‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 30 sur 50 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Lord Rosebery a déclaré avec une telle assurance qu'un massacre amenant l'extermination de toute la population arménienne serait le prélude inévitable ou la conséquence fatale de l'emploi de la force contre le Sultan qu'il est nécessaire d'examiner cette opinion. J'ai déjà montré que l'argument était suranné, qu'il a été invariablement réfuté par les événements. Je vais donner de nouvelles raisons qui le prouvent.

Il serait facile de remplir de nombreuses pages d'extraits des Livres Bleus, montrant que la menace d'un massacre des chrétiens par les musulmans fanatiques est un des artifices surannés employés par le Sultan et ses ministres pour effrayer l'Europe et l'empêcher de lui imposer des réformes. Trois exemples suffiront.

C'est un des dogmes les plus intangibles de l'Islam, qu'un homme qui a abandonné la religion musulmane est passible de la peine capitale. Après plusieurs exécutions, à la fin de l'année i843, Lord Aberdeen, alors à la tête du Foreign Office, envoya une dépêche à Sir Stratford Canning en date du 16 janvier i844> et dont l'extrait suivant indiquera les tendances :

Elles (les Puissances chrétiennes) ne souffriront pas que la Porte insulte et foule aux pieds leur foi, en traitant comme un criminel un homme qui embrasse la religion chrétienne : le gouvernement de Sa Majesté demande à la Porte d'abandonner une conduite aussi révoltante.

Le comte Nasselrode, au nom de la Russie, connaissant mieux que Lord Aberdeen la base théocratique de la législa-

tion musulmane, « comprit la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité de trouver le moyen d'annihiler définitivement les effets de la loi du Koran relative à l'apostasie ».

Aussi se contenta-t-il de demander à la Porte « de comprendre la nécessité qu'il y avait à laisser tomber en désuétude » une loi « qu'on ne peut conserver qu'au mépris des réclamations unanimes des Puissances ».

C'était fort bien; mais il fallait ajouter que les Puissances tiendraient le Sultan comme personnellement responsable de la première exécution d'un musulman converti au christianisme. En résumé remontrances des Puissances, promesses du Sultan étaient aussi inutiles comme l'événement le prouva, car la loi appartenant à la législation sacrée est immuable, irrévocable, et le Sultan n'a pas le droit de la supprimer à moins qu'il n'y soit contraint; vérité bien simple qui, si elle était connue des hommes d'État, amènerait la solution de toutes les difficultés de la Question d'Orient.

Mais revenons aux menaces de massacre général faites par la Porte dans le cas d'une intervention de l'Europe pour faire abroger la loi sur l'apostasie. Lord Stratford déclarait dans une dépêche à Lord Aberdeen, le 14 mars 1844. « qu'en réalité rien de tel n'était probable » et « il attribuait les rumeurs alarmantes sur l'excitation populaire à Rifaat Pacha (alors ministre des affaires étrangères) lui-même ». Après avoir fait de longues démarches diplomatiques à ce sujet, Lord Stratford de Redcliffe écrivait à Lord Aberdeen, le 23 mars 1844 :

J'ai l'honneur et le plaisir d'annoncer à Votre Excellence que la question des exécutions pour cause d'apostasie est heureusement et, selon toutes les apparences, définitivement tranchée. Le Sultan m'a donné sa parole impériale que désormais les chrétiens ne seraient jamais insultés dans son empire pas plus qu'ils ne seraient persécutés à cause de leur religion.

Grand triomphe pour le Grand Eltchi (1), n'est-ce pas? Nous allons en juger. Du ij septembre 1877 nous avons une

(1) Lord Stratford. (N. du T.)

l'argument du massacre 197

dépêche envoyée à Lord Stratford de RedclilVe par Lord Clarendon, alors à la tète du Foreign Office, dépêche dont j'extrais le passage caractéristique ci-dessous :

Le gouvernement turc affirma à Votre Excellence, il y a quelques années, que la loi qui punissait des plus cruels châtiments les musulmans qui se convertissaient au christianisme avait été abrogée.

