CHAPITRE XIX
L'on semble admettre aujourd'hui de tous côtés et dans tous les partis que l'un des principaux buts à atteindre dans notre politique étrangère est l'établissement d'une entente cordiale entre notre pays, la Russie et la France.
Ces trois nations sont peut-être celles qui ont le plus à gagner en Europe à une entente cordiale, le plus à perdre dans une politique de soupçons mutuels et de malentendus. Les allusions (pie Lord Salisbury a laites à la Russie dans son récent discours de Guildhall confirment ce que j'ai dit dans plusieurs chapitres précédents, sur ses sentiments à l'égard de la Russie. 11 a répudié avec mépris « les superstitions d'une antique diplomatie » sur cette question. Il y a eu en effet des superstitions désastreuses là-dessus qui nous ont coûté de l'or et bien du sang versé, qui surtout ont entraîné bien des misères pendant un demi-siècle, pour les chrétiens de Turquie et ont plongé dans la désolation une des plus belles régions du globe. Mais les superstitions meurent difficilement et quoique leur nombre diminue rapidement il y a encore des gens, intelligents et honnêtes, qui sérieusement croient que c'est un projet séculaire et persistant de la politique russe que l'invasion et l'annexion de l'Inde.
Cependant l'histoire du monde, et en particulier celle du Parlement anglais, prouve par de nombreux exemples que la valeur intellectuelle et l'intégrité morale ne préservent nullement des erreurs les plus monstrueuses. Pour prendre un exemple, parmi un grand nombre : Il est difficile de croire, qu'il y a à peine cinquante ans, le vol de tout objet d'une valeur supérieure à cinq shillings était en Angleterre un délit passible
de la peine de mort? Et non seulement il en était ainsi, mais encore l'abrogation de cette loi rencontra une résistance acharnée de la part delà presque totalité des classes possédantes, de presque tous les hommes de loi, de toute la magistrature — qui comprenait cependant à cette époque quelques-unes des lumières de notre Droit, — d'un certain nombre d'évêques et de l'immense majorité do la Chambre des Lords. Un extrait du discours de Lord Ellenborough (ministre de la justice) à la Chambre des Lords montrera que je n'exagère pas l'empire qu'exerçait alors la superstition qui faisait maintenir une telle loi :
Je suis certain que Vos Seigneuries réfléchiront avant de consentir à une mesure grosse de périls pour la sécurité de la propriété individuelle. Les juges les plus savants sont unanimes à déclarer que la sécurité publique exige qu'il n'y ait pas abolition de la peine capitale dans cette partie de la loi criminelle. Si nous permettons, Messeigneurs, l'adoption de ce projet de loi, nous ne saurons plus où résider; nous ne saurons plus si nous marchons sur nos pieds ou sur notre tète. Je crois que cette loi est de celles dont dépend tellement la sécurité du genre humain qu'il me semblerait manquer à tous mes devoirs envers la cause publique en n'insistant pas pour son maintien.
Nous savons maintenant cjue les jurés de toutes les parties de l'Angleterre qui imposèrent l'abrogation de cette loi atroce en refusant de condamner ceux qui étaient poursuivis, — si inférieurs qu'ils pouvaient être en savoir, en culture morale et en connaissances politiques, aux hommes d'Etat instruits et brillants auxquels on les opposait, — n'en avaient pas moins toute la prévoyance et le sens politique de leur coté.
Je ne suis donc pas découragé en trouvant des hommes éminents qui croient encore à l'invasion russe dans l'Inde. Je laisse de côté les difficultés et les dangers — à vrai dire presque insurmontables — de l'entreprise, et je demande simplement quelle raison la Russie pourrait-elle bien avoir pour envahir l'Inde? Qu'elle doive se servir de sa position dans l'Asie centrale pour nous menacer et nous harceler sur la frontière de l'Inde, aussi longtemps que nous la menacerons et que nous la harcèlerons ailleurs, je le crois volontiers; mais si nous la laissons tranquille, pourquoi irait-elle s'engager
Chypre et l'égypte 2i3
dans la folle aventure que serait l'invasion de l'Inde? A quoi l'Inde pourrait bien lui être utile si, per impossibile, elle réussissait? Cela inclurait l'annexion de l'Afghanistan et de tous les autres territoires annexes et probablement aussi la conquête à nouveau de tout l'Hindoustan, après que nous en aurions été chassés. En effet, si une partie des populations de l'Inde se joignait à la Russie pour nous chasser ce ne serait pas pour se placer sous un nouveau joug.
