‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 12 sur 71 · Georges Gaulis, Les Questions cTOrient, p · texte numérisé non relu

Georges Gaulis, Les Questions cTOrient, p

Izzet est un Arabe de Syrie, qui fut élevé par les Jésuites de Beyrouth. D'une naissance obscure, il avait eu, dans les fonctions judiciaires, de très humbles débuts. Mais adroit et audacieux, il avait, tout en faisant assez mal ses propres affaires, rendu quelques services au Sultan. Il arriva à la conGance du Maître par un exploit — un vol de portefeuille dans la poche d'un haut fonctionnaire suspecté — qui le fit expulser du Cercle d'Orient, le cercle européen de Péra *... Izzet-pacha, secrétaire du Palais, est aujourd'hui Tun des grands personnages de Tempire, le plus grand après Abd-ul-Hamid et le plus riche peut-être ; il possède dans son Liban, dans le pays de Nebkh, entre Homs et Damas, une petite province; il a des intérêts dans toutes les entreprises des Européens : Allah récompense toujours ses serviteurs véritables; Izzet eut en 1895 le flair de découvrir où portait le service d'Allah. Ses prévisions les plus optimistes furent aussitôt dépassées : deux années de succès inouïs (1896-1897) couronnèrent la politique khalifale.

L'Angleterre d'abord dut renoncer à son plan de réformes effectives (novembre 1895) : la guerre sainte contre l'Arménien fut poussée dans tout le royaume turc ; deux ou trois cent mille victimes attestèrent la ferveur du Khalife. Puis M. Hanotaux revint aux affaires (30 avril 1896) : « le grand projet », amorcé par l'expédition Marchand, força l'Angleterre de ne plus songer qu'au Soudan et de laisser le concert

1. B. stem, Àbd'ul-Hamid II, Buda-Pest, 1901, p. 131 et suiv.

européen diriger au gré du Sultan, non seulement les affaires arméniennes, mais encore les affaires Cretoises.

Ici, la politique khalifale atteignit son apogée : le 4 février 1897 , les massacres et les incendies éclataient en Crète ; le 9 avril, les Grecs engageaient follement la guerre, qui, en moins de cinq semaines, ramenait en Thessalie les garnisons du Ghazi, du Victorieux. Ce titre de Ghazi^ que jadis tous les khalifes méritaient dès leurs premières années de règne, voici qu'Abd-ul-Hamid le conquérait à son tour : pour la première fois depuis un siècle, une terre chrétienne retombait aux mains de Tlslam! Dans le monde musulman, ce fut une explosion de joie et d'orgueil, un enivrement, qui dure encore après dix années. Au Victorieux, on reporta tout le mérite, qui revenait en vérité aux officiers allemands. Guillaume II crut affirmer son protectorat panislamique en ce toast de Damas (octobre 1898), où il se proclamait tt Tami des trois cents millions de musulmans »; mais ce discours ne fut interprété par Tlslam que comme l'hommage d'un empereur vassal envers le suzerain des puissants empereurs, « le distributeur des tiares aux Cosroès qui sont sur les trônes ».

La Turquie fit, comme toujours, les frais de cette gloire panislamique. Les massacres arméniens ne lui avaient rapporté que quatre provinces dépeuplées, Tarrêt du commerce dans ses villes d'Europe et d'Anatolie, la diminution des impôts et l'émigration de tout un peuple, qui s'en allait semer dans les

deux mondes la liaine du nom turc. La campagne de Thessalie ne lui valut, en fin de compte, que la perle de la Crète (novembre 1898), en attendant la

perte de la Macédoine.

Mais Abd-ul-Hamid n'avait d'yeux que pour les trois entreprises arabes que son prestige reconquis allait lui rendre possibles : le chemin de fer de Bagdad (l'ami de Berlin en revendiquait la construction) , qui devait lui mettre sous la main les Fleuves et Irak-Arabi; le cbemin de fer de la Mecque (Izzetpacha en eut la charge), qui, prouvant à tout 1 Islam quels soins le Klialife donne à la commodité et à la sécurité du Pèlerinage vers les Villes Saintes, devait confirmer an Khadime le contrôle permanent sur les Deux Harems; enfin l'expédition du Yémen et la soumission de l'Arabie indépendante ou rebelle.

C'est à ces trois entreprises que le Khalife, durant les six années dernières (1901-1907), a consacré toutes ses intrigues et la plupart de ses ressources. La première, — la ligne de Bagdad, — tf a que lentement progressé. La troisième, — l'expédition du Yémen^ — parut terminée par la rentrée des troupes turques à Sana et par l'ambassade des cheikhs yéménites à Stamboul (juin 1907) ; mais la révolte semble aujourd'hui en pleine recrudescence. Quant au chemin de fer sacré, c'est lui qui a conduit les Turcs à la violation du territoire égyptien et à cette dispute d'Akabah- Tabah, qui risqua de tourner si mal (avril 1906). Ces trois entreprises khalifales mènent forcément à un conflit avec l'Angleterre.

La mer Rouge et le golfe Persique sont devenus le principal souci de Londres. Dans le reste de l'univers, une série d'accords et d'événements favorables semblent avoir garanti pour longtemps les intérêts britanniques : en Amérique, l'amitié avec les États-

Unis, affermie par rabandon de Panama au contrôle yankee ; en Afrique, les accords avec la France et la victoire sur les Boers; dans le Pacifique, Talliance avec le Japon et le renoncement à toute acquisition chinoise; dans TAtlantique et la Méditerranée enfin, la cordiale entente avec les nations latines. Restent l'Asie antérieure et les Indes.

A la question d'Orient, qui se débat autour de Constantinople, à la question d'Extrême-Orient, qui se rouvre autour de Pékin, les Anglais n'attachent plus autant d'importance depuis que les défaites et la révolution russes leur ont enlevé le cauchemar de l'ours moscovite. Mais ils ont inventé un mot nou* veau, Middle East^ pour cette région de l'Asie qui va de la Méditerranée aux Indes : l'Europe, jadis, s'en inquiétait assez peu; l'Allemagne, aujourd'hui, leur paraît s'en occuper beaucoup trop; la question du Middle East, de « l'Orient Moyen », est devenue l'objet de leurs préoccupations.

