‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 20 sur 71 · Niebuhr, Description de VArabie^ p · texte numérisé non relu

Niebuhr, Description de VArabie^ p

de ces cadeaux est une affaire capitale, que les Sultans n'ont jamais oubliée. Mouradjah d'Ohsson, en son Tableau général de lempire ottoman^ décrivait longuement cette fonction khalifale :

Les premiers Sultans de la maison ottomane ne manquaient jamais de faire à la Mecque des libéralités immenses. Bayézid II, chaque année, y envoyait quatorze mille ducats. Sélim P' porta au double les largesses de son père et expédia en 1517, pour la première fois, le Surréeminy (ce mot veut dire intendant, ou dépositaire du trésor), qui distribua ces sommes dans la Mecque avec beaucoup de sagesse. Il donna cinq cents ducats au Schérif, six à chaque docteur de la loi et trois à chacun des plus notables citoyens; il fit inscrire leurs noms dans un registre qui sert encore aujourd'hui pour la distribution annuelle. Il assembla ensuite hors de la ville tous les pauvres de la cité et leur donna à chacun un ducat, ce qui s'observe encore tous les ans...

Enfin les largesses faites dans les Deux Cités par les ordres de Sélim I" montèrent à deux cent mille ducats. Indépendamment de ces dons en espèces, il y en eut aussi en denrées, toutes tirées d'Egypte, savoir : cinq mille boisseaux de blé et de riz pour la Mecque et deux mille pour Médine. Cet officier fit encore revêtir de caftans ou robes d'honneur les ministres du temple, les chefs des tribus et les citoyens les plus distingués de la ville. Ce fut à l'imitation des anciens Khalifes, surtout de Mohammed I«' qui, lors de son voyage en Arabie, avait fait distribuer, outre l'or et l'argent, plus de cinquante mille caftans.

La pieuse générosité des Sultans successeurs de Sélim ajouta encore à ces libéralités. Ces sommes ne sont pas les seules consacrées à la subsistance annuelle des Deux Cités. L'une et l'autre jouissent encore de différents wahfSy qui sont autant de fondations pieuses, faites par des sultanes, des vizirs, des citoyens opulents, toutes également destinées à l'entretien des pauvres de l'Arabie et dont

l'administration générale est soumise au Kissiar-Aghassy (Aga des Filles), Chef des Eunuques noirs du Sérail. Ces fonds sont confiés annuellement à un officier de marque qui, sous le même titre de Surré-eminyy va les répandre dans les Villes conformément aux états qu'on lui remet *.

Au temps de Mouradjah d'Ohsson, à la fin du xvni® siècle, quand la splendeur de la vieille Turquie battait encore son plein, le départ du surré-eminy était l'une des grandes journées de Constantinople. Tous les ans, le 12 de la lune de redjed, cinq mois avant la fête du baïram (la caravane devait être à la. Mecque pour cette fête), TAga des Filles remettait au surré-eminy le chameau sacré, mahmal^ et les huit mulets porteurs du trésor. Us descendaient au Bosphore dans un cortège de tchaouchs, de zaïms et de baltadjis, dans une cohue de boulTons arabes, de baladins, de tambours, de musiciens et « d'énormes machines, la plupart mouvantes, et toutes garnies de flammes et de banderoles flottantes au gré des vents ». Sur le quai, le mahmaly ce précieux chameau de la même race que la monture de Mahomet, était repris par les gens de TAga et ramené au Sérail, « où la race est censée se perpétuer sans mélange et d'une manière, pour ainsi dire, miraculeuse ». Le surré-eminy et ses huit mulets passaient le Bosphore et prenaient la route de Damas. A travers l'Anatolie et la Syrie, une bonne garde les sauvait d'ordinaire de toute mauvaise rencontre : à partir de Damas, il fallait une armée

1< Mt d'Ohsson, Tableau général, édition de 1700, lll, p. 258 et suivantes.

que commandait le pacha de Damas avec le litre d'Emir-el-Hadj.

A Damas, — dit le Kitab Menassikj — se réunissent « tous les pèlerins des provinces soumises au Grand Seigneur ». La caravane de Constantinople se grossit des nombreux appoints qui lui viennent du Liban et de TEuphrate, 'des îles et côtes de la Méditerranée, du Kurdistan, du Caucase, de la Perse, de l'Afghanistan, du Turkestan et même de la Chine. Tous les pèlerins doivent obéir à l'Emir-el-Hadj : une stricte discipline est nécessaire pour que cette file d'ânes, de chameaux, de chevaux et de piétons — il y a parfois dix mille hommes et vingt mille bêtes, — ne laisse ni traînards dans les sables ni captifs aux mains des Bédouins.

De Damas à la Mecque, le Kitab Menassik compte quatre cent quatre-vingt-dix heures de marche et une quarantaine d'étapes; trois grandes stations, Maan, Medaïn-Salih et Médine partagent la route.

Jusqu'à Maan, on longe la falaise du Ghaur, à travers la Pérée et la Pétrée des Anciens : ce pays de Bosra et de Pétra, bien pourvu d'eaux et de terres volcaniques, fut un grenier de céréales au temps des Romains; mais les Bédouins l'ont dévasté et l'infestent. Grâce aux cadeaux que le Sultan paie chaque année aux plus puissantes de ces tribus, les environs immédiats de Damas sont presque sûrs : l'armée du pacha Emir-el-Hadj ne s'organise définiti-

vement qu'à deux ou trois journées au sud, à Télape de Mzerib.