De graves doutes pèsent sur la véracité de cette affirmation et il y a des cas certains, dont l'un à Alep et l'autre à Andrinople, de musulmans convertis punis de mort et cela depuis les assurances du gouvernement ottoman... C'est là une question qui mériterait d'attirer immédiatement et de la façon la plus sérieuse l'attention de la Porte. Le gouvernement turc ne peut pas espérer que les Grandes Puissances chrétiennes d'Europe qui font en ce moment des efforts gigantesques [on était en pleine guerre de Crimée] et s'imposent d'énormes sacrifices pour sauver l'Empire ottoman de la ruine, supporteront le maintien en Turquie d'une loi qui est non seulement une insulte permanente pour elles mais encore une source de cruelles persécutions contre leurs coreligionnaires. Ce n'est pas cela dont elles vont assurer le maintien par leurs Hottes et leurs armées.

Elles sont donc pleinement autorisées à exiger qu'aucune peine ne frappe le mahométan qui se fait chrétien, qu'il soit de naissance musulmane ou chrétienne puisqu'aucune peine ne frappe d'ailleurs le chrétien qui embrasse l'islamisme. Dans tous les cas de ce genre on doit laisser toute sa liberté à la conscience humaine et le pouvoir temporel ne doit pas intervenir pour entraver les opinions religieuses.

Voilà donc ce qu'était devenue la « parole impériale » donnée onze ans auparavant à l'ambassadeur anglais et que celui-ci déclarait au Foreign Office avoir réglé la question « définitivement ».

Une fois encore le Grand Eltchi tient son sceptre diplomatique avec la pompe qui lui est coutumière et assure à son ministre crédule que tout va aller pour le mieux :

11 faut s'attendre à des objections et à des difficultés dans la suite, mais je veux croire que la fermeté et la persévérance l'emporteront en fin de compte, sinon pour obtenir l'abrogation formelle de la loi établie, du moins pour savoir à quoi nous en tenir sur les intentions de la Porte et obtenir en fait l'abolition de la peine capitale

et de toutes les sortes de persécutions qui frappent ceux qui abandonnent la religion musulmane.

Ceci était écrit le 2 octobre i855. Deux mois après, exactement, il écrit :

Le bruit me parvient que les ministres turcs sont très peu disposés à satisfaire aux demandes du gouvernement de Sa Majesté, au sujet des persécutions religieuses, et qu'ils prétendent qu'ils ont tout lieu de craindre un mécontentement grave chez les musulmans dans le cas où ils donneraient satisfaction... Cependant, ce que Ton m'a chargé de demander n'est rien autre chose qu'une confirmation franche et complète des promesses qui m'ont été faites il y a dix ans, tant par le Sultan que par ses ministres. Quant aux craintes d'un mécontentement populaire, je n'y crois pas.

Une nouvelle promesse fut obtenue du Sultan et de la Porte, que les persécutions religieuses cesseraient et elle fut confirmée par ses engagements lors des Traités de Paris (i85o) et de Berlin (1878) qui promettaient non seulement l'entière liberté de conscience dans tout l'Empire ottoman mais encore une égalité parfaite entre musulmans et chrétiens.

En 1880, un document parlementaire {Livre Bleu, Affaires de Turquie, n° 6, 1880) fut publié contenant une correspondance relative à l'arrestation d'un pasteur anglais accusé d'avoir employé un professeur turc, de Constantinople, à la traduction d'un livre de prières. Le professeur fut sommairement condamné à mort. Il fallut plus de trois mois aux divers cabinets européens pour sauver la vie du malheureux, mais en apparence seulement. Car, banni dans une île grecque, il y aurait été certainement mis à mort s'il n'était arrivé à se ménager une retraite en Angleterre. Mais ce que je retiens, c'est que, dans cette occasion encore, dit l'ambassadeur anglais. Sir Henry Layard, le Sultan et son gouvernement invoqueront l'argument du fanatisme musulman et du massacre des chrétiens dans le cas où la vie du professeur musulman serait épargnée. Il ne s'agissait pas ici d'une conversion au christianisme, l'infortuné avait seulement traduit en turc un ouvrage chrétien.

Sir Henry Layard déclara que l'excitation populaire causée par cette affaire était artificielle ; en fait, elle était provoquée par le Palais qui inspirait des articles fanatiques dans la presse

l'argument du massacre 199

musulmane. Et alors, se reportant à l'époque de Lord Stratford de Redcliffe, il déclare que rien n'a changé :

Au temps de Lord Stratford, comme en ce moment, les ministres essayèrent d'exciter l'opinion publique contre les réformes réclamées par l'ambassadeur anglais, et prenaient ensuite prétexte de cette agitation pour refuser de satisfaire ses demandes.