Pour la flotte et, par conséquent, pour la politique de ^Angleterre, deux mers, le golfe Persique et la mer Rouge, partagent le Middle East en deux théâtres d'opérations diplomatiques et militaires. Dans le golfe Persique, Londres a signé un accord avec les Russes afin de tenir tête aux projets allemands sur Bagdad et Koweit; elle peut attendre de pied ferme; grâce aux positions acquises de Mascate et de Bahrein, rien ne presse de ce côté : les locomotives allemandes sont encore loin; les flottilles anglaises peuvent au premier besoin remonter jusqu'à Bagdad.

Dans la mer Rouge, au contraire, il semble que Londres ait depuis trois ans déployé quelque hâte : chemin de fer et port dans le Soudan égyptien, négociations anglo-franco-italiennes touchant TÉthiopie, revendications et annexions autour d'Aden, voilà pour les actes publics ; un lien secret rattache-t-il à des menées anglaises les rébellions du Yémen et les agitations du Hedjaz? la révolte arabe, que Ton nous prédit*, sera-t-elle une explosion spontanée?

Dès le milieu du xvnF siècle, à peine achevé rétablissement des Anglais dans Tlnde, les explorateurs et les agents à la solde de Londres sillonnaient la mer Rouge et reliaient les deux rives de leurs multiples itinéraires. Bruce et Burckhardt nous ont laissé les journaux de leurs voyages en Syrie, en Egypte, au Soudan, en Arabie, en Abyssinie; combien d'autres furent envoyés, dont les archives britanniques n'ont pas livré les rapports 1 Même avant la percée de Tisthme de Suez, la mer Rouge semblait à ces explorateurs le chemin droiturier de l'Inde, et Bruce assignait, comme premier devoir à la politique anglaise, la renaissance du commerce maritime en ces eaux, la suppression de la tyrannie turque et la libération des peuples indigènes.

Depuis quatre siècles, la rapacité et l'impuissance du gouvernement turc ont livré les ports de la mer Rouge aux mangeries des pachas ou aux pirateries des Bédouins. Il est certain que le Turc, ici comme

1. Cf. Negib Azoury, Le Réveil de la Nation arabe (Pion, 1005); Eugène Jung» Les Puissances devant la Révolte arabe (Hachette, 190|^)«

TURCS ET ARABES Si

ailleurs, est incapable de réformer lui-même son administration. L'Angleterre met-elle son espoir dans les Arabes? pense-t-elle qu'une Arabie, détachée de Stamboul, entrerait dans les voies du progrès et renouerait avec TOccident les mêmes relations de bon voisinage que les Nabatéens entretinrent jadis avec l'empire des Ptolémées et des Césars? Les Arabes ont eu de grandes civilisations ; à plusieurs reprises, ils ont adopté les leçons et la culture de Télranger : peut-on espérer un renouveau de leur intelligence?

Cette libération des Arabes n'est-elle au contraire qu'un prétexte, et TAngleterre compte-t-ellc substituer son protectorat à l'oppression ottomane? tuteur de rÉgypte, maître du Soudan, de la Somalie et d'Aden, véritable « thalassocrate » de la mer Rouge, l'Anglais pense-t-il, en Arabie, revêtir sa force d'un manteau religieux et, par Tlslam égyptien, gagner à sa cause Tlslam des Villes Saintes? Contre le Khalife turc, relèvera-t-il les droits du Chérif de la Mecque?

Quelles qu'en soient les intentions dernières, la poussée anglaise dans la mer Rouge est indéniable et — les journaux panislamiques le disent bien haut — le Sultan destine son chemin de fer du Hedjaz autant à la lutte contre les Anglais qu'au service du Pèlerinage. Mais, réduit à ses Turcs, le Sultan contre l'Angleterre ne pourrait pas grand'chose : escomptet-il la coopération de son ami de Berlin?

Sur la mer Rouge, certains incidents ont paru

trahir quelques desseins de Guillaume II : Koumah, Tune des îles Farsan, entre Djeddah et Hodeïdah, a été prise à bail pour un entrepôt de charbon et une station des flottes allemandes*; tandis qu'une mission navale poursuivait de Périm à Djeddah ses explorations hydrographiques, une mission diplomatique allait en Ethiopie défendre les « intérêts économiques » de TAUemagne, — comme au Maroc. On lisait dans le Temps du 24 juillet 1906 :

La Gazette libérale de Berlin remarque que l'Italie, en concluant un traité avec la France et l'Angleterre relativement à l'Abyssinie, a fait en réalité un nouveau « tour de valse ». Il serait bien étonnant, dit ce journal, que les intérêts économiques de TAllemagne, en dépit de toutes les assurances officielles, n'en eussent subi aucune atteinte. Pourquoi le Reichstag aurait-il voté les crédits nécessaires pour l'entretien d'un ministre à Addis-Ababa, si ce ministre n'avait pas à défendre ces intérêts? Il existe déjà des entreprise» allemandes en Abyssinie. Il y a le syndicat métallurgique abyssin, qui a obtenu une concession importante dans le Wollaga, la société abyssine de mines et de commerce, qui a élevé des bâtiments à Diredena et à Addis-Ababa et établi une succursale à Djibouti; il y a enfin une maison de Hambourg qui a installé des représentants dans le Harrar. Le conseiller de commerce Bosch a envoyé en Abyssinie, à la fin de mars, une mission commerciale qui a été bien reçue par le négus. Un Abyssin enseigne à l'école des langues orientales de Berlin les dialectes de son pays.

Que voulait, que veut encore Berlin de ce côté?

1. Cf. R. von Bruchhausen, Eine deuische Kohlenstation im Boten il/tf^re^ Kolonialzeitung, 1001, p. 350.

En octobre 1897, le fameux général prussien, von der Goltz, Tancien instructeur des troupes ottomanes, qui rentrait de Constantinople après la campa^e de Thessalie, exposait aux lecteurs de la Deutsche Rundschau les causes de force et de faiblesse qu'une longue expérience lui avait révélées dans l'empire turc : Stàrke und Schwàche des Tùr* kischen Reichs.