C'est ordinairement le 15 de la lune de chewal que l'Emir-el-Hadj se rend à Mzerib, avec sa musique et ses zemboureks. (canons portés à dos de chameau). Les pèlerins le suivent à la débandade ; le peuple de Damas les accompagne jusqu'au turbeh (tombeau) d'Ahmed-pacha; puis ils trouvent de bonne eau à Kisoué et Akarsasou : « le pays est plat, quoique pierreux; on y voit la Colline de Pharaon, qui présente un vaste désert, dont les environs sont néanmoins productifs » ; on passe des ponts et des roselières, où Ton chasse des oiseaux.

A Mzerib,' on attend quatre ou cinq journées, au pied d'une forteresse turque, au bord d'un lac qui contient d'excellents poissons, près d'une source maudite : « il est reconnu que le linge lavé à cette fontaine engendre ensuite de la vermine ». C'est ici que, « pour la première fois, Adam a semé du froment; mais les Arabes de ces cantons ne sont qu'une troupe de brigands et de rebelles ». La caravane s'organise militairement, le pacha et sa musique en tête; une fusée et trois coups de canon donnent chaque matin et chaque soir le signal du départ et de la halte ; les troupes turques et les Bédouins soldés ouvrent et flanquent le convoi, qui se déroule sur trois ou quatre kilomètres de long. De douze en douze heures, les étapes sont marquées par des fortins, kella :

A cinq heures et demie du matin, coup de canon du départ. Le Derb-el-Hadj , le Chemin du Pèlerinage, n'est

Vne route tracée; mais une multitude de pistes

h nlèles ont éli; creusées par les pieds des chameaux 'itlessièclesoùdes générations ont traversé ce désert, eux poète arabe compare ces multiples bandes aux du manteau noir et blanc que portent les Arabes. fài, coup de canon pour la halte; vingt minutes de -, parfois moins, parfois davantage, quarante minutes ,les étapes faciles, au gré du pacha : ■< Il est notre * a 11, disent les caravaniers. On ne décharge pas les ] ne les fait pas coucher. Les dévots font leurs B^s et leurs génuflexions, face à la Mecque.

e le soir à une kella en ruine. La kella est un I faiblement gardé. Ces constructions, qui datent d'un ^ux siècles, étaient de bous matériaux et de bonne ^-e, mais tombent en ruines : au centre, un puits et une à élever l'eau que tourne une mule. Les Bédouins ' pas le droit d'y venir prendre de l'eau; la garnison j les accueillerait h. coups de fusil; une porte en fer jge contre l'insolence bédouine ces fortins qui se lent dans le désert comme un navire en plein océan '.

chemin est d'abord boueux et coupé : il faut ,er et descendre, sinuer dans les gorges des [nts qui dévalent au Ghaur en pente rapide et intaillent le plateau de leurs lits très encaissés ; '■ ces fossés, aux berges abruptes, on peut être ■quement surpris par les eaux d'orage. Les Arabes (cultivateurs) alternent avec les brigands.

Mzerib à Maan, le Kitab Menassik compte Ve-vingt-dix heures de marche et sept ou huit — Mefraek, Aïn-Zerka, Balka, Kalraneh, etc., ne sont ni trop longues, ni trop périlleuses.

-M. Doughty, Arabia déserta, 1, p. 9.

Mefraek, la Séparation : au retour, la caravane se disloque d'ordinaire en cet endroit, tant les pèlerins ont de la hâte à regagner Damas! Ain-Zerka, la Source Azurée, lieu abondamment pourvu d'eau par une source qui produit d'excellents poissons et qui n'est, dit-on, qu'un embranchement de l'autre Aïn- Zerka, la fontaine miraculeuse de Médine. Balka, lieu privé d'eau, quoiqu'il y ait une forteresse et un réservoir... On franchit sept montées difficiles (aka^ bah) et quatre défilés {bogaz), infestés de voleurs. Le pays devient pierreux; les sources se font rares, les brigands plus nombreux, les orages et les torrents plus terribles : « une fois, une grande pluie ayant assailli la caravane, les hommes seuls parvinrent à se sauver ». Dans les pierres, Maan apparaît enfin avec ses deux forteresses, ses jardins de grenadiers et de figuiers; l'eau y abonde, mais de mauvaise qualité; ici commencent les acacias, les seuls arbustes fré* quents sur la route du Hedjaz : « du temps d'Abraham (sur qui soit le salut!) cet arbre produisait des grenades; mais depuis, par une sorte de dégénérescence, il a cessé de porter ces fruits ».

Au sortir de Maan, les hauts gradins, les akabahy mènent au plateau du Nefoud : c'est le Cham-Akabah, l'Akabah de Syrie, à l'intérieur des terres (par opposition à Misr-Akabah, l'Akabah d'Egypte, qui est au bord du golfe). Ce passage très ardu est à treize heures de Maan : les pèlerins descendent de leurs montures et défilent devant le pacha, qui reste assis,

l'un parasol, sur le sommet de la colline; il ibuer des sorbets et prend garde qu'il ne se é ni juif ni chrétien dans le cortège. Entre Dlagnes de pierre, on arrive au haut de ces

« en face, on découvre à perte de vue un ^n de sables, dont la surface semble agitée ots; telle est la force de l'illusion que ceux

pas encore traversé ce désert, croient à sa inattre la mer ».