De nouveau je demande quelle raison la Russie pourrait avoir pour courir de gaieté de cœur de pareils risques? La perte de l'Inde serait une grande perte pour nous, au point de vue de notre prestige et de notre orgueil, mais l'on peut mettre en doute que cela pût nous être préjudiciable de quelque autre façon. L'Inde offre, à vrai dire, un débouché pour une certaine partie des membres de nos classes aisées, mais sa possession augmente considérablement nos dépenses, complique beaucoup notre politique étrangère, et il est certain que si nous n'avions pas acquis ce pays, morceaux par morceaux, grâce à l'esprit aventureux de nos commerçants, nous n'aurions pas risqué une guerre avec une grande Puissance pour sa possession. Pourquoi donc alors la Russie le ferait-elle ?
Vraisemblablement le résultat serait plutôt l'appauvrissement que la prospérité de ses finances, même si elle entrait en possession de ce pays sans lutte. Car l'Inde n'est pas une contrée riche, étant donnée son énorme population. Ceux qui veulent nous alarmer avec l'invasion russe des Indes devrait bien considérer la statistique des naissances et de l'augmentation de la population dans l'Hindoustan.
Je livre à leurs méditations le passage suivant d'un discours prononcé par Lord Lansdqwne,à Leeds,le 29 du mois d'octobre dernier :
Tandis que j'étais avec Lord Wenlock dans l'Hindoustan, un recensement eut lien et Ton trouva que pendant les dix années qui venaient de s'écouler la population avait augmenté de trente-trois millions d'habitants, desquels le gouvernement avait charge. Ceci représentait la population totale de la Grande-Bretagne.
Une augmentation de trente-trois millions d'habitants en dix ans! Où cela s'arrêtera-t-il ? Comment résoudre le problème
2l4 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
quand l'augmentation de la population dépassera les moyens de subsistance, déjà très limités par des famines périodiques? Jadis l'augmentation de la population était arrêtée par les guerres intestines, les exécutions barbares, l'absence de tous moyens pour arrêter la famine, les épidémies et tous ces maux auxquels est sujette la vie des peuples seulement à demicivilisés.
Nous avons donné la paix à l'Inde et nous lui avons donné tout ce qui pouvait amener cette augmentation maintenant alarmante de la population. Mais nous y sommes et de là découle pour nous un devoir très haut: nous devons donc y rester. « Nous avons été placés là par la Providence divine et nous devons faire pour le mieux, étant donnée notre situation. C'est la situation où il se trouve qui trace à l'homme son devoir » (i).
Mais quel motif pousserait la Russie à prendre notre place dans l'Inde, même si nous offrions de nous retirer et que nous l'invitions à nous remplacer? Je suis certain qu'elle nous re mercierait beaucoup, mais refuserait. La Russie n'a pas besoin de débouchés pour une population surabondante. Au contraire, sa population, quelque nombreuse qu'elle soit, est encore beaucoup trop clairsemée sur le vaste territoire qu'elle comprend. Ce territoire est. d'autre part, couvert de richesses qui n'ont pas encore été exploitées et il faudra pour cela des générations.
Cependant des gens, d'ailleurs pleins de bon sens, de clarté d'esprit et peut-être habiles et expérimentés en a if aires, ont réussi à se convaincre eux-mêmes que le désir ardent de la Russie est de tourner le dos à ses ressources propres, dont elle n'a pas encore tiré tout le parti possible, pour envahir et conquérir l'Inde !
Je ne prête pas en ce moment à la Russie une générosité transcendante ou une absence extraordinaire d'ambition politique, mais bien des facultés de raisonnement et un bon sens normal. Pour donner quelque raison d'être aux terreurs de russophobes, il faudrait prétendre que les Russes sont une nation de fous, ce que n'iront pas dire même leurs pires ennemis.