Parmi les causes principales de faiblesse, il signalait les conceptions traditionnelles des Sultans et de la Porte qui, depuis deux siècles, négligent des provinces entières en Asie et épuisent Tempire à défendre quelques « mètres carrés » en Europe : la réception des Turcs dans le concert des puissances européennes les a détournés, disait von der Goltz, de leurs véritables intérêts; leur rentrée dans les affaires asiatiques serait un acte de sagesse, une source de forces et de profits, quand bien même on devrait y sacrifier tout ou partie des provinces européennes et même tout le pays en deçà du Bosphore; de cette erreur fondamentale, les relations entre Turcs et Arabes ont été la conséquence la plus funeste; une Asie révoltée ou mal soumise coûte quotidiennement au Khalife autant de soldats osmanlis qu'une Asie pacifiée ou reconquise lui vaudrait de soldats arabes, kurdes, syriens, etc. ; par milliers, les Osmanlis sont enrôlés pour la défense ou la police des vilayets arabes; dans les « marches » de la Syrie, de la Mésopotamie, du Hedjaz et du Yémen, ils perdent leur temps à mater les caprices de cette chevalerie

nomade, dont la valeur impétueuse devrait compléter leur pesante énergie de fantassins. Ainsi, par des considérations stratégiques, von der Goltz semblait recommander la politique khalifale : Abd-ul- Hamid rêve d'un empire panislamique, où le Turc serait chef; von der Goltz réclamait une armée panottomane, où le Turc, instruit par F Allemand, serait officier ; tous deux songeaient à retourner sur TAsie le principal de Teffort osmanli. •

Mais Abd-ul-Hamid, peut-être, compte ne rien abandonner de ses territoires et projets en Europe : il semble espérer que la soumission de TArabie et l'enrôlement de cavaliers asiatiques lui seront au contraire un moyen de tenir tête aux empiétements des puissances et aux rébellions des raïas ; les victoires de Thessalie l'ont rempli d'une confiance orgueilleuse ; il attend peut-être une complète revanche sur le Grec, le Bulgare, fe Serbe et les autres peuples émancipés, peut-être même sur les puissances qui ont protégé ces chrétientés rebelles... Von der Goltz, qui avait organisé les victoires thessaliennes, ne leur prévoyait d'autre lendemain que la ruine de l'empire par l'épuisement de la race turque.

Depuis un siècle, cette race a dû subvenir au recrutement de l'armée permanente, à quatre ou cinq guerres malheureuses, à d'innombrables répressions et expéditions aux garnisons d'Europe et d'Asie. Avant les réformes de Mahmoud, tout ce poids militaire retombait sur le raïa^ à qui Stamboul enlevait Ses enfants pour les tourner en janissaires. Depuis

un siècle, le raïa est exonéré, moyennant finance; les musulmans nomades ou montagnards s'exonèrent par la fuite ou par la désertion ; tout le fardeau a été rejeté sur deux ou trois provinces de population proprement turque, sur les vilayets anatoliotes, en particulier, d'Aïdin, de Koniah et de Kastamouni : rOsmanli chancelle.

Les guerres, grandes et petites, et les privations suppriment Télite de chaque contingent; les maladies infectieuses, tuberculose et syphilis, sont le bagage ordinaire que les autres rapportent à leurs foyers; par manque d'hommes ou par abondance d'infections, les villages turcs se dépeuplent. Les voyageurs en Anatolie constatent que les meilleures terres osmanlies passent aux mains du chrétien ; dans les plaines d'Aïdin et de Koniah, le Turc était presque sans mélange au siècle dernier : Grecs, Juifs et Arméniens — en attendant les colonies allemandes — accourent aujourd'hui... Pour sauver, avec la race turque, le seul appui très ferme de l'empire, von der Goltz demandait qu'une politique asiatique succédât à la politique européenne et qu'au besoin Koniah, remplaçant Stamboul, redevînt le centre de la puissance osmanlie.

Guillaume II a-t-il adopté les théories de son général? Poussait-il, pousse-t-il encore les Turcs vers l'Arabie pour leur assurer et s'assurer à lui-même ce réservoir de force militaire? dans la soumission des Arabes, il escompterait un dédommagement au

sacrifice de la Macédoine qu'il imposera quelque

jour au Sullan pour plaire à son allié de Vienne. Attribue-l-il à l'Arabie !a valeur économique que certains explorateurs accordent aux mines d'or du et aux jardins tropicaux du Tihamah? ou la )uge n'est-elle pour lui qu'un objectif secon- Lkabah une monnaie d'échange pour Koweit?

la poussée turco-allemande vers Bagdad qu'il rait ses préférences; la feinte sur l'Egypte n moyen, en inquiétant l'Angleterre, d'obtenir neutralité diplomatique, soit même la cooa financière de Londres, dont les Allemands luphrate peuvent difficilement se passer .

trevues de Friedrichshof en 1906 et de ishohe en 1907 ont-elles amené la conciliation {tentions aljemandes et des réserves britan-

sait dans le Temps du 10 août 1906 :

uvetle Presse libre publie au sujet de l'entrevue de hsbof l'interview d'un diplomate allemand, qui ne as qu'il n'ait été surtout question de la Turquie s deux souverains et de la situalion qui résulterait s du sultan. L'Allemagne a d'immenses intérêts en , surtout en Asie Mineure. Le grand désir de ^e serait que l'Angleterre s'intéressât à la ligne de et que, par son influence, elle y amenât aussi la- L'Allemagne ne trouve pas chez elle les capitaux faudrait; mais une association avec l'Angleterre et :e serait une garantie contre la malveillance évenu Sultan,

tmagne considère aussi avec appréhension un ement possible des Russes en Asie Mineure. Elle rait, comme les Anglais, aboutir h un port du golfe

Persique. Sûre du concours de FAngleterre» elle pourrait s'occuper plus tranquillement de rétablissement du port de Haïdar-Pacha et exploiter certaines richesses pétrolifères. Elle abandonnerait volontiers à TAngleterre certaines exploitations minières.