I Medaïn-Salih, durant cent quatorze heures le, les sables du Nefoud déroulent leurs qu'interrompent seulement les vives arStes es noirâtres de volcans éteints. Sept fortins près de sources ou de réservoirs creusés par 3, ne coupent cette longue route qu'en étapes a à dix-sept heures : Tchagmian, appelée tTabiliat-ek-Moudewerc : « le peu d'eau qui ! jaillit au pied de la forteresse ; dans le cas tau vient à manquer, on congédie l'escorte », louvoir l'abreuver; Tebouk, que l'on nomme Palmier Sauvage, est le plus important de is : « C'est jusqu'ici que le Prophète a «ndre en personne le cours de ses expé- Jn château et un réservoir y ont été conss le règne de sultan Soliman; en dehors, on Bs figuiers, des grenadiers et des cognassi que du raisin et des courges; du temps e notre seigneur le khalife Omar, l'espace între Tebouk et Médine était cultivé »

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Une petite garnison veille sur chacun de ces réservoirs*. Elle nourrit les Bédouins des environs, qui souvent l'assiègent, ou comblent les puits, ou attaquent le hadj. Le service de garde est si dur, la solitude et le dénûment si pénibles, que le Sultan, malgré la haute paye, ne trouve plus de volontaires dans son armée et que les détachements envoyés d'office désertent; il a fallu recourir à des Mogrebins, à des Arabes du Maroc et de l'Algérie, dont les familles accompagnèrent jadis Abd-el-Kader à Damas et se fixèrent autour de lui,

A travers ce Nefoud, où Ton se hâte nuit et jour, le pacha distribue parfois des sorbets aux pèlerins : plusieurs centaines de chameaux sont affrétés par le gouvernement pour subvenir à cette pieuse distribu-

tion. Mais Teau manque souvent aux réservoirs des fortins ; chacun doit voiturer sa provision de cinq jours. Le pacha distribue aussi les redevances traditionnelles aux cheikhs des Bédouins. Mais les discussions et les brouilles éclatent souvent entre cet officier et ces prétendus sujets du Khalife, et ce sont les pèlerins qui en font les frais; on montre les endroits où furent pillées les caravanes de telles et telles années. Des ogres et de mauvais génies barrent la route : la chamelle légendaire du prophète Salih continue de bramer en ces solitudes; on passe rapidement « en faisant le plus de bruit possible, en tirant des coups

1. Le voyageur anglais G.-M. Doughty a décrit l'étrange vie de ces soldats et leurs relations avec les Arabes : Arahia déserta, Cambridge, 2 vol., 1888.

istolel et de fusil, pour empêcher que les chaux du convoi ne s'agitent ou ne s'abattent en ndant le bruit miraculeux » .

itre des murs de lave, « aussi noire que le bon >», certaines gorges sont tellement étroites deux attelages peuvent à peine s'y glisser :

ndant tout le temps que les pèlerins défilent le la s'arrête sous un tendelet; on trouve de petites res noires et blanches; le peuple croit généralet que ce sont les vers, qui se détachèrent du s du bienheureux Job, quand il vint se laver au 5 d'Akhizer, et qui furent pétrifiés ; on les ramasse ieusement ».

îdaïn-Salih, — les Villes de Salih, — ouvre un 1 moins âpre et moins dangereux : « ces lieux arment une grande quantité de ruines d'édifices ïrquables, restes du peuple de Thamoud ». Des nues en ruines, des façades taillées dans le roc es inscriptions nabatéennes prouvent, en effet , vers les débuts de notre ère, les rois hellénisés Pétra avaient implanté par-dessus le Nefoud, à 3 entrée du Hedjaz, l'influence hellénistique.

e Medaïn-Salih à Médine, puis de Médine à la que, c'est le Hedjaz proprement dit, un chaos de itagnes et de gouffres, de maigres oasis et de les à vif. Route pénible, dangereuse; puits inter- .ents et de mauvaise qualité; grande disette u : '1 La plupart des gens que les pèlerins rentrent en ces lieux sont mal vêtus ou presque nus » ;

quelques bosquets d'acacias; des palmiers; les guerres civiles ont ravagé ces cantons et ruiné des villes qui jadis étaient florissantes; ces Arabes, rebelles au Sultan, viennent vendre aux pèlerins des citrons acides et doux, car, à Test de la route, ils possèdent quelques belles oasis, Teima, Kheïbar, etc.

A neuf heures de Médaïn-Salih, Aala ou El-OUa, lÉlévation^ est un bourg situé entre deux montagnes, avec des eaux courantes, des vignes, des vergers, des dattiers, des citronniers, des oranges, des limons, des cédrats, une grande quantité de pastèques, de concombres et autres produits.

Nakhleteïn, les Deux Palmiers^ château et réservoir construits, par Osman-pacha, avec sept puits dont les eaux sont très douces. Ouâdi-el-Koura, la Vallée des Villages^ endroit florissant jadis, avec une mosquée où le Prophète a fait sa prière; « sur Tautel, il y avait un os suspendu qui lui dit en arabe : Ne me mange pas, je suis mort empoisonné, »

Djerf étant la limite du territoire de Médine, « les pèlerins doivent se purifier le corps par des ablutions, revêtir des habits exempts de toute souillure, demander pardon à Dieu de leurs péchés et faire de nombreuses prières. Les habitants et les enfants de Médine viennent à leur rencontre et les accueillent par des acclamations de joie. » Prendre garde aux faubourgs de la Ville Sainte : à une demi-heure de la route, le pays est dangereux, surtout à Tépoque du pèlerinage.

Enfin, on entre dans Médine la Resplendissante

(que Dieu très haut la fasse jusqu'au jour du Jugement briller de sa vive lumière!), Médine TExcellente, la Bien-Aimée, la Fortunée, Axe de la Foi, Maison de THégire, Demeure de Tlslam, Palais de la Victoire, Médine aux quatre-vingt-quinze noms, protégée par le Tombeau du Prophète :

Des gens dignes de foi prétendent que quiconque mange, le matin, sept dattes en se tenant entre les deux collines, sera préservé durant la journée de tout malheur. Suivant des écritures véridiques, Médine aurait entre autres prérogatives miraculeuses celle de n'admettre jamais la peste ni TÂntéchrist; des anges, spécialement affectés à cette garde, en écartent ces deux fléaux. A ces avantages, il faut ajouter que Tair que Ton respire à Médine est excellent et qu'elle possède des eaux, courantes, des palmiers et des champs ensemencés. L'eau du ruisseau Aïn-Zarka, la Fontaine Azurée, est surtout incomparable.

