Georges Gaulis, Les Questions d'Orient, p
plaisant (la machine vieillie n'aurait pas pu suivre un vapeur), qui les recueillit dans son sillage. Ils arrivèrent à Colombo, démunis de tout, trouvèrent un fournisseur confiant, qui leur avança provisions et matériel : ils en prirent une pleine cargaison et partirent sans payer. Le hasard, autant que le pilote, les amena à Singapour où, prévenus par le télégraphe, les recors les attendaient et mirent arrêt sur la frégate : de Constantinople, on se hâta d'envoyer Taisent pour éviter qu ils vendissent la plaque. Libérés, comme ils voguaient sur les rivages plus hospitaliers de notre Indo-Chine, le typhus les allégea d'une cinquantaine d'hommes. La charité française les recueillit au cap Saint-Jacques, les guérit, les vêtit, remplit leur cale et leurs soutes. Ils repartirent après un séjour : le long de la côte chinoise, de settlemenis en settlements européens, avec les bons offices et les aumônes de la France, ils atteignirent Yokohama et remirent la plaque... Ils revenaient, quand un coup de vent les jeta sur un îlot de la mer Intérieure : le bateau et la moitié de l'équipage disparurent.
Jusqu'en 1894, la politique panislamique n'eut pas de meilleur succès.
D'ailleurs, inquiétant Russie, Angleterre et France, toutes les puissances « musulmanes », elle pouvait réconcilier contre elle cette chrétienté, dont le désac-
cord avait, en 1878, sauvé la Turquie. Abd-ul-Hamid n'a jamais été enclin à méconnaître ou à braver les périls : il voyait clairement que la coalition de Tlslam ne lui serait d'aucun profit, s'il devait la payer d'une coalition européenne; les puissances étaient justement en train de se partager l'Afrique (1885); elles pouvaient, mises en goût, songer à un autre partage. Abd-ul-Hamid se tenait donc sur la réserve, sans risquer de démarches trop publiques ou trop osées.
A partir de 1888, cependant, l'intérêt, que l'Allemagne commença de prendre aux affaires ottomanes, surtout aux chemins de fer d'Anatolie, lui donna quelque confiance : désormais, il avait un avocat dans les conseils de l'Europe.
En 1889, la visite de Guillaume II et les propos — ou les engagements — qui furent échangés rendirent Abd-ul-Hamid plus hardi : il installa en Crète cette politique de réaction contre les libertés et de persécution contre les chrétiens, qui, de 1889 à 1896, livra l'île aux gouverneurs militaires et aux beys musulmans; en Anatolie, il inaugurait aussi contre les Arméniens (juin 1890) les tracasseries policières et les razzias kurdes. C'étaient, depuis le traité de Berlin, les premières revanches de l'Islam sur les raïas.,. L'alliance franco-russe, qui survint (avriljuillet 1891), rejeta Abd-ul-Hamid en ses hésitations : Triple Alliance et Double Alliance vidant leurs querelles, la Turquie serait-elle l'enjeu de la lutte ou l'objet de la transaction si la Russie et l'Autriche reprenaient leurs empiétements balkaniques?
Bientôt, les menaces se dissipèrent. Il devint probable, puis certain que Russie et Autriche ne désiraient que le statu quo dans les Balkans et que, tôt ou tard, un accord formel les réconcilierait aux dépens, non du Turc, mais des chrétientés. M. Hanotaux arrivant aux affaires (juin 1894), Abd-ul-Hamid allait avoir à Paris un ami aussi fidèle que celui de Berlin, et le a grand projet » allait donner au Khalife la complicité des deux Alliances.
Ce grand projet, que M. Hanotaux avait peut-être rapporté de sa légation de Constantinople (1885-1886), était de chasser les Anglais de TÉgypte par une revendication du Sultan-KhaUfe , qu'appuierait la diplomatie, au besoin la force des puissances : dans ce règlement des querelles chrétiennes, le Sultan, suzerain de TÉgypte, serait le personnage indispensable ; dans cette délivrance d'une terre musulmane, le Khalife apparaîtrait à l'Islam comme le chef de tous les rois du monde; après l'Egypte, qui Tempôcherait de libérer les Indes, la Tunisie, le Turkestan ou Chypre? Prenant les devants, Abd-ul-Hamid voulut se débarrasser des gêneurs qui l'importunaient en son Anatolie.
Contre les Arméniens, la jalousie de la camarilla arabe était exaspérée. Depuis vingt ans, les Arméniens dirigeaient à Stamboul les finances privées du Maître; dans l'administration provinciale et centrale, ils avaient accaparé nombre de places influentes. Ce peuple émigrant peu à peu descendait de son Taurus et venait reprendre les « marches », puis les plaines
du royaume kurde et bédouin. Dispersées dans tout Fera pire, ces communautés chrétiennes revendiquaient pour le raia^ en terres khalifales, Tégalité civile et Tordre légal ; leurs jeunes gens lâchaient parfois d'imprudentes paroles; ils avaient des relations intimes avec les giaours d'Europe et principalement avec ces Anglais, auxquels le monde syro-arabe n'k jamais pardonné la Convention de Chypre : tout concourait à ameuter contre l'Arménien les inimitiés particulières et les haines religieuses. L'intérêt évident de la Turquie était de s'attacher ces travailleurs intelligents et inlassables, qui partout faisaient vivre le commerce et ne demandaient qu'à faire revivre les terres et les eaux.