(i) Discours de Burke sur le projet de loi pour les Indes de Fox. Œuvres, III, p. 689.
CHYPRE ET LÉGYPTE 2l5
Si l'on abandonne cette superstition d'une antique diplomatie dans nos relations avec la Russie, il est évident que nous n'avons aucun motif de nous quereller avec elle, pas plus quelle n'en a si nous ne lui en fournissons pas. La question de savoir qui possédera Constantinople intéresse l'Autriche et l'Allemagne, et on peut les laisser elles-mêmes s'occuper de leurs intérêts particuliers. Nous avons joué pendant beaucoup trop de temps le rôle de chiens de garde de ces Puissances. C'est en vain que le prince de Bismarck aura essayé de persuader réciproquement à la Russie et à l'Angleterre qu'elles sont naturellement antagonistes. Nous n'avons pas à nous soucier de Constantinople si ce n'est au point de vue commercial, et à ce point de vue là n'importe quel possesseur sera préférable au Turc (i). D'ailleurs, commercialement, l'Allemagne est notre rivale dangereuse et non la Russie.
En tant que « place d'arme », selon Lord Beaconsfield, Chypre a été abandonnée par tous ceux qui (c'est-à-dire tout le monde) reconnaissent maintenant que nous n'avons nullement l'obligation de défendre le Sultan contre les attaques russes. Pourquoi alors ne pas abandonner Chypre ?
Je crois donc que la question de Constantinople, pour ce qui est de la Russie, ne présente aucune difficulté. Pourquoi l'Angleterre s'opposerait-elle à ce que la Russie eût libre accès dans la Méditerranée et qu'elle y eût un port ? Que nous arrivions à une entente cordiale avec la Russie, et alors une flotte russe dans la Méditerranée sera plutôt quelque chose d'heureux que quelque chose de défavorable à nos intérêts. Ils sont les mêmes que ceux de la Russie dans nombre de cas, et nulle part ils ne sont en opposition.
Oui, mais pour remettre l'île entre les mains de qui? Il ne peut pas être question de la rendre au Sultan. A qui alors ?
(i) En mai 1877, le gouvernement russe lit au gouvernement anglais la déclaration formelle que voici : « Pour ce qui est de Constantinople et sans préjuger quelle pourra être la cause et l'issue de la guerre, le Cabinet Impérial affirme de nouveau que la conquête de Constantinople n'est nullement parmi les desseins poursuivis par Sa Majesté l'Empereur. 11 admet que de toutes façons la possession de Constantinople est une question d'intérêt commun qui ne peut être réglée que par une entente générale et croit que, si on discutait la question de la possession de cette ville, elle ne devrait être attribuée à aucune des Grandes Puissances européennes. » {Livres Bleus, Russie, n' 2 (1877), page '$.)
2l6 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
Soit la rendre à la Grèce, soit la laisser autonome avec un prince régnant sous la protection des Grandes Puissances. Il ne semble pas y avoir d'autre alternative. Mais, dans l'un ou l'autre de ces cas, qui paiera les violons ? qui sera garant du prix d'achat? Pour ma part je répondrai ainsi : Le gouvernement turc est. selon l'expression favorite de feu le professeur Freeman,un « brigandage organise». Faire bénéficier un tel gou\ ernement des règles appliquées dans la politique rationnelle des nations civilisées serait absurde. Le droit de conquête n'est pas autre chose que le droit du sabre, qui ne se légitime jamais s'il n'est amendé par un régime équitable. L'Histoire nous montre en effet un certain nombre de nations qui. après avoir vaincu par la force des armes leurs adversaires, ont reçu des vaincus la civilisation, les lettres et les arts. Ce fut ainsi que
Grœcia capta feruni victorem cepit et artes Intulit agresii Latio.
Nous avons aussi des cas où les arts de la paix sont introduits par le conquérant lui-même chez le peuple vaincu, et où il compense ainsi par les bienfaits de la civilisation le mal fait par ses armes.