De même, on agitait l'épouvantail du massacre pour détourner l'Angleterre d'une action en Bulgarie, en 1876-77. M. Forster y fait ainsi allusion dans le discours qu'il prononça à son retour de Constantinople, en 187G :

Des hommes essaient de vous effrayer — qui veulent laisser les choses en l'état où elles sont — prétendant qu'en exprimant notre sentiment nous faisons courir les plus grands dangers à la civilisation et à la chrétienté et qu'il pourrait en résulter un massacre général des chrétiens. Rien ne prouve plus complètement la faiblesse du gouvernement turc que ce qu'il allègue pour sa défense. Lorsqu'on les met au pied du mur, les avocats du gouvernement ottoman font toujours intervenir l'argument du massacre. Pour moi, je n'y crois pas.

J'ai déjà rapporté comment la Porte avait menacé la Fiance et l'Angleterre, en 1860, dans le cas où elles interviendraient, par la force des armes, en Syrie, d'un autre massacre des chrétiens. L'avis tranquillement donné au Sultan que les deux Puissances l'en rendraient responsable fut suffisant et un semblable avertissement suffira toujours. Ces massacres sont toujours organisés au Palais par la Porte elle-même et peuvent être arrêtés par le simple envoi à Constantinople d'une note diplomatique énergique.

Lord Rosebery s'était alarmé absolument sans raisons. Il n'y a aucun danger de voir se produire un nouveau massacre des Arméniens dans le cas où l'on prendrait des mesures coercitives. Le danger réside tout entier dans la politique d'inaction ou, dans ce qui est plus redoutable encore que l'inaction, dans une activité diplomatique consistant uniquement en « représentations » et en remontrances futiles.

Que les Puissances ne s'occupent plus du tout des chrétiens de Turquie ou qu'elles adoptent les seules mesures elïi-

caces. Les réformes sur le papier, sans les garanties matérielles de leur exécution, ne font que provoquer le Sultan à commettre de nouvelles cruautés.

Une des erreurs les plus courantes sur le gouvernement turc, c'est sa réputation de prétendue tolérance envers les croyances autres que la sienne. Voyons ce qu'il en est. D'après la loi immuable de l'Islam, il est interdit aux juifs de bâtir des synagogues, aux chrétiens de faire construire des églises. Ils peuvent réparer de vieilles constructions, mais sur le même plan et dans les mêmes dimensions. Et pour cela même, il leur faut un firman de Constantinople. ce qui suppose une longue série de fonctionnaires à corrompre et un retard de longs mois, sinon d'années. Les églises ne peuvent avoir de cloches, de peur de froisser la susceptibilité religieuse des musulmans, et pour la même raison, on ne doit pas faire entendre dans les églises ou synagogues des chants à haute voix. Le fait d'abjurer l'islamisme entraîne la condamnation à mort à la fois du converti et du convertisseur. D'autre part, c'est un délit pour un juif ou un chrétien de dissuader un de ses parents ou un de ses amis de se faire musulman. Le langage le plus injurieux est employé dans les documents officiels pour parler des chrétiens et des juifs. On les appelle « chiens » et « porcs ». Dans les actes de décès et autres documents légaux, on ne dit pas qu'ils sont « décédés », mais « damnés ». Je pourrais remplir des pages de preuves de tout ceci, avec les rapports des consuls et les dépêches des ambassadeurs anglais. Voici un acte de décès dont l'authenticité est garantie par notre ambassadeur à Constantinople :

Nous donnons permission au prêtre de l'église Sainte-Marie (en Arménie) d'enfouir la carcasse impure, putride et infecte de... damné [lisez décédé] aujourd'hui.

Rien d'étonnant à ce que Lord Clarendon, alors à la tête du Foreign Office, dénonce un tel langage comme une « insulte permanente faite à toute la chrétienté » et demande énergiquement qu'on cesse de l'employer.