Guillaume II pense-t-il, au contraire, que le maintien intégral de Tempire turc et l'extension du régime hamidien sont nécessaires au bénéfice de ses mar* chauds d'armes et de rails? Depuis vingt ans bientôt, cet empire n'a existé et ce cruel régime n'a foulé chrétiens et musulmans que pour satisfaire aux exigences du fournisseur germanique. Ce n'est pas la faute de Guillaume II si la Crète a échappé, et c'est bien à lui que revient la responsabilité dernière des atrocités macédoniennes : compte-t-il pareillement aider le Sultan contre les Arabes? si les Anglais prenaient la cause du Chérif de la Mecque, TAllemagne armerait-elle pour maintenir le Khalife de Stamboul? Guillaume II aurait-il même rêvé de reprendre aux Anglais le Khédive, afin que TÉgypte, rendue aux Turcs, devînt, elle aussi, une province de Krupp?

En certains incidents, les journaux anglais ont vu la main de TAUemagne, ou plutôt la diplomatie secrète de Guillaume II. L'Allemagne au Levant a ses agents officiels, mais l'Empereur a ses correspondants, ses hommes de secret. Au Caire, l'Allemagne est officiellement représentée par un consul général; mais, à côté, Guillaume II a installé un conseiller de légation, le baron Max von Oppenheim, dont la situation ambiguë et les sourdes menées ne

sont un mystère pour personne, et dont les machinations avec le commissaire turc, Mouktar-pacha, — disent les journaux anglais, — créèrent ou du moins traînèrent en longueur l'incident de Tabah.

On sait comment, en janvier 1906, un bataillon turc vint occuper ce port égyptien de Tabah, aiu fond du golfe du Sinaï, à quelques étapes du Canal, et comment, durant trois mois, le Sultan refusa d'évacuer cette conquête. Cette aiTaire coïncidait avec les débats d'Algésiras (janvier-avril 1906). Deux coteries se disputaient alors la confiance de Guillaume II : les partisans de la paix et d'un règlement amiable, et les partisans de la lutte, soit diplomatique, soit même guerrière. Tant que les violents pensèrent remporter et acculer la Conférence à un échec, Tincident de Tabah fut entretenu, prolongé, comme une cause de conflit entre TAUemagne et Tunion francoanglaise, ou comme une source de discorde entre la France et l'Angleterre, si, le Maroc échappant à notre influence, on parvenait à réveiller chez nous les regrets que TÉgypte pouvait y laisser encore.

Il semblait, d'ailleurs, que l'Egypte fût devenue l'un des soucis de Guillaume II et de ses conseillers. Tandis qu'en personne il allait à Tanger semer la bonne parole contre nous, les Anglais sentaient autour de leur Egypte un cercle d'intrigues trop méthodiquement et trop patiemment agencées pour n'être que le produit spontané du fanatisme ou l'œuvre de la seule diplomatie turque.

En Tripolitaine, dans les oasis des Senoussis, en

Syrie et en Arabie, le .Turc était Tagent de cette propagande contre l'Angleterre; mais en Ethiopie la diplomatie allemande officiellement intervenait. A Constantinople, les ambassadeurs de France et de Russie appuyaient Tambassadeur britannique dans ses remontrances et même ses menaces (avrilmai 1906). L'ambassadeur d'Allemagne restait neutre. Les journaux de Berlin disaient seulement que, de tout temps moins engagée que la France et la Russie dans les affaires d'Egypte, l'Allemagne se gardait bien d'encourager la résistance d'Abd-ul-Hamid. Mais aucune note officielle ne parut, aucune démarche publique ne fut tentée. Abd-ul-Hamid, jusqu'au bout, a-t-il espéré l'appui ou les bons offices de son « ami »? a-t-il cédé le jour seulement où il eut une preuve cruelle de la défection impériale? Il céda le vendredi 11 mai : le lundi 7 mai, l'ambassadeur d'Allemagne s'était permis une insulte sans précédent ; des fonctionnaires turcs ayant arrêté un navire allemand sous prétexte de contrebande ou de dynamite, l'ambassadeur, après trois semaines de réclamations inutiles, était allé sur son stationnaire, avec des marins en armes, délivrer le navire et l'équipage.

Tous ces faits rapprochés donnaient quelque apparence de vérité aux hypothèses des journaux anglais. Le gouvernement de Londres semblait les avoir admises. Tant que dura la Conférence d'Algésiras, il usa de patience, supporta les insolences et les tromperies turques, offrit tous les moyens de conciliation, proposa même qu'une commission mixte étudiât le

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différend : il déclarait à nos agents que, pour laisser à la Conférence le temps et les moyens de tout régler, il ne donnerait aucun prétexte de tension nouvelle... La Conférence fut close le 31 mars : TAngleterre attendit encore plusieurs semaines et négocia jusqu'au début de mai; elle ne passa aux menaces effectives que le jour où la dispute marocaine fut définitivement apaisée.

Cette patience était méritoire : elle paraissait crainte ou faiblesse aux yeux de la population égyptienne, dont les Anglais ne peuvent ignorer les sentiments douteux. Leur situation en Egypte n'était pas sans danger; les garnisons anglaises ne dépassaient pas alors le chiffre de quatre ou cinq mille hommes répartis sur deux mille kilomètres, d'Alexandrie à Khartoum. La fidélité des troupes indigènes et l'obéissance des villes pouvaient être troublées : les gens de mosquée annonçaient que cinq ou six journées de marche allaient amener les troupes khalifales d'El-Arich sur la Méditerranée aussi bien que d'Akabah sur le golfe du Sinaï.

Pour risquer si longtemps en Egypte un pareil état des esprits, il fallut au gouvernement de Londres quelques sérieuses considérations de politique générale : à tort ou à raison, il voyait en cette agression turque le panneau d'une provocation allemande ou plutôt impériale ; — on ne saurait trop dire que l'Allemagne est en ces choses sur le même pied que la Turquie : à Constantinople , le Palais et la Porte; à Berlin, le Château et la Wilhemstrasse ;

à Berlin comme à Consianiinople, les passions et imaginations du Maître primant les besoins réels de l'État.

