, le gouvernement anglais prit l'initiative d'ordonner à son envoyé de continuer à se prêter à cette comédie de l'enquête turque, donnant ainsi indirectement un caractère sérieux à ses procédés iniques (i).
Neuf mois précieux furent ainsi gratuitement perdus et le résultat de tout cela fut un projet de réformes que le prince Lobanoff, avec sa profonde connaissance des affaires turques, déclara impraticable. L'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg écrit le 9 aoiit i8q5 :
Le prince Lobanoff m'a rappelé qu'il ne m'avait jamais caché son opinion sur le projet de réforme élaboré par les ambassadeurs à Constantinople et qu'il considérait comme impraticable (2).
Impraticable, oui certes ; je l'ai prouvé en détail dans une critique que je lui consacrai dans le Times dès sa publication: — impraticable et, de plus, funeste. Les réformes étaient basées sur la proportion numérique des chrétiens et des musulmans dans le pays auquel elles devaient s'appliquer.
C'était là une mesure grosse de périls pour les chrétiens si les Puissances ne prenaient pas des mesures immédiates
(1) Livres Bleus : Affaires de Turquie, n" 1 (i8g5), pages 27. 29, 32, 33, il». 4°-43, no, 117, us. 121-î, 20*3-4.
(2) Id., n° 1, page 121.
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pour arrêter le bras de V Assassin. Mais elles ne firent rien du tout, et l'ordre partit de Yildizdviosk de massacrer les Arméniens, et pour commencer, dans les districts où devaient se faire les réformes. Le résultat, le voici tel que nous le donne le télégramme suivant de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, adressé à Lord Salisbury le i3 décembre 1895 :
On peut estimer en somme que les derniers troubles ont amené la dévastation, en ce qui concerne les Arméniens, de la totalité des provinces où devait s'appliquer le projet de réformes, que sur une étendue de territoire beaucoup plus considérable que la Grande- Bretagne, toutes les grandes villes, à l'exception de Van, de Sassun et de Mush (exceptions qui aujourd'hui n'existent plus), ont été le théâtre de massacres de la population arménienne, tandis que les villages arméniens ont été presque entièrement détruits. D'après une estimation modérée, le nombre des victimes est évalué à 3o,ooo. Les survivants sont dans un état de complète misère et sont forcés en beaucoup d'endroits de se faire musulmans. Les accusations portées contre les Arméniens d'avoir été les auteurs des premières provocations ne se peuvent soutenir. La participation des soldats aux massacres est en beaucoup d'endroits établie de telle façon qu'il n'y a pas place pour le moindre doute.
Remarquez les mots que j'ai mis en italiques. Le ministre des affaires étrangères d'Italie m'a dit à Rome, au mois de lévrier dernier, qu'il venait de recevoir une dépêche de l'ambassadeur d'Italie à Gonstantinople l'informant que le Grand Vizir avait présenté au Sultan un rapport sur l'état de l'Arménie, dans lequel il affirmait au Sultan qu'il n'y avait pas besoin de se préoccuper du projet de réformes « depuis que l'élément musulman était maintenant partout en majorité ». Le Sultan, comme je l'ai prouvé, d'après les Livres Bleus, dans ma brochure sur les Responsabilités de V Angleterre envers l'Arménie, avait commencé en 1891 à préparer un de ces massacres de chrétiens qui sont périodiques en Turquie. Il commença par le district de Sassun et, sans le projet de réformes, ce massacre aurait suffi à satisfaire sa passion sanguinaire pour un certain temps ; mais les réformes étant basées sur la proportion numérique entre les deux confessions, il décida d'en détruire les effets en renversant la proportion, et c'est ce qu'il fit non seulement en Arménie, mais encore dans la plus grande partie de l'Anatolie. C'est ce qu'auraient dû prévoir
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les auteurs du projet et leur premier soin, sachant à quel homme ils avaient affaire, aurait dû être d'y pourvoir.