Une des innombrables promesses honteusement violées du Sultan promet de l'interdire ; mais, en fait, il fut toujours employé. J'ai vu, en elfet, tout récemment, un de ces actes

l'argument nu massacre 201

libellé de la même façon. Au reste, voici ce qu'un de nos consuls rapporte en 1867 :

Les outrages les plus grossiers, les plus violents, sont adressés couramment aux chrétiens avec une entière impunité, les autorités étant elles-mêmes en ce sens les premières à s'en servir. Dans les assemblées et les tribunaux, il n'est pas d'injures de la langue turque, qui pourtant en est si riche, quelque insultantes, quelque grossières et écœurantes qu'elles soient, que l'on n'emploie contre les giaours détestés et méprisés.

Dans un Livre Bleu sur les Persécutions religieuses en Turquie, publié en i8?5, je trouve les faits suivants attestés par l'ambassadeur et les consuls de Sa Majesté en Turquie. La Porte refusa d'une façon définitive de permettre l'établissement d'écoles chrétiennes, interdit la publication de la Bible en langue turque et, par une violation directe du Hatt-I-Humaioun de i856, les enfants non seulement de mahométans mais même ceux nés de parents païens ne pouvaient jamais être reconnus comme chrétiens, même s'ils avaient été baptisés dans leur enfance. « La loi, déclara le Grand Vizir, ne reconnaît nullement à ces hommes la qualité de chrétiens mais voit en eux des musulmans. »

La discussion surgit à propos du cas d'un certain nombre de jeunes gens, fds de païens, convertis au christianisme. Ces jeunes gens avaient été baptisés dans leur enfance ; mais, lorsque leur origine fut connue, ils furent emprisonnés et mis à la torture pour les obliger à se convertir à l'Islamisme.

Ce fut en vain que le chargé d'affaires britannique rappela les promesses de complète liberté de conscience solennellement données par le Sultan dans le Hatt-I-Humaioun. Le Grand Vizir s'étonna beaucoup de ce que l'on ne comprenait pas l'inexistence de promesses arrachées au Sultan grâce aux circonstances et expliqua tranquillement que toute interprétation du Hatt-I-Humaioun, en contradiction avec la loi de l'Islam, devait être une fausse interprétation. D'après la loi turque les enfants de parents non chrétiens ne peuvent jamais devenir chrétiens.

Mais, dira-t-on, ily a vingt ans de cela et les choses ont pu s'améliorer depuis? Les choses ne s'améliorent jamais en Tur-

quie à moins d'une intervention coercitive d'une ou de plusieurs des Grandes Puissances. Si, au contraire, les choses sont laissées à elles-mêmes, elles vont de mal en pis. Ceci, nous pourrions le prouver par de nombreux exemples, mais ce n'est pas nécessaire. Je donnerai une preuve officielle publiée l'année dernière dans un document intitulé : Violations du Hatt- I-Humaioun, document préparé à la requête de Sir Philipp Currie, ambassadeur auprès, la Sublime-Porte.

Quoique la construction d'édifices pour les cultes soit interdite par la loi sacrée de l'Islam aux juifs et aux chrétiens, les autorités de i856 à 1891 fermèrent les yeux sur les cérémonies religieuses qui avaient lieu dans les maisons privées. Dans les années ultérieures, les autorités locales s'opposèrent à l'exercice de ce faible privilège et, en janvier 1892, un Edit Impérial parut qui décrétait la « suppression des églises et des écoles non autorisées formellement et non munies de permission après un certain délai ». Ce décret, cependant, ne fut pas appliqué aussitôt. Il n'avait pour but que d'éprouver les intentions des Puissances. Comme il n'y eut pas de protestation d'aucune d'entre elles, contre cette outrageante violation de la promesse de tolérance faite par la Porte dans le Hatt-I- Humaioun. en 1894 la célébration des offices divins dans les immeubles privés fut formellement interdite, étant donné « que tout endroit où un chrétien faisait ses prières devait être considéré comme une église et qu'une église ne pouvait exister sans qu'un firman impérial fut rendu ».

Les résultats de ce décret sont ainsi décrits dans le document rédigé sous les auspices de l'ambassadeur britannique :

A l'heure actuelle, des agglomérations de i5o à 3oo chrétiens sont mis dans l'impossibilité d'accomplir les cérémonies de leur culte dans des endroits qui ont été reconnus comme leurs lieux de réunion pendant dix et même vingt ans : à Fatza, dans la province de Trébizonde; Inetzig et Aghn dans la province de Harpool, Kir Shekir dans la province d'Angora; el Osmanve dans la province d'Adana, sans parler du cas des congrégations de Sidon et de Gedik Pacha à Constantinople.