En vérité, le Sultan n'avait pas besoin d'une suggestion. Vue du Caire, cette échauffourée parait si peu justifiable et, de la part d'Abd-ul-Hamid que Ton croit peureux, tellement folle que les machinations d'un tiers semblent indispensables à qui veut la comprendre. Mais depuis 1905-1906, la politique d'Abd-ul-Hamid n'a été qu'agressions contre tous ses voisins : petites violations de la frontière bulgare, perpétuelles incursions d'Albanais sur la frontière serbe, empiétements sur la frontière monténégrine, annexions de districts litigieux sur la frontière persane, transgressions sur la frontière d'Aden, incursions dans l'Oman et le Nedjed, tentatives sur Koweit, expéditions vers Djanet, Bilma et le Soudan français, — en Europe, en Asie et en Afrique, il n'est pas un de ses voisins que, depuis deux ans, Abd-ul-Hamid n'ait provoqué.

Depuis sa guerre contre les Grecs et la rectification de sa frontière thessalienne, il a pris au sérieux son titre de Ghazi (victorieux); ayant dépensé tant de millions pour exercer et armer ses Turcs à la prussienne, il a cru les jours arrivés d'une politique à la prussienne, poing fermé, airs menaçants, verbe querelleux. Il a des liaisons dangereuses : peut-être a-t-il trop admiré Guillaume II, sans voir que, chez son

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ami, la prudence des actes dément toujours la hardiesse des discours.

Il se peut aussi que ces allures belliqueuses lui soient une nécessité de gouvernement. Les débuis en ont suivi l'attentat dTildiz-kiosque (21 juillet 1905). Aux portes de la forteresse et de la mosquée impériales, au milieu de la garde, des eunuques, des maréchaux, des pachas et des espions, cette explosion de 120 kilogrammes de dynamite n'avait pu réussir qu'avec de' multiples complicités. Voyant à cette lueur soudaine ce que valait le dévoûment de cette multitude chamarrée, choyée, bien payée, toujours prête à la trahison, Abd-ul-Hamid résolut- il de chercher d'autres appuis?

On lui reprochait d'engloutir les ressources de rÉtat dans Tentretien d'une armée, qui, massée à Constantinople, ne servait qu'à la protection de sa personne : voulut-il montrer à tous que cette armée est nécessaire à la défense de l'empire? Ces avances au chauvinisme turc pouvaient non seulement lui attacher le bon peuple de la Vieille Turquie, mais lui réconcilier cette élite de Jeunes Turcs qui, désireux de libertés politiques, sont les plus âpres pourtant à retenir sous la tyrannie ottomane — on le vit bien lors des affaires de Crète — toutes les provinces et peuples annexés.

On disait encore que, profondément atteint, sous la rongeure d'un mal qui ne pardonne pas, Abdul-Hamid , préoccupé de sa succession , voulait comme héritier son fils préféré, Bourhan-ed-Din. La

loi religieuse et dynastique désigne le plus vieux représentant de la race d'Osman. Entre le trône et Bourhan (né en 1885), il y a non seulement ses frères aînés, Sélim et Abd-ul-Kadir, nés en 1870 et 1878, mais encore ses oncles Rechad et Kemal-ed-Din, nés en 1844 et 1847, et cinq ou six cousins, Youzouf- Izzeddin, Souleyman, Abd-ul-Medjid, Seyf-ed- Din, etc. Rechad est le « dauphin » actuel, étant le plus vieux de tous; Youzouf-Izzeddin est le plus ambitieux, le plus remuant et Ton dit qu'il est sûr d'amitiés étrangères.

Changer la loi de succession est une entreprise que, dans Flslam levantin, un seul homme osa tenter et réussit : Mehemet-Ali. Au Caire, depuis Mehemet-Ali, le pouvoir se transmet de père en fils et non d'agnat en agnat. C'est que Mehemet avait le dévouement de son armée et le prestige de la victoire : c'était un véritable ghazi, celui-là; il avait conquis la Nubie, le Soudan et la Syrie, délivré les Villes Saintes et refréné la Crète... L'amour paternel serait-il assez fort pour mettre ce modèle devant les yeux d'Abd-ul-Hamîd?

Je croirais volontiers que toutes ces considérations ont eu quelque influence, mais que le rôle en fut secondaire : pour comprendre les actes du Sultan, il suffit toujours de remonter aux rêves du Khalife.

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La libération de TÉgypte a toujours été l'un des buts de la politique khalifale. Abd-ul-Hamid ne s'est jamais résigné au fait accompli. Après vingt-cinq ans d'occupation anglaise, il considère toujours l'Egypte comme Tun de ses vilayets, et le Khédive comme l'un de ses vizirs. Il a spécifié et il entend maintenir les limites territoriales et les conditions politiques de son « pachalik- » du Caire. Il peut être en humeur demain de déclarer que ces limites seront changées, et il serait en droit de prétendre que ces conditions n'ont pas été respectées.

En tête du Livre Bleu (Cd. 3006), touchant l'affaire de Tabah, les Anglais ont publié le fîrman d'investiture, que le Sultan adressait en 1892 « à mon vizir éclairé, Abbas Hilmi-pacha, appelé au khédivat d'Egypte avec le haut rang de sédaret, décoré de nos Ordres Impériaux du Medjidieh en brillants et de la première classe de l'Gsmanieh ». Après avoir indiqué les frontières du khédivat, ce fîrman en énumérait les charges et devoirs :

Tous les revenus du khédivat d'Egypte seront perçus en mon nom impérial. Les habitants de l'Egypte étant mes sujets et ne devant comme tels subir en aucun temps la moindre oppression ni acte arbitraire, à cette condition le khédivat aura la faculté d'établir, d'une manière conforme à la justice, tous règlements et lois intérieurs, nécessaires à cet égard.