La première, la Russie exprima franchement son opinion que la Commission turque ne ferait rien et que le projet de réformes élaboré serait vain ; mais le gouvernement anglais, pour une raison que je ne saurais deviner, donna son adhésion à la Commission et aux projets de réformes, comme s'il croyait trouver là une panacée infaillible pour les maux de l'Arménie. C'est ainsi que Lord Rosebery déclare, dans son discours au Eighty Club, en mars dernier :
Nous avions obtenu avec quelque difficulté du Sultan la nomination d'une Commission d'enquête sur les massacres qui ont eu lieu et sur lesquels l'Europe voulait avoir une opinion autorisée. Avaient-ils eu lieu ou n'avaient-ils pas eu lieu? Avaient-ils pour auteurs les Kurdes ottomans ou élaient-ils causés par les provocations des Arméniens, comme le prétendait la Porte? Jusqu'à ce que nous eussions été renseignés là-dessus, nous n'étions pas en position d'agir. Je quittai le pouvoir alors que les négociations étaient en cours. Nous avions obtenu le concours de la France et de la Russie pour notre politique générale, nous l'avions aussi obtenu pour notre projet de réformes et je puis ajouter qu'un peu moins de deux mois après notre départ du ministère la Russie iit cette solennelle déclaration dont j'ai déjà parlé [contre les mesures coercitives].
La confiance que j'ai dans la sincérité de Lord Rosebery ne me permet pas de très bien comprendre ce passage. C'est — comme son interprétation du discours prononcé à Liverpool par M. Cladstone — un exemple de sa faculté de lire dans les actes ou les paroles non ce qu'elles contiennent réellement, mais d'y trouver ses idées préconçues sur le sujet.
Après avoir été un ardent partisan de « l'action isolée », Lord Rosebery s'imagina tout à coup qu'elle amènerait une grande guerre européenne; aussi, sans prendre le temps de considérer s'il ne pouvait pas exister une forme d'action séparée qui n'amènerait pas une guerre européenne, il attaqua le discours extrêmement modéré et réservé de M. Cladstone. comme s'il y avait lancé un déli pour une lutte à mort avec l'Europe entière.
De même il voit dans la Commission turque et dans le projet de réformes non ce qu'il y avait réellement dedans, mais ce qu'il
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voulait y voir. « Nous avions obtenu avec quelques difficultés du Sultan une Commission d'enquête au sujet des massacres qui se sont produits. » En fait il n'avait rien obtenu de la sorte. Ce qu'il avait réussi à obtenir, c'était « une Commission d'enquête sur la conduite criminelle des brigands arméniens » en même temps que Ton niait absolument « la réalité des massacres ». Un conseil de cabinet eut lieu pour répondre au soumet que Ton avait reçu du Sultan et la réponse prit la forme de l'expression attristée de « la surprise et du regret » du gouvernement anglais. Et quand le Sultan eut refusé péremptoirement de modifier le but et le programme d'action de la Commission, le gouvernement britannique accrédita un envoyé extraordinaire pour l'accompagner et il décida la France et la Russie à suivre son exemple. L'Italie refusa par respect d'elle-même. Le Sultan n'avait-il pas raison après cette expérience de croire que le gouvernement anglais, pour sauvegarder ce qu'il croyait être les intérêts anglais, supporterait tranquillement les camouflets, en nombre illimité?
Cependant Lord Rosebery croit sincèrement qu'une Commission, envoyée par le Sultan avec l'intention publiquement avouée de démentir complètement le récit des massacres et de prouver que les Arméniens étaient seuls coupables, « donnerait à l'Europe le moyen de se former une opinion autorisée sur la réalité des massacres »! Et pendant tout ce temps-là le gouvernement avait les rapports de ses consuls, confirmés par ceux des consuls de Russie, d'Italie et d'Autriche, prouvant, sans laisser place au moindre doute, quels massacres avaient eu lieu! Est-il aussi tout à fait vrai d'affirmer que « le gouvernement obtint le concours de la France et de la Russie pour le projet de réformes »? La France se rangea bien en effet à l'avis de la Russie, mais celle-ci déclara que la Commission était « inutile » et que le projet de réformes « soulevait de nombreuses objections » et qu'il était « impraticable », tout en donnant son consentement pour obliger le gouvernement anglais.