Au contraire, le Turc a été un destructeur et rien qu'un destructeur pendant toute la durée de sa néfaste domination : destructeur de toutes sciences, littératures, arts, bonheur humain, et dévastateur même du sol que sa présence a rendu stérile. L'Humanité ne lui doit qu'une malédiction prolongée, sans qu'il ait laissé le souvenir d'un seul bienfait.
Je maintiens donc que le Sultan. ayant rompu tous ses engagements, n'a pas plus de droit à une indemnité ou une compensation quelconque pour Chypre qu'un brigand pour un butin produit de ses vols. Il n'y a pas prescription des droits inaliénables de l'homme, et la longue possession n'a jamais légitimé l'acte d'un brigand. Que la propriété privée des Turcs à Chypre soit respectée, mais que le tribut cesse d'être payé au Sultan. Voilà quelle est la décision dictée par l'équité.
Mais si l'on trouve cette solution trop radicale, l'on peut encore suivre le Sultan sur son propre terrain de discussion. Il a en fait répudié une grosse dette que la France et l'Angleterre
ont garantie jusqu'à une somme do près de crut mille livres sterling par an. Elles ont ainsi un droit de gage très évident sur ses biens et pourraient, d'après le droit des gens et l'équité, prendre Chypre comme paiement. Donc en se plaçant sur ce terrain seul, nous avons un droit légal indiscutable, ainsi que la France, de disposer de Chypre comme il nous plaira et sans consulter le Sultan. Dans tous les cas la Convention anglo-turque.de l'aveu de Lord Salisbury et de plusieurs autres membres du gouvernement, est devenue caduque en tant que menace à la Russie et engagement de protéger le Sultan, et tout ce qui en subsiste en dernier ressort est la libre disposition que nous avons de Chypre. Tant que la Convention subsiste, nous avons le droit de mettre le Sultan en demeure de tenir ses engagements, mais si nous ne sommes pas en état de faire valoir nos droits de ce côté-là, ne devons-nous pas dénier dorénavant toute valeur à la Convention et retenir Chypre (pour en disposer dans la suite pour le mieux) en présence de l'insolvabilité du Sultan à notre égard comme à l'égard de la France ?
Le cas de l'Egypte est différent. Je me suis toujours ellbrcé de le considérer sous tous ses aspects et c'est encore ce que je vais essayer ici. Pas un Français qui me fera l'honneur de me lire n'est en droit de me suspecter de sentiments hostiles à l'égard de son pays. Pendant la guerre de 1870 j'engageai,. sons le nom de plume de « Scrutator », une controverse dans le Times avec le professeur Max Millier, pour défendre la France. J'eus d'ailleurs là un des plus chevaleresques adversaires que jamais il m'a été donné de rencontrer. Mes lettres au Times furent dans la suite réunies en un volume qui, traduit en français, eut plusieurs éditions successives.
Lorsque je fus connu comme l'auteur de Who is Respo lisible for the War? (1) je reçus les remerciements du gouvernement français par l'intermédiaire du duc de Broglie, l'ambassadeur français à Londres à cette époque, et, depuis, j'ai reçu des marques répétées de sympathie en France.
Avec de tels antécédents je pense pouvoir réclamer le droit de développer franchement ma pensée dans la question d'Egypte
(1) Qui est responsable de la guerre?
2l8 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
sans pouvoir être supposé d'aucun autre sentiment que des sentiments amicaux à l'égard de la France.
Que nos voisins et amis Français considèrent donc les faits dans leur ensemble. Ils refusèrent notre invitation de rétablir l'ordre ensemble en Egypte et par là mirent eux-mêmes fin au condominium. C'est ainsi qu'eux-mêmes envisagèrent la question à l'époque et il est notoire qu'ils lurent surpris lorsque, la rébellion ayant été réprimée, le gouvernement anglais les invita à revenir. Pour ma part je pense que cette invitation était une erreur. La France aurait accepté beaucoup mieux à cette époque une note amicale l'invitant à se retirer — ce à quoi elle était préparée — qu'une invitation à retourner en Egypte dans des conditions autres que le statu quo ante.
