NE PEUT-ON RIEN FAIRE? I
grosse erreur, comme le prouva le verdict des électeurs, quand ils purent faire entendre leurs voix.
De même le discours de Lord Rosebery — prononcé, je n'en doute pas, dans une bonne intention, comme celui de M. Forster, — n'a fait qu'augmenter, dans la grande masse du pays, la popularité de la politique préconisée par M. Gladstone dans son discours de Liverpool : aussi elle a donné à Lord Salisbury carte blanche, sans lui imposer aucune des restrictions par lesquelles Lord Rosebery voulait enchaîner sa liberté d'action.
Je puis en donner deux preuves incidentes.
Je reçus, étant en province, le compte rendu du discours de Lord Rosebery le soir même du jour (le samedi) où il avait été prononcé. J'avais promis de prendre la parole dans un grand meeting à Harrogate le lundi suivant et je me déterminai à éprouver l'opinion du meeting en répondant point par point au discours de Lord Rosebery. L'hôtel de ville de Harrogate était bondé d'une foule que le maire, qui présidait la réunion, évaluait à 1,800 personnes et on m'avait annoncé que la majorité était libérale. Eh bien! dans ma dissection du discours de Lord Rosebery, j'eus toute la salle avec moi. à l'exception d'une seule personne dans l'assemblée et d'une autre à la tribune qui, dans un langage d'ailleurs courtois et sympathique à mon égard, demanda au président (un radical (i) convaincu) de me rappeler à l'ordre parce que je critiquais le discours de Lord Rosebery. Le président refusa au milieu des applaudissements de l'assistance. Je continuai mon discours et un vote unanime de remerciements fut émis en ma faveur à la fin du meeting. Le mardi suivant, ce fut en obtenant un résultat identique que je pris la parole dans un autre grand meeting à Warminster, sous la présidence de Lord Bath. Il n'y eut qu'une seule petite différence, c'est que pas une seule voix ne fît entendre la moindre opposition et que, lorsque je me fus assis, le principal ministre non conformiste (2) de la ville, un libéral
(1) Il y a environ trente ans la fraction la plus avancée du parti libéral s'intitulait radicale. A l'heure actuelle on emploie indifféremment les termes libéral ou radical pour désigner le vieux parti whig. (N. du T.)
(2) On comprend sous le nom général de non conformiste toutes les sectes protestantes formées en dehors de l'Eglise anglicane. Elles comprennent la plupart des membres les plus militants du parti libéral. (N. du T.)
l4 LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES
très estimé, se leva et pensant que nia critique du discours de Lord Rosebery était trop indulgente, il l'attaqua dans un langage ardent, soutenu par les acclamations de toute la salle.
M. Forster trouva des raisons pour changer d'opinion et adopta la politique de M. Gladstone. Quand il revint de son deuxième voyage en Bulgarie, quelques années seulement après, il exprima son admiration pour les résultats de la politique que lui-même avait condamnée en 1876 et exprima sa surprise de ce que l'on eût pu douter des aptitudes des Bulgares à jouir de la liberté, oubliant qu'il avait été lui-même le coryphée de ces sceptiques.
C'est la même source d'informations qu'alors dont j'use maintenant, c'est-à-dire celle que j'ai pu avoir comme secrétaire du Comité de Grosvenor House. Nous y avons eu des sources d'informations auxquelles ne peuvent atteindre les hommes politiques ordinaires. L'agitation est sincère et elle est née spontanément: il est tout à fait impossible de l'arrêter, les tentatives faites dans ce sens ne feront que l'intensifier. Mais on la peut diriger. Elle n'est pas hostile au gouvernement ni n'a besoin de le devenir. Lord Salisbury ne peut pas être tenu pour responsable de la situation actuelle. L'on reconnaît les difficultés en présence desquelles il se trouve et il faut souhaiter vivement que rien ne soit fait ou dit qui rendrait sa tâche encore plus difficile. Je fis tout ce que je pus contre le gouvernement de Lord Beaconsfield pendant l'agitation 1870-1877 et c'est pour cette raison même que je me sens d'autant plus tenu de rendre justice aujourd'hui à Lord Salisbury. Quelle a été sa conduite dans le règlement des atfaires d'Arménie ? Rappelons d'abord qu'il ne débuta pas avec un terrain déblayé. Il n'inaugura pas une politique mais hérita de celle d'un autre. Et quelle était-elle cette politique? Ma ferme conviction est que si le gouvernement de Lord Rosebery avait saisi l'occasion aussitôt après qu'il eût des renseignements authentiques sur les massacres de Sassun. il pouvait régler la question par une entente amicale avec la Russie. Celle-ci était alors dans les meilleures dispositions à notre égard. Le débordement de sympathie qui s'était produit à l'égard de la nation russe lors des circonstances pathétiques de la mort du défunt tsar, en même temps que le charme des ma-