L'erreur initiale, qui compromit tout dans la suite, c'était de ne pas avoir commencé par s'entendre avec la Russie, ce qui, à mon avis, eût été alors très facile. La Commission turque et le plan de réformes n'avaient rien de pratique; ce
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n'était pas traiter sérieusement une grave question qui méritait d'être envisagée après mûres réflexions, ainsi que le prince Lobanoff le laissait entendre, avec toute la courtoisie d'un diplomate exercé.
En réalité les Livres Bleus le laissent voir, la Commission et le plan de réformes n'avaient tout d'abord d'autre raison d'être que de l'aire face aux protestations de l'opinion publique anglaise. Quelles étaient les objections de la Russie? Le prince Lobanoff nous les montre très clairement. Dans une dépêche de l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg à Lord Kimberley, datée du 14 juin i8g5, je lis :
Le prince m'a répété, avec plus de détails, ce qu'il m'avait dit le 4 courant et dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte dans ma dépêche de cette date. Il déclare que la Russie ne serait que trop heureuse de voir des améliorations dans l'administration turque et une plus grande sécurité assurée aux sujets chrétiens du Sultan tant au point de vue de leurs biens que de leurs vies mêmes, mais que la Russie avait des objections à faire à la formation, en Asie, d'un territoire où les Arméniens jouiraient de privilèges exceptionnels. D'après les projets des ambassadeurs, ce territoire serait très vaste, il embrasserait près de la moitié de l'Asie Mineure... Il comprenait fort bien que l'Angleterre, en raison de la distance qu'il y aurait entre le territoire en question et n'importe laquelle de ses possessions, n'y vit aucun inconvénient, mais la Russie ne pouvait consentir à la formation d'une nouvelle Bulgarie à sa frontière.
Comment concilier cela avec les paroles de Lord Rosebery : « Nous avions déjà obtenu le concours de la France et de la Russie pour notre plan de réformes »! Mais voyons la dépèche du 4 juin à laquelle se réfère l'ambassadeur :
Dans la conversation qu'il eut avec moi cet après-midi, le prince Lobanoff, me parlant très franchement au sujet de l'Arménie, me dit qu'il n'avait jamais considéré la présentation du plan de réformes comme un ultimatum adressé au Sultan et qu'il n'a jamais cru que dans le cas où le Sultan refuserait de l'accepter ou ferait des contre-propositions, les ambassadeurs auraient le droit d'user de menaces. En tout cas la Russie ne prendrait pas part à l'exécution de mesures <■<>< -rcilives... Son Excellence exprima l'espoir que Votre Excellence le consulterait sur les mesures qui pourraient devenir nécessaires, ('•tant donnée la réponse du Sultan.
Dans aucunes circonstances cependant le gouvernement russe
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nc prendra de mesures coercitives ni ne consentira à la constitution en Asie Mineure d'un district où les Arméniens auraient des privilèges exceptionnels et qui serait le noyau d'un royaume indépendant d'Arménie, ce qui est évidemment le but poursuivi par les comités arméniens.
Ce même jour l'ambassadeur d'Angleterre exprime plus complètement dans un message envoyé à Lord Kimberley sa conversation avec le prince Lobanoff. L'extrait suivant donnera le point essentiel de cet entretien :
Le prince Lobanoff me déclara qu'il voulait me parler franchement de la question. Il me dit que bien que les trois ambassadeurs à Constantinople eussent élaboré et présenté au Sultan un plan de réformes pour l'Arménie, ceci ne leur donnait nullement le droit d'en venir aux mesures de coercition ou même aux menaces, si le Sultan refusait d'accepter ce plan ou y opposait des contre-projets. Il ne m'avait jamais caché son opinion que le plan en question don nait prise à de multiples critiques et qu'il ne l'avait jamais considéré comme un ultimatum adressé au Sultan et pouvant être suivi de mesures coercitives au cas où il refuserait de l'accepter... Son Excellence espérait qu'en étudiant à fond la réponse du Sultan, les trois gouvernements, qui étaient en meilleure position pour considérer la question avec calme que les trois ambassadeurs à Constantinople. pourraient arriver à une entente, et il était persuade'' que Votre Excellence le consulterait sur la conduite à tenir, mais il craignait que le gouvernement de Sa Majesté, pressé par l'opinion publiques ou plutôt par ce qu'on appelait l'opinion publique dans cette question (et qu'il croyait être un courant factice créé par les comités arméniens) ne fût tenté d'adopter une ligne de conduite que la Russie ne pourrait suivre. En fait, les comités arméniens de Londres et d'ailleurs tendaient à la formation en Asie Mineure d'un district où les Arméniens jouiraient de privilèges exceptionnels formant le noyau d'un futur royaume indépendant d'Arménie, et à cela la Russie ne pouvait ni ne voulait consentir.