Voilà le premier point que nos amis de France devraient considérer. Le second point, c'est que nous occupons l'Egypte dans les mêmes conditions que l'Autriche occupe la Bosnie et que nous y sommes avec autant de droits que la France à Tunis.
Nos promesses d'évacuer l'Egypte ne sont pas plus explicites — le sont-elles même autant? — que les promesses de la France de quitter Tunis et de ne pas fortifier Bizerte. Cependant la France a. en fait, annexé la Tunisie, elle a annexé Madagascar sans avoir eu à se plaindre de menaces, ou de reproches de l'Angleterre, qui n'a même pas protesté contre les fortifications élevées à Bizerte. Maintenant je dois dire que les Anglais qui, comme moi, désirent l'établissement de relations amicales ininterrompues entre la France et notre pays, ont le droit de se plaindre de la manière très différente dont les Français envisagent les questions, suivant qu'il s'agit d'eux ou de nous.
A vrai dire je n'ai aucun désir de voir la France évacuer la Tunisie, au contraire je considère que ce serait là de sa part un crime contre la civilisation. Mais que la France soit juste et reconnaisse que notre abandon de l'Egypte ne serait pas un moins grand crime contre la civilisation. Bendre au joug musulman toute contrée qui en a été une fois délivrée serait une faute énorme et unr cruauté inhumaine.
J'ai passé deux hivers sur les bords du Nil et j'ai vu le désert « se couvrir de roses ». srrâce à notre domination
chypre et l'égypte 2I9
bénigne, tandis que la justice s'affirmait et que la richesse se développait là où auparavant régnait l'anarchie et se commettaient les pires cruautés. Cela vous réchauffait le cœur de voir des officiers anglais, instruits et justes, travaillant avec ardeur à l'éducation et à l'entraînement des régiments d'indigènes, dont ils ont fait d'excellents soldats qui les aiment et qui ont toute confiance en eux.
Qu'arriverait-il si nous quittions l'Egypte? En moins d'une année, de toutes les réformes que nous avons accomplies on aurait fait table rase. La loi de l'Islam aurait graduellement, automatiquement et à coup sûr, repris sa toute-puissance et ce nouvel état de choses serait même pire que celui qui existait lors de notre intervention. C'est en vain que j'aurai écrit ce livre si je ne suis pas arrivé à persuader à ceux qui me liront que les gouvernants musulmans sont toujours placés sous la domination de la loi théocratique de l'Islam, toute puissante dans la sphère temporelle comme dans le domaine spirituel, et qu'ils n'ont pas le pouvoir de rendre justice à leurs sujets non-musulmans ou de leur accorder des réformes contraires à la loi sacrée de l'Islam. On voit donc le sophisme inclus dans cette promesse d'évacuer l'Egypte quand les réformes par nous accomplies seraient définitivement établies. En fait c'est fixer notre départ aux calendes grecques, car ces réformes, pour une large part en opposition avec le Koran, ne seront jamais à l'abri de tentatives de destruction avec un gouvernement musulman indépendant.
Mais pourquoi, dira-t-on, ne pas placer l'Egypte sous le contrôle des Grandes Puissances? A cela je répondrai : Que Dieu préserve l'Egypte du concert européen, après le brillant étalage qu'il a fait de son savoir-faire en Turquie! M. Hanotaux luimême repousse presque avec indignation l'idée de placer l'Egypte sous une forme quelconque de condominium. Il juge donc que la solution du contrôle européen est impraticable. Quelle garantie la France nous offre-t-elle donc que l'Egypte ne se retrouverait pas dans son ancienne situation lorsque cesserait l'occupation britannique? Je ne vois qu'une alternative qui éviterait ce danger — la constitution de l'Egypte en un état automone, sous le gouvernement d'un prince chrétien, dont l'ensemble des Grandes Puissances garantirait l'indépen-
dance. Cela pourrait résoudre la difficulté. En dehors de cette solution je n'en vois aucune. Que la France expose ses arguments à la pleine lumière de la raison et des faits, de manière à ce que l'on puisse les examiner. Elle ne ferait certainement pas d'objection à la neutralisation du canal de Suez et je ne suppose pas qu'aucun gouvernement anglais serait assez téméraire pour se vouloir servir, pour des opérations militaires, d'un canal dont on peut facilement rendre le passage impossible en y coulant un seul vapeur. Je crois que la plupart des officiers de marine qui ont étudié cette question seront làdessus d'accord avec Lord Beresford. et la différence au point de vue du temps entre le canal de Suez et la route du Gap est si petite que cela ne vaudrait pas la peine de courir un tel risque. Le canal de Suez n'est donc pas un obstacle à la conclusion d'une entente amicale avec la France et la Russie.