L'ouverture d'écoles chrétiennes fut également tolérée après la guerre de Crimée jusqu'en 1892 « lorsque le gouverne-

l'argument du MASSACRE 2o3

ment commença soudain à supprimer les écoles fondées par les chrétiens ».

La même année, 1892, un autre décret fut rendu retirant l'accès des fonctions publiques à tous ceux qui ont été élevés ailleurs que dans les écoles gouvernementales, c'est-à-dire à tous sauf aux musulmans.

Après avoir déclaré la guerre aux écoles fondées par les chrétiens, la décision suivante consista à détruire et à exclure tous les livres n'appartenant pas à la littérature de l'Islam en concordance avec la parole bien connue du khalife Omar, destructeur des bibliothèques d'Alexandrie et de Perse qui déclarait « que les livres qui disaient la même chose que le Koran étaient inutiles, que ceux qui étaient en contradiction avec lui étaient pernicieux et devaient être détruits ».

C'est un fait normal que de voir des voyageurs dépouillés de leurs livres dans toute ville de l'intérieur de la Turquie où se trouvent des fonctionnaires. L'autorisation imprimée en turc sur la première page du volume n'y fait rien. Le livre doit être envoyé à l'Administration centrale de la province, peut-être à des centaines de kilomètres de là, pour être examiné. Le possesseur du livre peut se considérer comme heureux s'il n'est pas maintenu en état d'arrestation jusqu'à ce que le résultat de cet examen du livre soit connu. Naturellement il abandonne son livre plutôt que d'attendre plusieurs jours.

En fait la méfiance que l'on montre contre tout chrétien qui possède un livre a eu ce résultat que les chrétiens de la Turquie d'Asie sont presque aussi terrifiés à la vue d'un livre que les fonctionnaires placés au-dessus d'eux. La destruction des livres des chrétiens est si complète dans certains districts que les enfants qui grandissent dans ces districts promettent d'être aussi ignorants que leurs plus lointains ancêtres. Les mêmes causes ont amené la ruine du commerce de la librairie.

La censure qui existe sur les ouvrages étrangers ou religieux est tellement rigoureuse qu'elle enlève complètement aux chrétiens de Turquie les moyens de se tenir en contact avec les progrès et le développement de la culture dans le reste du monde. Des classiques anglais, tels que Shakespeare, Byrou, Milton, Walter Scott, ne sont pas autorisés. Il en est de même pour les chefs-d'œuvre de toutes les grandes littératures. Aucune histoire classique, aucune encyclopédie, aucun traité de métaphysique d'un caractère sérieux, aucun ouvrage de théologie ou d'exégèse de réelle valeur ne peul obtenir de la censure l'autorisation de pénétrer en Turquie. Et si quelque prêtre ou professeur, désireux de faire honneur à ses fonctions, se risquait à faire entrer par contrebande de tels ouvrages

dans le pays, ou de posséder une bibliothèque rudiiuentaire, il est certain, tôt ou tard, de voir son cas découvert par quelque mouchard et par suite de subir une condamnation, en punition des crimes auxquels les ouvrages historiques ou théologiques doivent « l'inciter», suivant les autorités musulmanes.

Quant à la censure, à laquelle sont soumis les livres publiés à l'intérieur de l'Empire, elle est encore plus rigoureuse.

Je puis apporter mon propre témoignage quant à la rigueur de cette censure. En 1892 je ne pus trouver un seul volume de Dante, de Shakespeare, ni même le manuel de Murray chez les libraires de Constantinople. Quelque temps auparavant ils avaient en magasins ces ouvrages, mais maintenant ils étaient interdits. La même année M. Brooke Lambert, vicaire de Greenwich, eut même sa Bible confisquée en traversant la frontière bulgaro-turque. Etant parvenu à Constantinople en yacht, j'échappai pour ma part à ces désagréments et à ces vexations.

La Porte n'a même pas cette misérable excuse de pouvoir alléguer que la lecture des ouvrages défendus pourrait ébranler la foi des musulmans puisqu'ils sont écrits dans des langues dont les musulmans, à quelques exceptions près, ne peuvent comprendre un seul mot. En fait, c'est une croisade contre la liberté de pensée et le progrès intellectuel que le gouvernement turc a entrepris. Cette intolérance produit des résultats auxquels on ne croirait pas si l'on n'en avait des preuves authentiques.