L'origine et les causes de cet entretien entre l'ambassadeur anglais et le prince Lobanoll', Lord Kimberley nous l'indique dans la dépèche suivante adressée à l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg :
L'ambassadeur de Russie m'a rendu visite aujourd'hui et m'a informé qu'il avait reçu du prince Lobanoff la mission de me faire la communication suivante :
L'ambassadeur anglais à Constantinople avait annoncé à son
IcP LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
collègue de Russie que dans le cas d'an délai dans la réponse de la Porte au projet de réformes pour les provinces arméniennes de la Turquie d'Asie soumis au Sultan par les trois Puissances, le gouvernement anglais, prenant en considération l'état d'excitation des esprits dans ce pays au sujet des Arméniens, serait forcé de recourir à des mesures coercitives. Le prince Lobanoff avait en conséquence télégraphié à M. de Nélidoff qu'en aucun cas la Russie ne s'associerait à de telles mesures.
J'ai déclaré que Sir Philipp Currie avait sondé ses collègues au sujet des démarches qu'il faudrait faire pour exercer une pression sur la Porte, mais le gouvernement de Sa Majesté n'avait pas à prendre de décision sur la conduite à tenir dans le cas où sa demande ne recevrait pas satisfaction.
Le rg juin. Lord Kimberley télégraphiait à l'ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg, pour l'inviter à proposer au gouvernement russe « que l'on exigàt une réponse explicite de la Porte sur le projet de réformes pour l'Arménie dans les vingt-quatre heures ». La réponse fut que « l'Empereur ne pouvait accepter cette proposition, car Sa Majesté ne pensait pas qu'il y eut de suffisantes raisons pour faire une communication d'une telle importance, surtout si l'on considère ce qui pouvait arriver au cas d'une réponse défavorable de la Porte ». Le lendemain, le gouvernement de Lord Rosebery démissionna et les négociations passèrent aux mains de Lord Salisbury ( i).
Telle était la situation quand le cabinet de Lord Rosebery quitta les affaires. Le gouvernement anglais avait proposé une commission turque chargée de vérifier les rapports de ses propres consuls et accrédité un délégué anglais auprès de cette commission, après que le Sultan avait officiellement annoncé que la Commission avait été envoyée pour « faire une enquête sur la conduite criminelle des brigands arméniens ». La Russie, tout en considérant que la Commission était à coup sûr inutile et peut-être funeste, accepta d'envoyer un délégué en même temps que les envoyés français et anglais. Mais elle demanda au gouvernement anglais de dire quelles seraient ses intentions lorsque cette grotesque Commission aurait fini sa fantaisiste et lugubre
(i) Voyez Livres bleus : Affaires de Turquie, n i (1896), pages 71.
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enquête. Le gouvernement anglais n'avait apparemment pas de plan : — en tout cas, la question de la Russie resta sans réponse. Plus tard, elle lit une nouvelle tentative. Alarmée par l'effondrement de la (mine et la victorieuse campagne du Japon, elle sollicita l'aide de l'Angleterre pour régler ensemble les affaires d'Extrême-Orient. Le gouvernement anglais refusa et tout aussitôt on put lire dans les journaux que l'escadre anglaise des mers de Chine allait être renforcée. Naturellement la Russie suspecta les intentions de l'Angleterre et invita la France et l'Allemagne à une action commune, ce qu'elle nous avait offert sans succès.