Le pèlerin peut se reposer et s'éjouir. Quatre-vingtdouze espèces de dattes, des grenades, des léguipes, des fruits, des melons, des pastèques, du raisin, des citrons, des pêches, des figues et des bananes en abondance lui font, durant quelques jours, oublier les privations et la soif. « L'ancienne mosquée du Prophète, qui est dans le château, est ornée de cinq minarets. Dans Tintérieur, sur remplacement même de la maison de la vénérable Aïché où mourut Mahomet, est la Tombe fortunée; non loin de ce foyer de lumières célestes sont les monuments où reposent les cendres du vénérable Aboubekr, dit le Juste, et d'Omar, celui qui savait par excellence distinguer le bien du mal... » Le monument de la fille

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du Prophète, Fatîma, est contigu à celui de son père... « La langue ne pourrait suffire si elle voulait payer le tribut de louanges, qui est dû à la mosquée du Prophète, au Saint Sépulcre et à Médine elle-même. Les pèlerins s'arrêtent quatre ou cinq jours, paient les âniers et distribuent des bakchiches. »

A Médine, la caravane de Constantinople se grossit des pèlerins de TÉgypte et du Maghreb qui, par terre ou par mer, sont venus du Caire en suivant la côte arabique jusqu'à Yambo, puis ont gravi les pentes du Hedjaz.

Les grandes semaines du pèleriiiage commencent au sortir de Médine : les hadjis revêtent Yihram^ le vêtement pénitentiel. En huit ou dix jours, par de longues et dures étapes, une série de défilés conduisent à la Mecque. Le pays a des coins fertiles, des eaux courantes, des palmiers, des pastèques et des herbages. Mais les montagnes volcaniques, taillées à facettes, luisantes et toutes nues, réverbèrent les rayons du soleil (on est juste sous le tropique), et les défilés sont périlleux à cause des trombes soudaines qui y font rouler des torrents. On est exposé aux attaques des Bédouins.

La « Route du Sultan », Derb-es-Soultan, qui est la plus courte, est aussi la plus dangereuse. Les pèlerins l'évitent, dès que circulent des bruits de rébellion bédouine : ils redescendent à la côte pour se mettre sous la protection des garnisons turques de Yambo et de Djeddah.

Les plus dévots préfèrent toujours les étapes de

ieur. A chaque pas, on retrouve les traces du ète et de ses compagnons. Koubour-Chouheda, mbes des Martyrs, à quinze heures de Médine, n puits où non seulement Celui qui est la gloire nde (Mahomet), mais soixante autres prophètes it leurs ablutions; on dit, — Dieu sait mieux îrsonne ce qu'il en est, — que les martyrs de ce nt péri par la violence du torrent. Djedide, courantes, palmiers, melons, herbages, pastè-

les pèlerins achètent du baume, des éventails . paniers; le village est prospère, mais le long est souvent obstrué par les Bédouins. Hafer et lée bien pourvue. Bedr, sur le Champ de la le, où l'on entend quelquefois les tambours

Il ce lieu, par le souvenir qu'il rappelle, mérite parcouru avec une attention particulière; dans irce, AU, le jour du combat, lava sa chemise glantée, puis il versa de l'eau sur les mains ophète; des doigts sacrés, jaillirent dix (îlets douce dont l'armée fut abreuvée. » Puis Kaa- ^oua, à seize heures de Bedr, immense vallée ineuse, dans laquelle il n'y a pas d'eau et dont ts de sable s'agitent comme ceux de la mer; il [ue les gens de l'escorte portent à boire pour le monde. Puis Rabigue, qui s'appelait jadis ha; mais tous les habitants furent noyés par rue du torrent, .a proximité de la mer de Suez fait qu'à Mes-

on peut se procurer du poisson frais, du e, du iougourl (lait caillé) et toutes sortes de

légumes. » Plus loin Cheker-Akebessi, passage difficile : « en ce désert de sable pur, on ne trouve pas d'eau ; ces lieux sont dangereux et redoutables aux voyageurs » ; pour rafraîchir les pèlerins, on leur distribue des sorbets.

Enfin, dans la vallée de Fatima, parmi les eaux vives, les vignes, les jardins et les cultures médicinales, on rejoint les pèlerins que la mer Rouge amène à Djeddah de toutes les contrées de Tlslam, les Hindous^ les Malais, les Soudanais et les Moghrébins, et Ton rencontre les habitants de la Mecque venus au-devant de la caravane : six heures après, on entre dans la Ville de la Sûreté, la Mère des Villages, la Demeure de la Félicité, le Harem de Dieu, où Teau du puits Zemzem « possède, entre autres propriétés, celles de rafraîchir les ardeurs brûlantes du corps, de mettre un terme aux angoisses de la faim et de guérir toutes les maladies; c'est le plus noble de tous les puits et Tun des objets les plus dignes de la vénération des fidèles; on lui a donné différents noms en arabe; mais, dans la langue des anciens Grecs, — dit le Kitab Menassik^ — Zemzem signifie arrête-toi, »

étaient les chemins et les souffraBces que les s devaient affronter. En 1900, Abd-ul-Hainid t que son chemin de fer sacré partirait de . Entre Constantinople et Damas, les lignes ndes et françaises étaient construites ou con- , En Asie Mineure, la Société des Chemins de nalolie achevait son réseau; ses rails avaient Eskichelr en 1891, Koniah en 1897; elle obte- 1899 la prolongation vers l'Euphrale et Bagn Syrie, la Société Beyroulk-Damas-Hauran [promesse d'un embranchementqui, par Homs, 1 et Alep, relierait Damas à l'Euphrate. Allei jusqu'à l'Euphrate, françaises en Syrie, les itives des Infidèles amèneraient donc les pèle- )amas : au delà, vers la sainte Arabie, les loco- 3 khatifales seraient admises.