Les chrétiens ne doivent pas publier, dans leurs propres journaux, en quelque langue que ce soit, des extraits des Evangiles parce que des doctrines anarchiques pourraient être ainsi insinuées furtivement. Far exemple « un texte qui parle de résurrection (1) ne doit pas être cité parce que le verbe « ressusciter » pourrait suggérer au lecteur le substantif « insurrection ».

Tout passage de la Bible contenant les mots : persécution, courage, liberté, force, droits, union, égalité, étoile (12) (en astro-

(1) Ressusciter se dit en anglais to rise. Ce verbe signifie également s'insurger.

(2) Les mages turent conduits par une étoile à l'adoration du Christ et l'autorité turque considère que le mot étoile pourrait encourager les chrétiens et les juifs à rechercher un Libérateur. (N. île l'A.)

l'argument DU MASSACRE 2o5

nomie on doit employer à la place le ternie astre lumineux), roi, palais, armes, sanglant, tyrannie, héros, etc... Os mots sont prohibés dans Ions les textes religieux. Un journal chrétien ne peut pas placer sous les yeux de ses lecteurs une hymne ou quelque autre poésie et on a expurgé le livre de cantiques dont on se sert dans toute la chrétienté d'un grand nombre des vieilles hymnes les pins belles et ces suppressions ont été maintenues par le gouvernement de la Porte après que l'on en eut appelé à sa haute autorité.

Des expressions telles que les suivantes sont également proscrites :

«La grâce inspiratrice de Dieu » parce que les musulmans n'admettent pas que les chrétiens aient cette grâce. « Une bonne nouvelle ou l'Évangile » parce que les musulmans n'admettent pas que l'Evangile de Jésus-Christ soit une bonne nouvelle, « Apôtre » parce que le mot implique la mission divine des Apôtres de Jésus- Christ, ce que n'admettent pas les musulmans, d'appeler Jésus-Chrisl « le Sauveur du Monde » ou de dire « qu'il a répandu son sang pour sauver le monde ».

Il est interdit aux pasteurs de vanter « l'énergie, le courage moral, la résignation dans L'affliction, l'espoir en Dieu en présence de l'adversité ». Toute transgression de ces règlements est sévèrement punie.

Les pasteurs protestants déclarent, de tons côtés, qu'ils sont obligés en choisissant des textes de la bible et en s'en servant comme d'exemples pour leurs exhortations, d'hésiter longuement, de paraphraser et de peser la valeur des mois de peur que s'ils parlent, par exemple, des consolations du christianisme on ne les accuse d'encourager le mécontentement, s'ils exhortent les fidèles à résister an péché on ne les condamne pour pousser à résister contre le gouvernement turc, ou (pic s'ils parlent de la nécessité pour un chrétien d'être d'un caractère pur et loyal on ne les accuse de vouloir faire naître des aspirations illégales. Lorsqu'on se plaint de telles restrictions apportées à l'exercice Légitime du culte chrétien, les hauts fonctionnaires répondent, qu'alors que les gouverneurs de provinces envoient sans cesse à l'administration centrale des extraits de la bible pour prouver la nécessité qu'il y a d'interdire ce livre, les chrétiens doivent se considérer comme bienheureux et être reconnaissants de ce qu'on leur tolère la Bible, au lieu de se plaindre de <e qu'ils soient gênés dans les commentaires qu'ils veulent en l'aire, de vive voix ou par écrit.

J'ai déjà donné quelques exemples des injures qui, selon les paroles d'un consul britannique, sont « ouvertement et sans cesse adressées au giaour méprisé et détesté ». dans des documents oflieiels aussi bien que par les autorités turques, à commencer par les pachas et les juges, pour finir par la police composée de bandits. J'ai moi-même vu un juge dans un soidisant « tribunal » musulman, réunissant les preuves contre un accusé chrétien en accompagnant et commentant son réquisitoire par de violents coups de poing dans la figure de l'accusé, qui fut ensuite condamné sans qu'on lui eût permis de dire un mot pour se défendre. Lorsqu'il voulut l'essayer, ceci fut considéré comme une insulte au tribunal et puni en conséquence. L'extrait suivant du document dont j'ai déjà cité plusieurs passages jette une vive lumière sur le tempérament « tolérant » et « humain » du despote cruel et sans scrupule dont les manières doucereuses et les affectations d'humanitarisme ont si souvent trompé l'esprit simple de braves touristes anglais :

