‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 18 sur 71 · Aboul-Feda, III, p · texte numérisé non relu

Aboul-Feda, III, p

Selon la croyance des Musulmans, ce puits fut trouvé par Agar dans le désert, au moment où son fils Ismaël était mourant de soif. Il paraît probable que la ville de la Mecque doit son origine à cette source, car, à plusieurs milles à l'entour, on ne trouve pas d'eau douce, et dans tout le pays avoisinant il n'en existe point d'aussi abondante... Les Turcs regardent comme un miracle queTeau de ce puits ne diminue jamais quoiqu'on en tire continuellement; certainement sa profondeur est toujours la même, car, ayant examiné attentivement les cordes auxquelles les seaux sont attachés, je trouvai que la même longueur était nécessaire le matin et le soir pour arriver à la surface de l'eau. Ayant interrogé un homme qui était descendu dans le puits pour en réparer la maçonnerie, j'appris de lui qu'au fond l'eau est coulante; ainsi le puits est alimenté par un ruisseau souterrain.

L'eau est pesante et, par sa couleur, ressemble quelquefois à du lait ; mais elle est parfaitement douce et difTère beaucoup de celle des puits saumâtres, dispersés dans la ville. Au sortir du puits, elle est légèrement tiède et, sous ce rapport, semblable à celle de beaucoup de sources du Hedjaz*.

A ce même puits d'eau « coulante et parfaitement douce », une autre route amène les caravanes qui font les échanges entre l'est et l'ouest, entre le golfe Persique et la mer Rouge : la Mecque est aussi l'étape entre l'Asie des Blancs et l'Afrique des Noirs.

Juste en face de la Mecque, en effet, la barrière des monts côtiers s'abaisse et une coupure du Hedjaz fait communiquer le Nedjed avecleTihamah, la route d'En-Haut avec le rivage. Par l'altitude et par la dis-

1. J. L. Burckhardt, Voyages en ArabiCy trad. J.-B. Eyriès, I, p. 191 et suivantes.

VERS LA MECQUE ET l'ÉGYPTE S7

tance, la Mecque est toute proche de la mer Rouge : à quatre cents mètres d'altitude, à quatre-vingts kilomètres à peine. L'échelle de la Rive, Djeddah, fut toujours, pour le service de Tintérieur, un port affairé; du bazar à Téchelle, de la Mecque à Djeddah, la cluse profonde de Toued Fatima trace le chemin. Et à cette coupure des monts vers le golfe Arabique correspond vers le golfe Persique une interruption des déserts qui couvrent Thinterland de l'Arabie. Car, dans le nord et dans le sud de la péninsule, deux immensités de sables occupent toute la largeur du plateau d'En-Haut : au nord, le Nefoud, le Désert Rouge, interpose ses huit cents kilomètres entre le Midian et la Mésopotamie; au sud, le Dahna et les « Campements Vides », Robah el Khali, larges de quinze cents kilomètres, s'étalent entre le Yémen et Mascate. Dans le centre, au contraire, un semis assez dense de fertiles oasis, qui se touchent sans se pénétrer, ne laisse au désert absolu qu'une étroite lisière pour relier le Nefoud au Dahna.

A ces oasis de l'Arabie centrale, on réserve plus spécialement le nom de Nedjed. La pente générale de ce Nedjed est vers le nord et l'est; quelques oueds y roulent parfois à ciel ouvert jusqu'à TEuphrate ou jusqu'au golfe Persique : les caravanes peuvent donc emprunter cette descente, qui continue la trouée de Djeddah.

Entre le Yémen et la Syrie, sur la route des aromates et des épices, le commerce entretenait les

relations : entre la mer Rouge et le golfe Persique, sur les pistes du Nedjed, ce fut presque toujours la guerre et la traite. Vers les contrées fertiles de TAsie, vers les sillons et les eaux courantes de la plaine mésopotamienne, les gens du Nedjed ont les désirs tendus, comme leurs cousins du Sinaï et de la Pétrée vers la « Terre Noire » du Nil. Lorsque de puissants empires, installés autour de Babylone, de Ninive, de Suse, de Séleucie ou de Ctésiphon, ont la force de défendre ce paradis des Quatre Fleuves, dont rÉcriture nous fait encore rêver, les gens du Nedjed n'y descendent que pacifiquement, en humbles caravanes de marchands ou de suppliants. La pluie entretenant leurs pâturages, ils vont y vendre l'excédent et les produits de leurs troupeaux, leurs chameaux et chevaux de course, leurs beurres, feutres et tissus de laine. La sécheresse leur apportant la famine, ils vont y acheter, mendier des vivres :

Le Nedjed est célèbre dans toute l'Arabie pour ses excellents pâturages qui abondent, même dans ces déserts, après la pluie... On élève dans ces beaux pâturages une race excellente de chameau:^; ces animaux y sont plus nombreux que dans toute autre province d'Arabie d'égale étendue ; les Arabes appellent ce pays Om el Bel, la Mère des Chameaux, et viennent de toutes parts pour y compléter leurs propres troupeaux. Le Nedjed en approvisionne non seulement le Hedjaz, mais aussi la Syrie et le Yémen... Ce pays fournit aussi une race de chevaux superbe et si remarquable que ceux du sang arabe le plus pur sont appelés kheil nedjadi, chevaux du Nedjed.