Les réticences de notre gouvernement, quant à ses intentions sur l'Arménie, alarmèrent le prince Lobanolf et le projet de réformes ne fit que confirmer ses craintes. Il déclara très loyalement qu'il le jugeait impraticable et il arriva à cette conclusion, qu'il donna en toute franchise, que le but réel du gouvernement de Lord Rosebery était de créer une nouvelle Bulgarie sur la frontière russe, qui pourrait devenir éventuellement un royaume indépendant d'Arménie enserrant l'Arménie
russe.
C'est en fait, dans son esprit, une continuation habile de la politique anti-russe du Traité de Berlin et de la convention turco-anglaise.
De là son opposition à toutes mesures de contrainte contre le Sultan, qui tendraient à l'obliger d'accepter un projet de réformes que lui, Lobanolf, considérait sincèrement, quoique à tort, comme une espèce de cheval de Troie qui serait funeste à son pays. Et le gouvernement de Lord Rosebery laissait le pouvoir à son successeur juste au moment où il essayait de contraindre le Sultan, malgré l'opposition de la Russie, à accepter un plan de réformes dont le gouvernement du Tsar ne voulait aucunement et qui, sans un contrôle de l'Europe, ne pouvait donner aucuns résultats. Au contraire, comme le prouva l'événement, il était gros de maux terribles pour les Arméniens. Si notre gouvernement avait commencé par inviter la Russie à émettre un projet de pacification de l'Arménie avec l'Angleterre et avait accepté son invitation de se joindre à elle pour arranger les affaires en cours entre la Chine et le Japon, il est difficile de ne pas croire que la
question arménienne eût été réglée il y a dix-liuit mois et les horreurs qui se sont produites depuis évitées.
Le prince Lobanoff accepta tout de suite la proposition de Lord Salisbury de modifier d'une manière complète et tout à l'ait heureuse le projet de son prédécesseur. Au lieu d'une encombrante Commission mixte siégeant à Constantinople, pour surveiller l'accomplissement des réformes faites en Arménie par des fonctionnaires turcs, Lord Salisbury proposa ceci :
Etant donné qu'un pouvoir siégeant à Constantinople ne saurait exercer aucune surveillance effective il faudrait placer un résident local à Van, à Bitlis ou à Erzeroum ou dans quelque autre localité propice, dans la région bouleversée. Si une commission composée de quatre membres turcs et de trois commissaires nommés par les trois Puissances (la Russie, la France et l'Angleterre) était désignée pour résider dans les provinces d'Arménie, munie de pleins pouvoirs pour enquêter et communiquer les résultats de ses enquêtes, quelque sécurité sciait obtenue, permettant laccomplissement des réformes. Il y aurait également une garantie contre le retour des excès du gouvernement.
Cette proposition valait beaucoup mieux que tous les plans de réformes du genre de ceux pour lesquels le gouvernement était prêt apparemment à en venir aux mains avec la Russie. Mais la proposition venait trop tard. Tout en l'acceptant, l'ambassadeur russe à Constantinople fit remarquer au prince Lobanoff « que les autres signataires du traité de Berlin pourraient demander à faire partie de cette commission (de surveillance) ». Or, le prince Lobanoff était opposé à un comité où serait représentée la Triple Alliance.