En 1886, un livre intitulé la Mudafaa et. en 1892. un autre ouvrage, le Resalei Hamidie, furent publiés à Constantinople. Chacun de ces livres contenait les attaques les plus grossières contre le christianisme et les épithètes les plus méprisantes contre ceux qui professent cette religion. Les auteurs furent décorés par S. M. I. le Sultan et les plus grands elforts furent laits pour répandre le plus possible ces livres. Depuis, et spécialement en 1892 et en 1893, les journaux turcs de la capitale contenaient article sur article destinés à jeter l'opprobre sur le christianisme. Ces articles ont été publiés avec l'approbation de la censure, qui doit, d'après la loi, décider à l'avance si un article peut être publié. Mais en même temps, il a été rigoureusement interdit aux chrétiens de faire aucune réponse à des écrits de mauvaise Coi et faux, par lesquels on s'efforçait d'exciter le mépris et la haine de la population musulmane contre les chrétiens qui vivent côte à côte avec elle.

Que le lecteur relise avec soin ce dernier passage du Rapport, préparé à la requête de Sir Philipp Currie, ambassadeur britannique près la Sublime -Porte pour renseigner Lord Kimberley au printemps de 1894. Le Sultan y apparaît à la tète de la croisade prèchée contre le christianisme, fomentant partout « les attaques les plus grossières contre le christianisme » et contre les chrétiens, décorant les

auteurs des livres où se trouvaient les attaques dont le but est « d'exciter le mépris et la haine de la population musulmane contre les chrétiens qui vivent côte à côte avec elle ». C'est là une partie des efforts déployés par le Sultan en vue des massacres qui suivirent et qui ne sont nullement terminés si les Puissances n'y mettent pas bon ordre.

J'espère avoir maintenant clairement montré que tout danger d'un massacre général des chrétiens de Turquie a sa source et son existence à Yildiz-Kiosk. De telle sorte que le seul moyen ellicace de l'empêcher est d'agir énergiquement à l'égard du tyran irresponsable qui envoie du fond de sa retraite paisible les ordres les plus sanguinaires ; tandis qu'au contraire le moyen le plus sûr d'encourager le meurtrier à poursuivre son œuvre sanglante est de l'assurer que les Puissances empêcheront toute action qui pourrait menacer son trône. Ils lui ont donné cette assurance, et c'est ce qui le rassure. Que peuvent lui faire leurs futiles remontrances lorsqu'il commet les pires horreurs, surtout quand elles proclament à la face du Ciel que, quoi qu'il fasse, elles sauveront du démembrement son empire, dans leur propre intérêt? Il ne leur est nullement reconnaissant de leur indulgence. Pourquoi le serait-il, alors qu'il sait qu'elle n'est nullement déterminée par leur affection pour lui, mais par leur croyance sordide que le maintien du système de gouvernement le plus incurablement inhumain qu'il y ait jamais eu est nécessaire à leurs intérêts ? Tranquille, grâce à cette conviction, il a cessé de craindre le moins du monde le concert européen et il a appris à fond l'art de lui résister. A-t-il dû rire dans sa barbe en présence de la confiance ingénue de Lord Rosebery en « l'action diplomatique énergique et désintéressée », en même temps qu'il ajoutait que si celle-ci échouait, « il n'y aurait rien d'autre à tenter »? Abdul-Hamid a mis l'action diplomatique à une rude épreuve, sous les yeux des ambassadeurs, est s'est ainsi rendu compte de son impuissance. Cette action diplomatique s'est, en effet, comme on le sait, bornée « à la remise d'une note terrible » qui n'a été suivie d'aucune mesure effective. Qu' a-t-il à craindre ? Certainement pas la Providence de Lord Salisbury, car il croit, en musulman sincère, que la Providence est de son côté, dans sa politique

2o8 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES

d'extermination des infidèles, qu'on veut lui faire placer, par une violation de sa foi, sur un pied d'égalité avec les « vrais croyants ».