* n'était pas nouvelle' : dès 1864, un sujet

ir l'historique des chcmias tares, voir le volume de ^eroey et G. DambmBiiii, Les Pu'Mances étrangères dans le t A. du Velay, Basai sur l'Hiiloire financière de la Turquie.

VERS LA MEGQUE ET L'EGYPTE iS5

américain d'origine allemande, le docteur C. Zimpel, proposait de relier Damas à la mer Rouge ; en 1880, le ministre des Travaux publics, Hassan Fehmipacha, étendait le projet jusqu'au Hedjaz; puis un Anglais, sir E. Oliphant, qui voulait reconstituer le royaume d'Israël, avait compris cette ligne de la Mecque dans ses plans de colonisation palestinienne. Mais les ingénieurs et les géographes disaient l'entreprise irréalisable. En 1889, MM. N. Verney et G. Dambmann résumaient l'opinion générale dans leur beau livre Les Puissances étrangères dans le Levant : « La contrée est infestée d'Arabes nomades et pillards, et le bas fret maritime lutterait avantageusement contre le railway ». La voie, même à écartement normal, ne paraissait ni difficile ni coûteuse à établir : certains ne l'estimaient qu'à 130000 francs le kilomètre, et les habitués du hadj disaient avec justesse qu'une piste de chameau (cet animal ne saurait voyager longtemps sur un terrain mouvementé) est toute prête à recevoir le ballast et les rails. Mais les plus optimistes n'entrevoyaient aucun trafic : le transport des pèlerins, durant quelques semaines, ne couvrirait pas les frais de l'année.

Aux yeux d'Abd-ul-Hamid, cette difficulté financière disparut derrière un calcul très simple. L'organisation et la conduite du hadj coûtent chaque année à la Liste Civile 150000 livres turques au moins (trois millions et demi de francs); les seuls cadeaux aux Bédouins dépassent soixante mille livres. Le chemin de fer réduirait de moitié ces frais; il endet-

LE SCLTAN ET L'ISLAH

îul-être l'Élat, mais glorifierait le Maître et gnerait beaucoup d'argent. L'Islam entier sans doute des contributions volontaires :

neat la liaute intelligence de notre souverain, e Tamarat^al-Fonoun de Beyrouth, aplanira les i. Cela ne dispense pas la nation musulmane en ;t les Ottomans en particulier de prfiler leur h ce projet, la plus glorieuse aans doute des es de S. M. Impériale. Ils doivent faire les plus icriflces pour en assurer la réalisation.

l'empire turc et dans tout l'Islam, on ouvrit iscription. Lo Sultan s'inscrivit pour sept

de francs qu'il paya de sa poche ou des de l'État; en Turquie, le Maitre et l'État îore bourse commune. Quelques souverains ans l'imitèrent : le Chah de Perse, — dont les lurnissenl les pèlerins les plus dévots et font r par Damas à cause des vexations bédouines

interdisent les routes plus courtes du Nedjed, , 50000 livres (un million cent cinquante mille

le Khédive promit du matériel ; le Chérif de ue donna des bénédictions, euples, surtout en dehors de l'empire turc, ■eut quelque générosité. Aux Indes, il sembla musulmans saisissaient l'occasion de témoins risques leur mauvaise humeur contre les

: ils formèrent cent soixante-six comités de les gens de Luknow envoyèrent 29 000 roupies

700000francs), ceux de Rangoon et de Madras, liions de piastres (environ 1600000 francs);

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un riche bey de Calcutta, Mirza Ali, 5000 livres sterling (125 000 francs). Durant les sept années dernières, les offrandes ont continûment afflué. Elles ont donné beaucoup : la foi musulmane est vivace, surtout parmi les communautés lointaines, qui ne gémissent pas sous la loi du Turc. Mais Abd-ul-Hamid attendait encore mieux. Il voulut réchauffer le zèle populaiie. Comme les papes de la Renaissance vendaient des indulgences pour subvenir à leurs constructions, le Khalife se mit à vendre des décorations pour son chemin de fer : troisième classe (chevalier), médaille en nickel, à tout souscripteur de cinq à cinquante livres turques (115 à 1 150 francs) ; seconde classe (officier), médaille en argent, de cinquante à cent livres; première classe (commandeur), médaille en or, au-dessus de cent livres. Le moyen eût été bon si Ton ne pouvait acheter à Constantinople plusieurs cravates de commandeur pour moins de cent livres, — moins cher qu'au bureau du Hedjaz.

De volontaires, les souscriptions devinrent forcées : les fonctionnaires durent abandonner un mois, puis dix pour cent de leurs appointements; on imagina des impôts de timbre et de douane qui amenèrent quelques difficultés avec les étrangers domiciliés en Turquie et leurs ambassadeurs. Néanmoins, on réussit à « faire » de l'argent. Le consul anglais de Damas écrivait en 1904 :

Les chances d'achèvement pour la ligne du Hedjaz me semblent bien plus grandes qu'il y a un ou deux ans : il est vrai qu'alors elles semblaient dérisoires aux gens les

[formés. De toutes façons, si le projet Jusqu'à t la Mecque est abandonné dans deux ou trois e ne sera pas faute de fonds. On avait longtemps ;et empêchement. Aujourd'hui, de tout ce que savoir et des calculs que l'on peut faire sur les s sources de revenus qui alimentent l'entreprise, ite probabilité pour que l'argent vienne à point .es meilleurs Juges maintenant n'estiment pas la totale à plus de 12S raillions de francs : on se idis que ce n'était là qu'un minimum, iscriptions dans tout l'Islam ont donné environ ivres turques (plus de 17 millions de francs); les ipCts et taxes, récemment créés, assurent un inuel de 250 000 livres turques (près de Omillions ) : ce revenu couvrira les frais de construction; -iptions permettront d'acheter le matériel '.