Toutefois le Nedjed est souvent sujet à la disette à cause du manque de pluie et, par conséquent, d'herbage. Il ne

tarde pas à en résulter des dommages pour le bétail des Bédouins. Ceux-ci s'attendent rarement à plus de trois ou quatre années successives d'abondance^ quoique la famine absolue ne survienne guère qu*une fois en dix ou peut-être quinze ans. Elle est généralement accompagnée de maladies épidémiques, très semblables à la peste, qui sont fatales à beaucoup de monde.

Les Arabes du Nedjed font souvent, comme marchands, le voyage de Damas, de Baghdad, de Médine, de la Mecque et du Yémen : ils emportent des chameaux et des abbas ou manteaux de laine ; en échange ils prennent à Baghdad du riz, récolté sur les rives du Tigre, et des objets de vêtement, notamment des keffiés ou mouchoirs de coton, de laine et de soie à raies vertes et jaunes; à la Mecque, ils se procurent du café, des drogues et des parfums, dont ils font un grand usage. En général un esprit mercantile règne dans le Nedjed, où les marchands sont riches et mieux famés pour leur honnêteté que la plupart des commerçants du Levante

Ces honnêtes gens du Nedjed restent de pacifiques caravaniers, tant qu'ils ne peuvent pas se donner au métier plus noble et plus productif de la guerre. Mais quand la décadence des empires asiatiques leur ouvre la frontière, aussitôt le cheval et le chameau de bataille remplacent les bêtes de somme , et Ton assiste à Tun de ces cyclones arabes qui s'abattent sur les champs et les villes du « bon pays ». Aux temps romains, les Arabes de Hira s'étaient dc^jà taillé un royaume en travers de l'Euphrate. Aux temps modernes, la conquête musulmane a fait de toute la plaine des Fleuves une proie du Bédouin, de Bag-

1. J.-L. Burckhardt» Voyages en Arabie, trad. J.-B. Eyriès, II, P' 238 et suivantes.

dad une capitale des khalifes. Au xyiii» siècle, le torrent des Wahabites faillit s'épandre jusqu'à la Perse. Ces récentes inondations du pays vert par les gens des sables ne furent que le renouveau de vingt autres descentes, dont Thistoire primitive nous a transmis les souvenirs : nous en trouvons maintes traces dans les annales cunéiformes, dès les xx* et xxx® siècles avant notre ère; certains même prétendent que l'Arabie fut la patrie originelle de tous les Sémites et que Babyloniens, Assyriens, Araméens, Phéniciens et Juifs en sortirent, par vagues successives, pour inonder les pays d'alentour.

De même, la cluse de Djeddah conduisit toujours les braves d'En-Haut à la razzia du Pays Côtier et, par-dessus le fossé de la mer Rouge, à la conquête du monde africain. Du Nedjed au Nil, la route était courte vers ce Pays des Noirs, Belad-es-Soudan^ d'où Ton ramenait les files d'esclaves, de troupeaux et de bêtes étranges, les charges d'ivoire, de poudre d'or, de cuirs impénétrables, de peaux tachetées et rayées. C'est juste en face de la Mecque que le haut Nil approche le plus de la mer Rouge les boucles de sa vallée. De ce côté aussi, la poussée musulmane, qui débuta avec les premiers khalifes et qui s'est poursuivie jusqu'à nous, n'a été que la continuation de très vieux errements. Malgré les risques de la navigation, le fossé de la mer Rouge n'a jamais été une limite : il est si étroit! et, pour peu que Ton sache dresser une voile, les vents traversiers du sud et du nord mènent si rapidement d'un bord à l'autre ! Les

bacs que nous avions jadis sur nos rivières rendaient les communications à peine plus faciles que le perpétuel va-et-vient des barques sur ce grand fleuve salé :

La mer de (îolzoum, dit Ëdrisi, s'étend en longueur sur un espace d'environ 30 journées; sa plus grande largeur est de trois journées. Cette mer ressemble à un fleuve. Audessus des eaux s'élèvent des montagnes et des écueils apparents ; au-dessous sont des écueils cachés à travers lesquels les navires ne peuvent se frayer un passage que par des voies connues seulement des marins expérimentés, qui joignent à la connaissance de leur art celle des lieux dangereux. La navigation n'a lieu que de jour; durant la nuit, personne n'ose s'y hasarder, à cause des bordées qu'il faut faire en route, des difflcultés à vaincre et des écueils à éviter *.

Les voyageurs du xvni* et du xix* siècle nous ont décrit les bateaux plats et Tinexpérience des marins, qui pourtant réussissaient quotidiennement ce passage. Bruce * veut aller d'Afrique en Arabie :

Le vaisseau dans lequel je m'embarquai s'appelle un canja, et certes il est impossible d'en trouver sur aucune autre rivière de plus commode pour naviguer. Ces sortes de bâtiments sont tout ensemble très lestes et solides, quoiqu'à première vue ils semblent fort dangereux. Celui où j'étais avait cent pieds de la poupe à la proue, environ trente pieds de large et quatre-vingt-dix pieds de quille... Il était à deux mâts et portait deux voiles latines d'une grandeur énorme. La vergue de la grand'voile avait au moins deux cents pieds de long.

La quille n'est pas droite : elle forme une courbe renversée et presque sensible à l'œil. Aussi a-t-elle l'avan-

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