‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 10 sur 71 · Gabriel Charmes, V Avenir de la Turquie^ p · texte numérisé non relu

Gabriel Charmes, V Avenir de la Turquie^ p

bride à ses goûts de lucre et à ses passions que derrière les hautes murailles de son Yildiz-kiosque. Il ne parut en public que pour raccomplissement des actes fondamentaux que le Livre impose au fidèle, pour les cérémonies du saint jour, du vendredi, ou pour les fêtes traditionnelles de la religion et de la dynastie. En son Palais dTildiz, le bon peuple disait que, plongé dans la contemplation et les exercices pieux, parmi les saintes gens, il honorait les prêtres, nourrissait les pauvres, secourait les softas (étudiants en théologie) et subventionnait les pèlerins. Ses offrandes allaient à tous les sanctuaires de Tlslam. Il avait des émissaires en Chine, au Maroc, aux Indes, à Bokkara, surtout dans les anciennes provinces de son empire, — Egypte, Tunisie, Bosnie, Caucase, etc., — qui étaient tombées sous la loi de Tlnfidèle...

Il organisait un séminaire de missions islamiques, dont les élèves envahiraient le monde, à l'exemple des missionnaires chrétiens. Le Khalife, en dehors de son empire turc, a deux cent cinquante millions de fidèles à évangéliser, dans les trois continents de Fancien monde et dans les archipels de TOcéanie. L'empire turc, par le nombre, n'est que le cinquième ou le sixième des États musulmans. Le Sultan-Khalife n'a que seize ou dix-huit millions de sujets tournés vers la Mecque. Le roi d'Angleterre en a le quintuple : plus de soixante millions aux Indes, vingt ou vingt-deux millions en Afrique (y compris l'Egypte) et en Arabie. La Chine doit en avoir près de trente-cinq millions ; la Hollande, à Java et Sumatra^

trente autres millions. Notre Afrique française en compte une vingtaine de millions et le Tsar n'en a guère moins dans son Caucase et ses provinces d'Asie et du Volga. Autant que Ton peut dresser, — à quelques millions près, — une statistique d'ensemble, voici la carte grossière de Tlslam :

Empire Anglais (Egypte comprise). . 82 milUions

Empire Chinois 34 —

Empire Hollandais 30 —

Empire Français 20 ou 22

Empire Russe 18 millions

Empire Turc 16 ou 18

Perse 10 millions

Maroc. 8 ou

Afghanistan 5 ou 6

Arabie indépendante 4 ou 5

Empire Allemand 2 ou 2.5

C'étaient ces 200 ou 250 millions d'hommes que le panislamisme rêvait de fédérer au service du Khalife :

Le panislamisme, pendant des années, a été une sorte d'épouvantail pour les puissances colonisatrices, qui possèdent des empires d'outre-mer peuplés de musulmans. On a dit et redit que le Sultan serait, un jour ou Tautre, à même de faire naître, sur un signe, de formidables révoltes dont les conquérants ne viendraient pas à bout. Le fait est qu'il a entretenu, un peu partout dans les pays musulmans, des intrigues infatigables. Pénétré de l'importance des ligues islamiques, il a commencé, aussitôt après le traité de Berlin, à faire braver rEurope entière par la ligue albanaise. Lorsque la France eut institué son protectorat en Tunisie, il déversa sur les tekhés et les zaouias de la Régence et de la Tripolitaine d'énormes subsides. Il entretint des agents dans tous les centres tliéologiques, aussi bien à la mosquée d'El-Azhar, au

Caire, qu'à la mosquée de Fez et aux Indes. Il devint partout tracassier, gênant et voulut passer pour dangereux *.

Manœuvres un peu puériles, vaines démonstrations, dont la mission de VErthogroul en 1887 fut l'épisode le plus symbolique I Abd-ul-Hamid , pour remercier le Mikado, qui tolérait dans son empire la religion du Prophète, comme les autres religions, lui décerna la plaque de Tlmtiaz orùée de diamants; son intention réelle était de montrer le pavillon du Khalife aux musulmans de Tlnde, des îles Malaises et de la Chine. Pour convoyer la précieuse plaque, il fit donc partir VErthogroul^ vieille frégate repeinte, sur laquelle il chargea son ministre de la Marine, plusieurs amiraux, une foule d'officiers, toute une promotion de cadets et trois ou quatre cents hommes. L'Erthogroul sortit de la Corne d'Or et, sans encombre, franchit les Dardanelles. A Smyrne, on dut refaire sa provision de charbon que le trésor impérial avait payée avant le départ, mais que Tintendance avait revendue aux entrepositaires. A Port-Saïd, la générosité du Khédive renouvela les vivres qui pareillement avaient disparu. Puis, jusqu'à Aden, dans les eaux musulmanes, avec des pilotes arabes, le cabotage se poursuivit : la route n'était pas douteuse. Mais quand s'ouvrit l'immensité de l'océan Indien vers l'escale mystérieuse de Colombo, l'incertitude et la crainte leur firent attendre un voilier com-

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