Nous avons ici une nouvelle preuve de l'erreur initiale qu'on avait commise en ne concluant pas tout d'abord une entente cordiale avec la Russie. Quand cela aurait été fait, le l'esté se fût arrangé facilement. Mais il semble bien qu'il n'y avait pas chez nos hommes d'Etat la moindre idée d'une politique nettement définie. Ce qu'il faut pour l'Empire ottoman. ce n'est pas d'élaborer sur le papier des projets de réformes longs et compliqués, mais donner plein pouvoir à des fonctionnaires européens pour exécuter les réformes sans cesse promises et jamais accomplies par la Porte. Que l'on donne
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force de loi au Hatt-I-Gulhanê ou au Hatt-I-Humaioun et cela suffira. Par chacun de ces engagements solennels les différents Sultans ont placé, théoriquement, les chrétiens <le Turquie sur un pied d'égalité avec les musulmans, y compris le droit davoir des armes et de faire partie de l'armée. Mais ces décrets sont restés lettres mortes, l'un depuis soixante, l'autre depuis quarante ans. J'en donnerai un exemple. Dans VIradé que le Sultan a publié tout récemment pour obliger les musulmans à payer un impôt devant servir à l'armement de la population musulmane, les chrétiens étaient également incités à contribuer volontairement (nous savons ce que signifie Y incitation d'un despote) à leur propre destruction. Il y était dit que les musulmans contribueraient sans aucun doute généreusement « en vertu de la position spéciale qu'ils occupaient, ayant seuls le privilège de servir dans l'armée ». Cependant, dans le Hatt- I-Humaioun, le Sultan a promis solennellement d'admettre les chrétiens dans l'armée. Comment a-t-il tenu sa promesse? En doublant la taxe que les chrétiens payaient précédemment pour avoir des remplaçants et en faisant courir cette taxe qui frappe chaque mâle, depuis l'âge de trois mois jusqu'à la mort de l'individu, alors qu'auparavant cette taxe n'était payée qu'à partir de l'adolescence. Les chrétiens sont donc ainsi toujours exclus de l'armée, il leur est interdit de porter des armes et ils ont en plus à payer un lourd impôt : sans doute comme responsables du parjure du Sultan! (i)
Comment peut-il se faire que les Grandes Puissances continuent d'année en année et de génération en génération à supporter ces insultes d'une puissance barbare et décrépite qui ne vit que grâce à leur faiblesse? Et comment peuvent-elles espérer que le Sultan tiendra compte de leurs avertissements avec le nombre incalculable de fois qu'elles se sont laissé tromper soit par lui-même, soit par ses prédécesseurs. Elles n'accepteraient pas de n'importe qui la moitié des insultes qu'elles tin pochent tranquillement, venant du lâche criminel de Yildiz-Kiosk. Qu'elles insistent seulement pour que les chré-
(i) Voyez les Eastern Paper (tome XVIII, page 4'') et les Rapports reçus des Ambassadeurs et Consuls de Sa Majesté sur la condition des chrétiens de l'un/nie (l86j), page 26.
tiens puissent jouir des droits qu'ils ont d'après tous les traités de porter des armes et ils pourront, pour le moment, ajourner les autres réformes. C'est l'état d'impuissance des chrétiens qui encourage les oppresseurs à les massacrer. S'ils étaient armés, le Sultan y regarderait à deux fois avant d'ordonner un second massacre. Mais, dira-t-on, les Arméniens, une fois armés, se soulèveront? Le témoignage unanime de nos Consuls prouve au contraire que les Arméniens, sous un gouvernement tant soit peu tolérable, seraient les plus loyaux des sujets du Sultan. En possession des moyens de légitime défense ils resteraient paisibles — je ne dirai pas comme des citoyens, puisque des chrétiens ne peuvent être citoyens dans l'Empire ottoman, mais comme des sujets contents et satisfaits de leur sort. En tous cas, il vaudrait encore mieux pour les chrétiens de l'Empire turc que les Grandes Puissances se lavassent les mains de tout et les abandonnassent à eux-mêmes plutôt que de s'engager sans cesse dans des négociations humiliantes dont le résultat est toujours le même : une moisson de promesses nouvelles de la part du Sultan, jamais tenues d'ailleurs, jusqu'à ce que se reproduisent de nouveaux massacres et que se renouvelle solennellement la même comédie.
Pourquoi donc les hommes d'État européens ne veulentils pas s'efforcer de comprendre que le Sultan ne peut pas donner à ses sujets musulmans les droits, même les plus élémentaires, et qui sont nécessaires à la vie d'une nation moderne, à moins d'y être contraint? Chaque fois que l'on insistera auprès de lui, il fera un nombre incalculable de promesses, mais il ne peut pas, même s'il le voulait, en tenir une seule.