Tant que les Puissances n'auront pas reconnu ces faits et leur corollaire nécessaire : l'emploi des mesures coercitives, elles feront mieux de ne plus parler de réformes et d'action diplomatique quelque « énergique et désintéressée » qu'elle puisse être, car leur tactique absurde ne sert qu'à irriter le Sultan et à aggraver le sort de ses sujets chrétiens. Qu'elles ne fassent rien du tout ou qu'elles s'entendent pour employer les seuls moyens eiïicaces, c'est-à-dire pour mettre le Sultan en demeure d'accepter les mesures qu'elles proposeront dans un temps fixé et sous peine de déposition. En dehors de ces deux attitudes tout le reste est désastreux.

Je ne puis approuver Lord Salisbury lorsqu'il tient quitte le concert européen de tout reproche d'égoïsme. L'égoïsme des Puissances pendant ces deux dernières années (i) n'a d'égale que leur absurdité. A n'importe quelle date, pendant cette période, un ultimatum du genre de celui que j'ai suggéré aurait eu pour résultat immédiat, sans qu'il fût besoin de faire bouger un vaisseau de guerre ou un régiment, la soumission servile du misérable tyranneau qui n'a le pouvoir de faire le mal que grâce à la faiblesse des Puissances. A un certain point de vue elles sont plus coupables que lui. Car on peut considérer qu'il croit en un Dieu qui approuve l'extermination des Arméniens. Mais il n'est pas possible de trouver la même excuse aux raisons d'agir des Grandes Puissances. C'est pourtant cette politique de complicité dans les crimes du Sultan qu'a préconisée l'Autriche dans le programme par elle développé devant le concert européen, il y a bientôt un an, et dont j'ai déjà parlé. Tout en admettant que c'était une « perspective lamentable », le gouvernement autrichien envisageait la situation avec un tranquille stoïcisme et déclarait qu'aucune action ne devait être tentée par aucune des Puissances « pour mettre un terme à l'extermination des malheureux Arméniens ». Je ne crois pas que l'histoire de la chrétienté offre un exemple aussi odieux d'égoïsme absolu de

(i) Ecrit en novembre 1896. (N. du T.)

la part d'un gouvernement qui se déclare chrétien. Comment peut-il se faire qu'un peuple aussi brave, aussi chevaleresque et sympathique dans la vie privée que les Autrichiens, ait un gouvernement dont la conduite représente précisément le contraire de celle de l'homme à Y âme haute (u.ey*>ô^/.'>;) dont Aristote fait un si admirable portrait? Ceci me rappelle le passage de la Vie du Prince Consort concernant les funérailles du duc de Wellington :

Toutes les Grandes Puissances d'Europe, sauf une, ont envoyé des représentants aux obsèques. Celle-là n'est pas la France. Au contraire, ses gouvernants, que l'on aurait peut-être cru voir s'abstenir de prendre part à une cérémonie où l'on rendait les derniers honneurs au« Vainqueur du Grand Conquérant du Monde », furent parmi les premiers qui manifestèrent l'intention de se faire représenter.

Quelle était donc la Puissance absente? La Reine nous fournit la réponse dans une lettre touchante au Roi de Belgique dont j'extrais ce passage :

Un sentiment unanime de surprise et d'indignation est excité par la conduite de l'Autriche qui choisit ces tristes circonstances pour tirer vengeance contre l'Angleterre de ce qui est arrivé à Haynau et qui ne s'adressait qu'à lui.

Si jamais un homme méritait d'être appelé ;x£ya)ô'{/j-/oç, ce fut bien le « Grand » Duc et il était peut-être naturel que l'Etat qui a toujours suivi dans sa politique étrangère les principes opposés aux siens, fût celui qui essaya de se venger sur le cadavre de l'homme qui l'avait délivré de Napoléon, de l'accueil violemment hostile fait par les ouvriers de Londres au général qui avait fait fouetter les femmes italiennes. Mais je laisse au biographe du Prince Consort le soin de fournir les commentaires appropriés :

Il y eut des gens, cependant, qui, se rappelant des événements encore récents, virent seulement un acte de convenance dans l'absence du représentant d'un tel pays aux funérailles du grand général dont les campagnes ne furent souillées par aucune cruauté, ni par aucun crime, et qui, sur son lit de mort, pouvait rappeler ses victoires parmi ses meilleures œuvres (i).

(i) Vie du Prince Consort, II. p. &1-2.

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