Niebuhr, Voyages, trad. d'Amsterdam, 1776, I, p
inondantes, au milieu des fièvres, pestes et choléras endémiques, des serpents, moustiques et bêtes venimeuses. Les « Mangeurs de Poissons » du Tihamah furent toujours des pirates; ils le sont restés jusqu'à nous : il y a quatre ans à peine, ils pillaient encore des navires italiens; toujours ils profitèrent de leur existence amphibie pour attaquer à la fois navigateurs et caravaniers. Et des vengeances héréditaires ont toujours jeté sur ce Pays d'En-Bas les razzias du Pays d'En-Haut (tI Iwavo), disait notre marin grec : c'est la traduction exacte du mot arabe nedjed).
Les marchands évitaient ce chemin de la côte. Le rebord du plateau leur offrait un passage bien préférable. Une bande de monts et de vallées fait la séparation entre les terres chaudes du Tihamah et les sables du Nedjed : c'est le « Pays de la Séparation », le Redjaz, disent les Arabes *. Le Hedjaz est formé de deux hautes chaînes et de vallées profondes, creusées par la violence des eaux; il est rafraîchi par son altitude même et par les brises, pluies et rosées qui s'accrochent et jouent dans le dédale de ses pics et de ses couloirs :
La chaleur qu'il faisait en Tihâma nous parut extrême, en sortant de la contrée montagneuse où il fait bien plus froid... La température de Tair à Taas (première ville du Yémen) nous plut extraordinai rement : au lieu de la chaleur étouffante et de la sécheresse qui règne dans le Tihâma, nous avons ici presque tous les jours une délicieuse pluie, et le thermomètre monta à peine, durant les
I 1. Aboul-Feda, trad. Reinaud, 1, p. 101-102.
LE SULTAN ET l'ISLAM;. 6
plus grandes chaleurs, au même degré où ilavsdt été à Moka quand il descendit le plus bas ^
Sur 2 000 kilomètres de long, cette bande ininterrompue du Hedjaz s'étire plus ou moins large, plus ou moins verdoyante ou désertique, mais toujours distincte du Nedjed par ses cultures et ses bourgs sédentaires, comme du Tihamah par son altitude ; le régime des pluies la nuance seulement en quatre ou cinq régions, — Yémen, Asir, Hedjaz propre, Midian, Hisma, Pétrée, — que les indigènes ont toujours distinguées, sans que les frontières de Tune à Tautre puissent être bien nettes.
Vers le sud, les moussons de Focéan Indien valent au Yémen une saison de pluies tropicales, qui font sa félicité. Vers le nord, les nuages de la Méditerranée viennent, par-dessus la Palestine, crever leurs dernières outres sur TArabie Pétrée, le pays de Tantique Pétra. Dans le voisinage du Yémen, TAsir a encore des bourgs agricoles, au bord de ruisseaux constants, au fond de vallées cultivées. Dans le voisinage de la Pétrée, le Midian et le Hisma ne sont que déserts affreux, croûtes de sables sur un plateau de lave, que parsèment quelques oasis. Au centre, le Hedjaz propre est moins mal partagé; il a des sources et des puits, quelques terres cultivables au milieu de rocs dénudés, où grondent de terribles orages.
Les géographes arabes rangent le Yémen dans le
1. Cf. Niebuhr, Voyage en Arabie, trad. d*Amsterdam, 1776, I, p. 281 et 300.
« premier climat ». Tour à tour Loheia, Hodeidah, Zébid, Mokka et Âden, parmi les villes côtiëres, ont eu le monopole des affaires avec l'Inde, tandis que de petits princes ou des royautés puissantes s'installaient sur les monts, à Sana, Saba ou Marib, Taaz, Dimboué, Djoblé. « Cette vaste et fertile contrée, on Fa appelée Yémen^ parce que les gens de la Mecque, quand ils se tournent au levant. Tout à leur droite [yemin) comme ils ont la Syrie, Cham, à leur gauche {cham) ».
L'Asir et le Hedjaz propre sont dans le « deuxième climat » : à Tintérieur, Tabala, Ragdan, Thaïf, la Mecque, Médine; à la côte, Djeddah, port de la Mecque, Yambo, port de Médine; Hali, Kounfouda et Serrain, ports de TAsir. L'Asir « produit peu, bien que les habitants soient riches en troupeaux : ils n'entreprennent aucun voyage, ni pour affaires ni par plaisir; leur industrie est grossière et leurs mœurs économes*. » Le Hedjaz propre est le pays des caravaniers.
Le Midian et l'Arabie Pétrée sont dans le « troisième climat » : à l'intérieur, Tebouk, Teima, Kheibar et quelques autres oasis; à la côte, une suite de petits ports sans eau douce : « Madian avec le puits où Moïse [sur qui soit le salut I) abreuva le troupeau de ïéthro; on dit que ce puits est maintenant à sec; cette ville offre peu de ressources et le commerce est misérable », disait déjà Edrisi.