tnistration de cet argent fut habile : elle a nq ans assuré le service des salaires et des res, sans interruption; exemple unique dans depuis la guerre russo-turque, — nous lir la raison de cette anomalie, — on a chaque é les traitements. Avec sa garde, il est visible ]1-Hamid met dans son chemin de fer toutes >laisances.

it associer intimement l'Islam à cette oeuvre ait décidé que les seuls matériaux et le seul Qusulmans devaient y concourir. Bois des Àïdin, de Macédoine et de Cilicie; pierres les syriennes, en particulier de ces villes es et nabatéennes du Hauran et du Moab,

natic aitd coraaiar Rtporls, n* 3266.

qui s'élevèrent jadis sur des modèles gréco-romains et dont les arcs et les colonnes se dressent encore dans le pays de Bosra, de Gérasa et de Pétra ; ballast des déserts arabes ; fers et wagons des usines impériales : on tirerait tout des pays ottomans, sauf les locomotives, qui viendraient d'Europe, — provisoirement, car il était bien entendu que les arsenaux de Constantinople allaient apprendre à les construire; — les régiments du génie fourniraient des travailleurs, et les écoles de Stamboul, des ingénieurs et surveillants. Il fallut relâcher un peu de cette pieuse rigueur. Les forêts turques pouvaient y satisfaire; mais en Àïdin, en Cilicie et dans le Liban, on gaspillait les arbres pour en tirer des traverses inutilisables; on ne pose plus aujourd'hui que des traverses en fer allemandes. Les fonderies et arsenaux de l'État à Constantinople, ramassant la ferraille de l'empire, avaient fabriqué quelques kilomètres de rails, qui revinrent quatre fois plus cher que des rails neufs : il fallut s'adresser aux usines belges, françaises et même russes; c'est une compagnie du Donetz, La Providence^ qui, dans ces derniers mois, a obtenu la fourniture; pour les ponts, wagons et autre matériel, les soumissions des usines françaises, belges, allemandes, etc., furent acceptées. La maind'œuvre prêtée par l'armée, — 2 000 hommes des corps de Bagdad et de Damas, — qui ne coûtait presque rien, ne produisit pas davantage, non par paresse ou mauvaise volonté, mais par inexpérience : on dut recruter des terrassiers italiens et

LB SULTAN ST L'iSLAM. ^

macédoniens pour encadrer les soldats ; les chefs de chantier et ingénieurs ottomans n'ont rendu quelques services que du jour où des Italiens et des Allemands les entraînèrent.

Depuis cinq ans, si l'avancée fut rapide, si plus de cent kilomètres de rails ont été posés chaque année, les journaux turcs reconnaissent que le mérite revient à ringénieur en chef de la construction, M. Meisner, un Allemand, et au directeur financier, M. Gaudin, un Français. Car il fallut aussi, pour les maniements de fonds, recourir à des mains plus honnêtes que celles de la Porte et du Palais. La première année, le favori Izzet-pacha et une Commission du Hedjaz avaient administré à la turque : des millions s'étaient engloutis soit dans les poches des voleurs, soit dans les gaspillages de matériel et les traitements de sinécures. On avait laissé rouiller sur les quais de Beyrouth des monceaux de brouettes, de wagonnets, de manches et d'outils, que les fonctionnaires finirent par revendre pièce à pièce, au fur et à mesure de leurs besoins d'argent. On avait gorgé de bakchiches cette clique syrienne, que la protection d'Aboul- Houda et d'Izzet impose comme fournisseurs aux concessionnaires européens ou comme secrétaires aux fonctionnaires turcs. Sous le directeur français, tout est rentré dans l'ordre : Abd-ul-Hamid luimême a renoncé à ses commissions et prélèvements.

Les premiers coups de pioche furent donnés en septembre 1900. Dans la plaine déshabitée et pier-

ry*.^.

reuse, qui s'étend au sud de Damas, on attaqua par les deux bouts la première section Damas-Deraa. Aussitôt la compagnie française du Chemin de fer Beyrouih-DamaS'Hauran protesta : en 1893, au temps où Abd-ul-Hamid ne songeait pas encore à son chemin de fer sacré, il avait concédé à celle compagnie la ligne Damas-Mzerib, qui, dès 1894, construite et exploitée, amenait à Damas les récoltes du^Hauran : la section khalifale Damas-Deraa, parallèle et toute proche, allait lui faire une désastreuse concurrence.

A cent kilomètres de Damas, le Hauran est le premier des volcans éteints qui crénellent la falaise arabique : tout le long du Ghaur et de la mer Rouge, comme au bord des autres grandes dépressions qui ont tailladé la croûte terrestre, une brisure de Técorce a laissé baver au dehors les matières liquéfiées de rintérieur. Comme le Vésuve, le Stromboli et TEtna au bord de refîondrement tyrrhénien, comme le Cercle de Feu des montagnes malaises, japonaises et américaines autour du Pacifique, une ligne de volcans fumait autrefois tout le long de la fosse arabique, depuis Damas jusqu'à Tocéan Indien : la tradition n'a pas oublié leurs méfaits ; dans le Ghaur, les Hébreux avaient assisté à la catastrophe de Sodome et de Gomorrhe*; dans le Hedjaz, les Arabes de Médine ont vu, au début de notre xiv® siècle, un tor-

1. Cf. C. Diener, Die Katastrophe vonSodonij Mitheil. k. k. geog. Gesellschaft Wien, XL, p. 1-22.

LB SULTAN ET L'ISLAM sortir des montagnes et recouvrir une

ne sous le nom de harrah, « brûlées », ie lave étalées en travers de la route du

désert de cailloux noirs, dont la grosseur it les places, est appelé par les Arabes un !st un territoire, disent-ils, rempli de ées et noires, comme si elles avaient été

le feu ; de Damas à Médine, Yâqoùt en igt-buit parmi les plus importants ^ »