Le Khédive sera autorisé à conclure et à renouveler,

sans porter atteinte aux traités politiques de mon Gouvernement Impérial ni à mes droits souverains sur ce pays, les conventions avec les agents des puissances étrangères pour les douanes, le commerce et toutes les transactions concernant les affaires extérieures....

Le khédivat ne saura, sous aucun prétexte ni motif, abandonner à d'autres, en tout ou en partie, les privilèges accordés à TÉgypte, et qui lui sont confiés et font partie du Pouvoir Souverain, ni aucune partie du territoire....

La monnaie sera frappée en mon nom. Les drapeaux de terre et de mer et les insignes des différents grades seront les mêmes que ceux de mes armées....

« Tu veilleras au strict maintien des conditions qui précèdent et à ce qu'il n'arrive rien.de contraire », concluait ce firman de 1892, en feignant d'ignorer que, depuis onze ans, le Khédive avait dû « abandonner à d'autres les privilèges accordés à l'Egypte ». Et depuis ce firman de 1892, le Khédive a dû abandonner encore « une partie du territoire » : le Soudan turc de Mehemet-Ali est devenu angloégyptien.

Si Abd-ul-Hamid voulait ramener le Khédive au respect des fîrmans et si — j'envisage toutes les hypothèses — la coopération allemande était acquise à ce beau dessein, toutes les flottes et flottilles de TAngleterre, massées dans le Nil et le Canal, ne serviraient de rien contre une invasion khalifale, que favoriserait la population égyptienne et qu'aiderait peut-être une rébellion des Bédouins. Les Anglais ne se font aucune illusion sur la grandeur de ce danger. Dans le même Livre Bleu figure une lettre adressée à lord Cromer « réformateur de l'Egypte », par un

personnage anonyme, qui parle au nom de « tout le peuple » :

En tête de cette lettre, je vous appelle le Réformateur de rÉgypte; vous êtes connu sous ce nom, des deux mers aux déserts, et beaucoup d'Anglais — non pas tous, — qui servent sous vos ordres, suivent vos exemples comme des enfants feages respectent les traditions paternelles. ïl faut être aveugle pour ne pas voir ce que les Anglais ont fait en Egypte : les portes de la justice sont ouvertes au pauvre; les rigoles circulent dans les champs et ne sont pas coupées au profit des puissants; le malheureux est soulagé, et le riche, abaissé; la main de l'oppresseur et du concussionnaire est frappée, aussitôt que tendue pour le mal. Nos^eux ont vu ces choses et nous savons de qui elles nous viennent. Vous nous direz : « Soyez donc reconnaissants, hommes d'Egypte, et bénissez vos bienfaiteurs. » Beaucoup d'entre nous vous sont reconnaissants ; mais la gratitude est à la surface des cœurs; au-dessous, est un puits profond.

Tant que la paix est dans le pays, l'esprit de l'islam sommeille. Nous entendons l'imam crier de la mosquée contre l'infidèle ; mais ses paroles se perdent dans le vent : les enfants, qui les entendent pour la première fois, ne les comprennent pas; les vieux, qui les entendent depuis l'enfance, n'y prennent plus garde. Mais que l'on vienne nous dire : « La guerre est entre l'Angleterre et Abd-ul- Hamid Khan. )> Tout de suite, le changement viendra. Les paroles de l'imam trojuveront un écho dans tous les cœurs; chaque musulman n'entendra plus que le cri de la foi. En tant qu'hommes» nous n'aimons pas les fils d'Osman : les enfants à la mamelle connaissent leur ouvrage et qu'ils ont piétiné les Égyptiens comme des roseaux secs. Mais en tant que musulmans, les Osmanlis sont nos frères; le Khalife tient les Lieux Saints et les nobles reliques. Que le Khalife soit un soliveau comme Bajazet, un sauvage comme Mourad, un fou comme Ibrahim, il est l'ombre de Dieu sur la terre et tous les musulmans doivent bondir à son ordre,

comme les domestiques à l'appel du Maître, quand bien même le loup pourrait dévorer leur enfant, pendant qu'ils trayaillent pour le Maître.

L'appel du Sultan estTappel de la foi.... Nous espérons que la paix se maintiendra. Mais, si vient la guerre, soyez sûr que celui qui a un sabre le tirera, celui qui a un bâton tapera, et les femmes crieront des terrasses : Dieu donne la victoire à Tislam !

Voilà douze ou quinze ans qu'Abd-ul-Hamid a répudié Tamitié anglaise et le contrat de Chypre, qui avait coûté à la Turquie une province, mais lui avait ensuite procuré douze ou quinze années de paix intérieure. De 1878 à 1890 ou 1893, la surveillance anglaise avait, tellement quellement, arrangé les choses dans FÂsie ottomane, en conciliant les besoins des peuples avec les fantaisies du Maître. Vers 1890- 1893, rinfluence des puissances continentales, de TÂllemagne surtout, prévalut : Tempire fut livré à la folie d'Abd-ul-Hamid, sous la condition qu'il partageât les dépouilles de ses provinces avec les finan* cierset fournisseurs de Berlin, de Vienne et de Paris. Non seulement les conseils de l'Angleterre furent négligés et ses intérêts en Turquie sacrifiés; mais la coalition des Continentaux sembla s'organiser pour lancer le Turc sur TÉgypte.

La riposte anglaise fut aisée et prompte : contre le Maître, serviteur des Allemands, Londres attisa les rébellions des peuples. En Crète, en Arménie, en Macédoine, ce n'est pas l'Angleterre qui forma ni entretint les comités révolutionnaires (le régime hamidien produit naturellement la bombe); mais elle

68 LE SULTAN BT L'iSLAM

les encouragea souvent, les soutint parfois, ne les blâma jamais et finit par ouvrir les yeux des parlements occidentaux sur le rôle que leur diplomatie jouait au Levant.

Le Maître sous l'égide allemande; les peuples sous l'influence de l'Angleterre : tel se présente l'empire turc après quinze années de Weltpolitik khalifale.