Au point de vue militaire l'occupation de l'Eyptc est pour nous une cause sérieuse d'embarras. Elle nous prive d'une partie des avantages de notre position insulaire et nous pourrions être obligés de l'abandonner précipitamment et d'une manière humiliante dans le cas d'événements graves se produisant ailleurs, de la même manière que la France dut abandonner brusquement Rome en 1870. Mais nous y sommes et je ne vois pas comment nous pourrions nous en aller si l'on ne règle pas auparavant le sort des pays après notre départ.
Je crains de ne pas être d'accord avec la plupart des libéraux en approuvant l'expédition de Dongola. Les paysans patients et industrieux de cette partie de l'Egypte souffraient cruellement de la domination tyrannique des Derviches et je ne sympathise pas moins avec eux qu'avec les Arméniens, parce que leur peau est noire et leur foi, l'Islamisme. Avoir brisé le pouvoir des Derviches, c'est avoir certainement rendu un grand service à la cause de la civilisation et de l'humanité. M. John Morley pense que les faits ont réfuté les deux arguments donnés en faveur de l'expédition de Dongola : la délivrance de Kassala et l'état d'insécurité de la frontière égyptienne. Même s'il en était aussi, je jugerais encore que l'expédition a été justifiée par la délivrance d'une riche province, arrachée à la tyrannie des Derviches. D'ailleurs, je crois que M. Morley se trompe. Le fait que l'Italie était à
moitié décidée à évacuer Kassala, après le désastre d'Adoua, n'empêche pas que cette place courait alors un grand danger. J'étais à Rome à cette époque et je puis assurer que le ministère italien considérait le danger comme très réel. Une attaque de toute l'année des Derviches sur Kassala, à ce moment critique, eût réussi et elle eût amené le massacre de la garnison italienne qui s'y trouvait. Survenant après les défaites d'Ahyssinie, un tel désastre eût entraîné la chute de la monarchie. J'approuvais donc le gouvernement lorsque fut décidée l'expédition de Dongola. La diversion ainsi opérée sauva probablement Kassala et il est illogique d'en conclure que cette ville n'avait couru aucun danger.
Pas plus que la faiblesse de la résistance des Derviches à l'armée égyptienne ne prouve que les Derviches n'étaient pas un danger. A vrai dire ils ne pouvaient pas attaquer de front la place frontière de Wady-Halfa. Ils étaient trop prudents pour cela. Mais leur présence continue, leur connaissance approfondie du désert et leurs incursions occasionnelles étaient une cause d'insécurité pour les paysans de la région. Je crois donc qu'au total l'expédition a été utile et je suis persudé que la domination néfaste du Mahdi sera détruite par la capture de sa forteresse, ce qui ne sera pas, semble-t-il, très dillicile à réaliser (i). L'élan impétueux des guerriers du désert est impuissant contre de/> troupes disciplinées, munies de fusils à tir rapide, et commandées par des officiers dans lesquels elles ont confiance. Ayant beaucoup vu les troupes tant égyptiennes que noires, je n'ai aucun doute sur le succès final de l'expédition et sa marche jusqu'à Khartoum. Quoi que Ton décide au sujet de l'Egypte, je me réjouirai de voir un aussi vaste territoire affranchi du joug cruel des Derviches.
(i) On sait que les Derviches ont été, depuis l'époque où ce livre a été écrit, complètement vaincus et détruits. .Y. du T.)