Sgions sans eau, une couche de sables ipoudre ces roches très dures. Dans les : les pluies atteignent, il s'en est formé au es terrains cultivables. Sur la faiaise de es vents de la Méditerranée et de la mer it des pluies violentes, une Campanie fer- Te de Labour encercle les volcans éteints, honitis (Terre des Rocs) était l'un des

l'empire romain, et sa capitale, Bosra, puleuse. Ces champs, que l'Islam a rendus

pâture, n'attendent qu'une population et la présence d'une police pour rouvrir ls et nourrir des villages. Depuis quaéjà, depuis que l'intervention française a

Druzes du Liban leur exploitation des

voisines, ces montagnards ont en grand ligré vers la limite du désert : le mont

'ckhsrdl, Voyages en Arabie, II, p. 07; R. Burtoa, II, iid et F. Haclerc, MUiion en Syrie, p. 52.

Hauran, Djebel-Haurarij devenu le mont des Druzes, Djebel-ed-Druz, s'est repeuplé de cultivateurs. Peu à peu, ces Druzes reconquièrent toutes les terres que rirrigation peut atteindre. Les explorateurs vantent « ce merveilleux champ de culture ; le blé, simplement jeté sur la terre encore molle, vers la fin de la saison des pluies, rend de 100 à lâO pour

un* ».

Les blés durs surtout ont trouvé d'excellentes conditions dans ce climat chaud et ce sol volcanique. L'industrie des pâtes et biscuits préférant ce genre de grains, les minoteries d'Europe en consomment chaque année davantage ; d'où le progrès annuel des exportations syriennes; d'où l'importance aussi de cette ligne du Hauran pour la compagnie française Beyrouth-Damas. Tenant le port de Beyrouth et les lignes ferrées, ayant subi d'ailleurs de pénibles mécomptes et ne remontant qu'à peine vers des bilans moins désastreux, cette compagnie disait ne plus pouvoir vivre avec la concurrence de la ligne khalifale.

Le conflit s'envenima. Trois ans de réclamations, de négociations publiques et secrètes, durant lesquelles nos financiers tantôt faisaient appel aux énergiques roueries de notre ambassadeur, tantôt cherchaient les moyens plus turcs de gagner le Palais par des flatteries et des avances pécuniaires, puis deux années encore de marchandages aboutirent enfin à

1. R. Dussaud et F. Maclerc, Voyage Archéologique, p. 7; cf. G. Schumacher, The Jaulân, Londres, 1888.

une compensation : le Sultan garda sa voie Damas- Deraa, au long de la voie française Damas-Mzerib ; mais il concéda définitivement aux Français Texploitalion de la Syrie du nord par une ligne qui rejoindrait Damas à Alep et jouirait d'une garantie kilométrique (février 1905).

La première section khalifale Damas-Deraa fut inaugurée le 1" septembre 1903 : en moins de trois années, non seulement 123 kilomètres de rails avaient été posés, mais un mois plus tard on inaugurait encore la seconde section Deraa-Amman, longue de 100 kilomètres.

Amman, dans la Pérée des Romains, dans Tancien pays d'Ammon, est cette Rabbath-Ammon, que les tribus et rois d'Israël disputèrent si longtemps aux nomades du désert. Plus ruinée encore et moins sûre que la plaine de Damas, la Pérée ammonite avait toujours échappé à l'autorité effective du Sultan. La route des pèlerins, qui la traversaient en hâte, se tenait dans l'hinterland, le plus près possible des sables, le plus loin de la falaise bordière, à cause des gorges et tranchées que les affluents du Jourdain ou de la mer Morte ont, par centaines^ burinées en ces terrains friables.

Surchauffée et comme recuite au fond de sa cuve par un soleil de feu, la mer Morte évapore autant d'eau qu'elle en reçoit; elle semble même baisser de niveau, malgré l'énorme apport du Jourdain qui draine les pentes du Liban et de l'Hermon, les monts et le plateau transjordaniens, le revers oriental de la

Palestine et deux cents kilomètres de vallée. Avec la régularité et la rapidité de jet d'une pompe mécanique, les eaux de la mer montent en vapeurs, tombent en pluies violentes et reviennent à la bouilloire : les vents en couchent la majeure partie sur le pays d'outre- Jourdain, où Gérasa, Pella, Philadelphia, Capitolias, dix autres villes encore, — la Décapole des Gréco- Romains, — ont laissé leurs ruines. Le chemin de fer du Khalife n'eut qu'à suivre la voie des Césars; les dalles étaient encore alignées sur des centaines de mètres; les inscriptions de Trajan vinrent orner les ponceaux de M. Meisner :

Les stations sont à Deraa (13<^ kilomètre au delà de Mzerib), Nessib (2V kilomètre), Mafrak (52® kilomètre), Kirbet-es-Samra (75® kilomètre), Zerka (94« kilomètre) et Amman (414® kilomètre). Nessib, Mafrak et Kirbet-es- Samra ne sont que des lieux-dits, sans village ni même de hameau : à Zerka, les habitations sont très éloignées de la station. Amman, par contre, est un village important, et Deraa presque une ville. De toutes ces gares, une seule est faite et même achevée ; les autres ne sont que maisons d'équipe, à moitié bâties *.

L'écartement des haltes et stations — vingt kilomètres en moyenne — en dit long sur le dépeuplement de ce pays. Mais ici, comme dans le Hauran, la vie sédentaire n'aurait besoin que de sécurité pour recouvrer la prospérité d'autrefois : l'Écriture vante les pâturages de Gad, les jardins et forêts d'Ammon.

i. Diplomatie and consular BeportSy n^ 3059. Cf. Auler-pacha, Die Hedschasbahn, p. 25 et suivantes.