Parmi les peuples ottomans, ce furent les chrétiens qui, ayant le plus à souffrir, songèrent les premiers à la révolte. Mais les musulmans en arrivent, eux aussi, à détester l'exploitation osmanlie : les Albanais, les Kurdes, les Lazes, les Druzes, les Arabes surtout, sont pris d'une fringale d'autonomie ou d'indépendance. Le peuple conquérant lui-même, le Turc, semble excédé de la tyrannie hamidienne : ce n'est plus seulement une poignée de Jeunes Turcs qui dénoncent le gaspillage de l'honneur et des intérêts nationaux; c'est l'orgueil de la Vieille Turquie, le chauvinisme des plus « Janissaires », que blessent la morgue et les exigences allemandes.

Contre l'Angleterre, Abd-ul-Hamid escompte peutêtre encore l'appui de Guillaume II; contre Abd-ul- Hamid, sûrement, l'appui des peuples ottomans ne manquerait pas à l'Angleterre. Si la mélagomanie khalifale rouvre le conflit, la question macédonienne tournera vite à l'aigre, et l'exemple de la Crète devrait instruire le Sultan de ce que la Turquie peut gagner à l'animosité du Foreign Office.

Le chemin de fer sacré. — Le had{j, — Les routes du hadj. — La Mecque, centre du monde arabe. — Tihamah, Nedjed, Hedjaz. — La mer Rouge. — Emir-el-Hadj , — Le Kitah Menassik, — De Constantinople à Damas. — De Damas aux Deux Villes. — Les rails khalifaux. — Damas-Deraa : le Hauran et la compagnie française. — Khaïfa-Deraa : le Ghaur et la compagnie anglaise. — Route de Hiram et de Salomon. — La vallée du Jourdain. — Le pays de Moab-Maan-Akabah : Taffaire de Tabah. — Sinaï et Egypte. — Projets turco>allemands. — Riposte anglaise. — Le Sultan et les Peuples. — La révolte druze et la révolte arabe. — L^acquisition française. — Le Rhalifat.

En septembre 1900, Abcf-ul-Hamid fêtait le vingtcinquième anniversaire de son accession au Sultanat- Khalifat. Pour remercier ses fidèles sujets de Stamboul, il promettait de leur construire une université, une école de médecine et un hôpital, de leur amener des eaux et de leur aménager des fontaines. Pour montrer à Tlslam son souci de la religion^ il annonçait rétablissement d'une ligne télégraphique et d'une voie ferrée vers le Hedjaz. Le télégraphe met-

trait à l'oreille du Maître tous les désirs des Villes Saintes. Le chemin de fer, rendant le pèlerinage facile, dispenserait les Croyants d'emprunter les impurs bateaux de Tlnfidèle. En Egypte, en Syrie et aux Indes, les journaux du panislamisme annoncèrent et louangèrent ce grand dessein du Khalife*.

Le journal anglophobe du Caire, Ar Raï'd al Misri, s'écriait : « La ligne du Hedjaz aura dans le monde musulman l'importance du canal de Suez dans le monde économique, pour ne rien dire de plus ». A Beyrouth, le Tamarai al Fonoun détaillait les bénéfices politiques, financiers et religieux que l'on devait en espérer : repeuplement et défrichement des steppes syriennes au delà du Jourdain, pacification des tribus qui errent de Damas à Médine, suppression du brigandage bédouin, développement agricole et exploitation minière de l'Arabie, aff'ermissement de l'autorité khalifale, ruine des intrigues et des usurpations anglaises dans la mer Rouge et dans la péninsule arabique, surtout régénération et unification de rislam par cette mise du pèlerinage à la portée de tous et par le zèle rehgieûx et la conscience de leur nombre, que rapporteraient de leur visite aux Lieux Saints les pèlerins du Levant et du Couchant, les

1. Voir là-dessus les excellents articles publiés en 1900 et 1901 par la Bévue de VOrient chrétien', ils ont été résumés et démarqués, mais non cités, par un auteur anonyme dans les Mitteilungen der K. K, geographischen Gesellsckaft in Wien^ 1904, p. 47 et suiv. Voir aussi dans les Petermann's Mitteilungen^ Ergànzungsheft n" 154, Tétude d'Auler-Pacha, die Hedachmhahn^ avec une préface de F. von der Goltz.

hadjis du Charkié (est) et du Maghrib (ouest), de Sumatra et du Maroc, des Indes et de TAlgérie, de I^Égypte et de TÂnatolie, sans parler des nègres du Soudan et des jaunes du Turkestan et de la Chine.

Il n'est pas douteux que cet enthousiasme des journaux fut bien payé. Il faut cependant reconnaître le rôle mondial qu'aurait cette ligne du Hedjaz, si jamais elle venait à être construite, puis régulièrement exploitée. Le pèlerinage de la Mecque, le hadj, intéresse le Khalife et la Turquie, mais aussi toutes celles des puissances colonisatrices ou conquérantes, qui ont annexé des terres musulmanes. Les Lieux Saints de Tlslam, bien qu'ils n'aient plus la vogue d'autrefois, attirent encore plus de cent mille dévots. Cent mille autres, peut-être, sont arrêtés au départ ou en route par les règlements de police et d'hygiène destpuissances chrétiennes, qui n'aiment pointa laisser partir leurs sujets vers ce foyer de peste, de choléra et de fanatisme. Le nombre des hadjis mogrebins (pèlerins occidentaux) a diminué des trois quarts, depuis que les Français ont mis la main sur les mosquées de l'Algérie, du Soudan et de la Tunisie, Tlemcen, Tombouctou, Kairouan, etc., qui servaient de recruteurs et de rassemblements. Parmi les pèlerins orientaux, le nombre des Malais a brusquement baissé durant les dix années dernières, après la visite secrète qu'un fonctionnaire hollandais, M. Snoucke Hurgronje, fit à La Mecque. Les Anglais surveillent la route maritime, qui vient de leurs Indes, et les routes terrestres qui traversent l'Egypte et le Soudan.

Ils ont réglementé les départs du Caire et de Bombay; ils ont fait installer par les puissances le lazaret de Tor dans le Sinaï, celui de Kamaran dans le sud de la mer Rouge*.