Mais le bon peuple musulman accusait déjà le Khalife de favoriser cette lèpre arménienne et même d'appartenir à cette race, pour laquelle sa mère aurait eu de coupables faiblesses. Les massacres commencèrent (octobre 1894).
En leur trop zélée obéissance aux ordres du Maître, fonctionnaires turcs et brigands kurdes dépassèrent la mesure : les protestations de l'Angleterre, qui duraient depuis six ans déjà, finirent par éveiller la conscience occidentale. Au printemps de 1895, la Double Alliance était obligée d'envoyer ses commissaires enquêter avec le commissaire britannique sur les atrocités du Sassoun ; leur rapport fut tel que les ambassadeurs de France, de Russie et d'Angleterre exigèrent des réformes et le retour aux stipulations du traité de Berlin (mai 1895).
Mais, confiaDt en ses deux amis de Berlin et de Paris, bien renseigné sur les dispositions favorables du prince Lobanof, Abd-ul-Hamid écarta toutes les suggestions des politiques. Un groupe de Jeunes Turcs, autour de Mourad-bey, lui remontrait vainement le danger, le dommage et la honte de cette exécution : plein de rancune contre la Russie qui persécutait ses frères, ce peuple arménien de Turquie n'avait contre le Turc aucune haine nationale ; il ne rêvait ni d'indépendance ni même d'autonomie; il réclamait seulement une justice équitable, une administration régulière ; traité en sujet ottoman, il deviendrait la meilleure défense de TEmpire contre les ambitions russes.
Abd-ul-Hamid n'écouta que la camarilla arabe : massacre dans les rues de Constantinople (30 septembre 1895), massacres de Trébizonde, Erzeroum, Kighi, Erzindjian, Bitlis, Baïbourt, Malatia, Mersina, Diarbékir, Arabkir, Mardin, Van, etc., durant les mois d'octobre et de novembre, au fur et à mesure que les émissaires du Khalife arrivaient à leurs chantiers de travail.
A la fin d'octobre 1895, pourtant, comme M. Hanotaux tombait du ministère, comme les réclamations de l'Angleterre devenaient menaçantes et comme la France, l'Europe peut-être, semblait prête à les appuyer, Abd-ul-Hamid eut une crise de peur, d'où sortit le règne du syrien Izzet-bey, aujourd'hui Izzetpacha, secrétaire de Sa Hautesse pour les affaires extérieures :
44 LE SULTAN ET L'ISLâM
En cet automùe de 1895, lorsque les diplomaties de la France et de l'Angleterre semblaient être d'accord et assez fortes pour entraîner le concert européen dans une actioa contre la Turquie, le Sultan, tremblant sous cette menace, tomba tout à coup dans une grande perplexité. Il demanda conseil à un personnage de race turque, Mourad-bey, dont il avait l'intention de faire son secrétaire. Celui-ci lui présenta un rapport dépeignant la situation comme fort mauvaise. D'après lui, le scandale causé par les premiers massacres risquait d'ameuter contre la Turquie l'opinion du monde civilisé. Il y avait du reste une honte à tolérer les atrocités des Kurdes en Asie Mineure. Le Sultan devait à tout prix y mettre fin pour demeurer l'égal des chefs d'États de l'Europe.
Abd-ul-Hamid, impressionné, fut sur le point de céder et de prendre, envers les puissances, un engagement qui l'eût forcé à sévir contre les assassins. C'est à ce moment qu'apparut l'arabe Izzet-bey.
Familier des cheikhs du Palais, il avait, lui aussi, préparé son rapport qu'il parvint à faire présenter au Khalife. Il lui montra l'Europe divisée, impuissante par le faux accord même qui venait de reconstituer le concert européen. Le Sultan ne voyait-il pas que les États étrangers étaient, à six, bien moins redoutables qu'isolément? Le devoir du Khalife devenait des plus clairs; il fallait résister ouvertement aux injonctions des puissances, et l'une d'elles ne manquerait pas de donner bientôt à la Turquie quelque encouragement secret et une aide efficace.
Le Sultan suivit en tous points les conseils de ce nouveau venu. Izzet entra au Palais comme secrétaire, devint le conseiller intime et le grand favori du souverain ; il fut le maître de la Turquie, et les diplomates étrangers traitèrent avec lui de toutes les affaires. Pendant qu'il les amusait et leur mentait avec un cynisme effroyable, les massacres s'accomplissaient sous sa haute direction, et le Sultan parlant de lui à un ambassadeur s'écriait : « J'ai enfin trouvé un ami * ».