Comme le disait l'année dernière le prince Lobanoff, « la Turquie ne change jamais ». à moins que les changements proposes n'aient été imposes au Sultan par la force. Il suffira toujours de mettre simplement eu ligne des forces supérieures aux siennes, avec la ferme intention de les faire agir pour qu'il cède. Le Sultan est alors obligé de s'incliner en vertu de la même loi qui l'empêchait de céder auparavant. C'est là un des problèmes politiques les plus faciles à résoudre pour les hommes d'État et les diplomates s'ils voulaient seulement s'affranchir des traditions erronées et considérer la réalité de leurs propres yeux, sans regarder à travers les lunette-
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officielles. Tout dernièrement, le chancelier de l'Échiquier a blâmé le clergé anglais de son intervention dans cette question. Il déclarait les pasteurs très compétents, à vrai dire, dans les questions religieuses, mais tout à fait incapables de rien comprendre aux questions politiques. Il oubliait que les solutions de la Question d'Orient sont tout autres que celles qu'il convient de donner aux questions budgétaires, par exemple. Elles sont surtout morales et se ramènent aux principes essentiels sur lesquels repose toute société humaine.
C'est parce que les hommes d'État ont négligé ce fait capital qu'ils ont abouti à un si étrange gâchis. Si le clergé, même ses membres les plus ignorants, avaient eu à agir dans cette question depuis cinquante ans, peut-être bien que le résultat eût été meilleur. En tout cas, il n'eût pu être pire que celui obtenu par les diplomates. Le grand vice de nos diplomates est qu'ils ignorent leur propre ignorance et de là la pire des ignorances. Ils croient tout connaître dans les questions de politique internationale alors que leurs esprits sont cantonnés dans l'étroit horizon de la routine coutumière et sont incapables de voir au delà le monde dans toute sa complexité.
On se rappelle encore qu'un sous-secrétaire du Foreign Oflice, de beaucoup d'expérience, déclara à Lord Granville, au moment où allait éclater la guerre franco-allemande, qu'il n'avait jamais vu l'horizon politique aussi dégagé de tout « nuage belliqueux ». Les vulgaires mortels, qui n'étaient pas sous-secrétaires d'État, voyaient très clairement les symptômes de la tempête prochaine poindre à l'horizon.
En fait, si l'on fait exception pour les esprits supérieurs et indépendants, l'on constate que les positions officielles ont une tendance à enfermer l'esprit de ceux qui les occupent dans la routine étroite des règles immuables, des formules, et de les empêcher de voir au delà lorsque va se produire une crise. Il y a certaines formules stéréotypées à propos de la Question d'Orient dont chaque ministre semble recevoir le dépôt en même temps que les sceaux de son ministère. Il ne les examine point et les regarde comme des règles sacrées qu'il n'est pas sage de trangresser en aucune façon. Une de ces formules est : Quieta non movere.
Pendant les périodes qui s'écoulent entre les massacres, périodiques en Turquie, constituant un système normal de gouvernement, la méthode suivie par les ministres des affaires étrangères d'Europe consiste à laisser les choses dans le même état, de crainte de faire surgir le fantôme de la Question d'Orient. Il serait aussi raisonnable de croire que l'on va empêcher une éruption volcanique en s'asseyant tranquillement près du cratère, tandis que s'accumuleraient, en dessous, les gaz incandescents. Les efforts de nos diplomates pour maintenir les choses dans le même état servent seulement à rendre l'explosion plus violente quand elle se produit, ce qui arrive toujours et doit forcément arriver, à des intervalles de moins de dix ans.
Cette politique de (loi ce farniente aura vraisemblablement pour résultat d'amener une explosion qui fera éclater en mille morceaux l'empire vermoulu du Sultan, laissant les diplomates au milieu des ruines, dans l'impossibilité de rien mettre à sa place et capables seulement de se disputer entre eux pour le partage des débris.