Ne restent vraiment ouvertes et libres que les routes de terre, qui sillonnent Tempire ottoman. Le pèlerinage retrouverait peut-être sa clientèle si, du levant et du couchant, de tout l'Ancien Monde, les hadjis venaient emprunter ces routes ottomanes, même au prix de longs détours, que la ligne du Hedjaz et ses trains réguliers compenseraient un peu. Quels instruments de revanche ou de contrainte aurait alors le Khalife contre les puissances ! La religion et la politique ne sont pas seules en cause : on doit mesurer l'importance économique de cette marée musulmane et de la foire où les hadjis de trois continents viennent converger. Même si la Mecque n'était pas la Jérusalem de Tlslam, la Vénérée, la Sanctifiée, elle resterait — ce qu'elle était déjà avant Mahomet — le centre du monde arabe et l'un des nœuds vitaux du commerce au Levant.

La profession de foi en l'unité de Dieu et en la mis^ sion prophétique de Mahomet; les cinq prières quotidiennes; l'aumône de la dîme; le jeûne du ramadhan ; enfin le pèlerinage : telles sont les cinq « bases fondamentales » de la religion musulmane; la guerre sainte contre l'Infidèle, djehad, en est le couronnement. Tout musulman, une fois au moins dans sa vie,

1. C(. Diplomatie andconsular Reports, Annual Séries, n* 2926, 3483 et 3497.

devrait être hadji (pèlerin), comme il devrait être soldat de la Foi durant toute son existence.

Mais le pèlerinage existait bien avant Mahomet, qui le trouva parmi les habitudes nationales et ne fit que le rendre obligatoire. Du premier jour où les Arabes voulurent se fréquenter les uns les autres, la Mecque était désignée pour ce rendez-vous; c'est le carrefour des deux grandes routes qui, de tout temps, ont coupé la péninsule arabique : route du sud au nord entre le Yémen et la Syrie, route de l'ouest à Test entre la mer Rouge et le golfe Persique.

Dès la première antiquité, la route du sud au nord était connue de nos géographes et marchands occidentaux. Trente et quarante siècles avant notre ère, elle amenait déjà vers TÉgypte des Pharaons les caravanes de Tencens et des parfums. La renommée de r Arabie Heureuse est aussi vieille que le commerce. Dans les bazars levantins de notre Méditerranée, longtemps avant Salomon, qui noua une tendre alliance avec la reine de Saba, longtemps avant Moïse, qui traversa la mer Rouge sans se noyer, on parlait de cette terre merveilleuse, que les pluies de l'été — comme dit Strabon — arrosent, où Ton peut faire deux moissons et où les résines précieuses, la myrrhe, Tencens, le cinname et le baume, sans parler des branches et des herbes odorantes, servent aux usages les plus vils. Soixante-dix jours de mar-

che, disait le même Strabon, séparent de la Syrie cette terre des Aromates : dans Tintervalle, le désert et le brigandage des Arabes.

Arabie méridionale, qu'arrosent en efifet les moussons de Tété et que les navigateurs de Tocéan Indien, autant que les planteurs indigènes, pourvoient d'épices et de produits tropicaux; Syrie et Egypte, qui reçoivent les pluies de Thiver et que les marines de la Méditerranée, autant que les agriculteurs locaux, fournissent de blé, d'huile, de vin, de bois, de toutes marchandises « tempérées » : entre les marchés extrêmes de deux mondes si différents, les matières d'échanges abondent, et les profits ont toujours fait oublier la longueur et les dangers du chemin.

Sur la carte il semblerait que le long canal de la mer Rouge dût servir à ces communications. Jusqu'au percement de l'isthme de Suez, il n'en fut rien : la mer Rouge est balayée de rafales, hérissée d'îles volcaniques, frangée de coraux, démunie d'aiguades et de mouillages, et elle était bordée de peuples sauvages ou pillards. Elle n'a jamais attiré les marins de l'Arabie méridionale qui, si lestement, se jettent dans leurs boutres et, confiants en la mousson, naviguent à travers l'océan Indien, jusqu'à Madagascar, jusqu'à Sumatra, jusqu'à l'Indus ou jusqu'au fond du golfe Persique. Ces marines arabes n'ont jamais remonté la tner Rouge plus haut que Kamaran ou Djeddah. L'entrée de ce golfe sinistre était pour elles la « Porte du Gémissement », Bab-el-Mandeb. « Les

VERS LA MECQUE ET l'ÉGYPTE 7T

profondeurs en sont remplies de bancs de sables , sur lesquels périssent les navires, en sorte qu'il n'y a que les navigateurs expérimentés, connaissant ces écueils cachés et les passages praticables, qui osent s'y hasarder ^.. aucun vaisseau garni de clous de fer ne peut passer auprès de la montagne de Bab-el-Mandeb sans être attiré et retenu par elle*. » Jusqu'au xvu® siècle, les Arabes répétèrent et les Occidentaux admirent que, cette montagne étant un bloc d'aimant, le moindre clou de fer à bord y faisait dévier et adhérer les navires :

Tous les bâtiments qui naviguent dans cette mer sont

composés de planches cousues avec des cordes de palmier,

calfatées avec de la résine pilée, et enduites de graisse de

chien de mer. Le capitaine se tient assis sur la proue,

muni d^instruments nombreux; il examine attentivement

le fond des eaux pour reconnaître les écueils et il indique

au timonier la direction quMl faut prendre. Sans cette

précaution, il serait impossible de naviguer dans cette mer,

car elle est tellement périlleuse pour les hommes et pour

les navires qu'on n'y navigue point la nuit : on mouille de

jour dans quelque endroit convenable et on ne repart que

de jour. C'est une mer sujette à des orages affreux, semée

d'îles inhospitalières, et qui enfin n'offre rien de bon dans

ses profondeurs ni à la surface. Elle n'est pas comme la mer

de Chine ou l'océan Indien, dont le fond recèle les perles

les plus rares, dont les montagnes contiennent les pierres

les plus précieuses, dont les rivages sont couverts de villes

florissantes et de résidences royales, où croissent l'ébène,

l'aloès, le camphre, les parfums, où l'on trouve la chèvre

qui porte le musc '.

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