LE SULTAN ET L'iSLAH

■• "Tel du chemin de fer a été de repeuî. Non seulement des Arabes, musulms, sont revenus en nombre habiter villes antiques ou les alentours des ues, mais des émigrés de Circassie, irs tcherkesses , comme disent les epuis vingt-cinq ans erraient dans la int, reçu des terres et fondé quelques emi-raillion d'hectares peut-être va la culture du blé.

ssi rapide n'a pas été payé très cher ; s de Damas annonçait à la tin de 1903 ait terminée et le trafic régulièreusqu'à Dhaba, à 300 kilomètres de i, les terrassements étaient achevés h (58 kilomètres); le prix moyen du lépassait pas 2 000 livres turques,

i voie étroite, il est vrai, et la mainre est très peu payée. En outre, le nstruction, acheté en Europe, était luth à Mzerib par la ligne française s-Hauran, à tarif très réduit. La le entre le Sultan et la Société fran- E doubler les frais; la Société menason tarif ordinaire aux envois khafénieurs allemands tirèrent encore l'embarras par la construction d'un , qui, rejoignant la ligne du Hedjaz e, amènerait à Deraa les fournitures

débarquées à Khaïfa ou Saint-Jean-d'Acre*. Mais un grave conflit allait sortir de cette afl*aire : à sa première étape, le chemin de fer sacré avait failli brouiller le Sultan et les Français; à sa seconde étape, c'est les Anglais et, derrière les Turcs, les Allemands qu'il jetait aux prises.

Sur une carte ou dans une histoire même sommaires des pays syriens, on voit aussitôt Timportance du golfe de Saint-Jean-d'Acre. Le mur, que la Palestine et la Syrie dressent au fond de la Méditerranée, depuis Fembouchure de TOronte jusqu'au Canal de Suez, est, durant cinq cents kilomètres, presque droit : il a quelques redans et quelques poternes, les rades de Tripoli et de Beyrouth, la cluse du Nahr-el-Kébir ; mais le golfe de Saint-Jean-d'Acre est la seule échancrure profonde qui corresponde à une brèche des massifs intérieurs.

Au nord de ce golfe, les chaînes jumelles du Liban et de PAnti-Liban, avec la haute vallée médiane de la Syrie Creuse, opposent un tel obstacle aux communications qu'il a fallu les prodiges de l'industrie moderne pour relier Damas à Beyrouth par une crémaillère. Au sud, le double plateau de la Palestine et de la Pérée, avec le gouffre médian de la mer Morte,

1- Cf. Saad, Die Mekkabahn und die Stadt Haifa, Petermann^s Mitteilungen, LI, p. 189,

LE SULTAN ET L'tSLAM

aggrave celle fâcheuse disposition des lieux rrière les plages de Sainl-Jean-d'Acre, la Esdrelon continue le golfe vers l'hinterland lisément conduire, par-dessus la vallée du , aux plateaux qui sont au delà. Ptolémaïs, Liquité, Saint-Jean-d'Acre ou Khaïfa, durant oyen Age et jusqu'au milieu du xix' siècle, s ports naturels du Hauran et même de c'est lœuvre artificielle des Français, leur bord, puis leur voie ferrée, qui détournèafic syrien vers Beyrouth,

tes chaÎDes du Liban et de l'Anti-LibaD opposent ions directes entre Beyrouth et Damas uoe iifflcile à franchir. Aussi a-t-on songé depuis : à relier la ville de Damas à Khaifa ou Saint-Jean- 1 pareil tracé, évitant les rampes abruptes de la , permettrait d'ulihser la plaine à peine ondulée

il élail particulièrement cher à l'Angleterre, qui, gtemps et surtout depuis l'occupation de Chypre ;aressait le rêve d'unir par une voie ferrée l'un de Syrie augolfe Persique.En 1882, MM. Sursock, le Beyrouth, obtinrent un firman les autorisant ire une hgne de Saint-Jean-d'Acre à Damas; i trouvèrent pas en Angleterre l'appui nécessaire : I francs de leur cautionnement passèrent au 1 1889, M. F. Ellias, ingénieur en chef du Liban, a la concession de cette ligne avec embransur le Hauran; mais encore une fois les délais , sans qu'un résultat délinitif eût été atteint. On rojet délinitivement abandonné et les Anglais nt cet échec aux manœuvres de l'entreprise Beyrouth-Damas, lorsque, le 30 septembre 1891, ion fut accordée a M. F. Ellias, sujet ottoman, et à

M. Pelling, sujet anglais : la Syria Ottoman Railway Company fut fondée au capital de 600 000 livres sterling; la ligne, à largeur normale anglaise, devait être terminée en quatre

ans *

Commencés en 1892, les travaux anglais s'arrête-

rent au neuvième kilomètre : la finance de Londres était tout entière à ses mines d'or ; elle se désintéressait du Levant. Les concessionnaires durent demander au gouvernement turc un délai de trois ans, qui ne servit encore de rien; les travaux abandonnés se ruinèrent. Puis la guerre du Transvaal absorba Tattention du public et du gouvernement anglais; puis Tentente cordiale sembla leur enlever tout souvenir de cette concurrence à la ligne française Beyrouth- Damas-Hauran. . .

En novembre 1902, à Tinstigation de ses ingénieurs allemands, Abd-ul-Hamid rachetait cette concession, sans que la diplomatie anglaise mît le moindre obstacle. Londres ne mesura pas le dommage que ce projet turco-allemand allait causer à ses intérêts dans la mer Rouge, sur les Fleuves et dans le golfe Persique.

Vers les Fleuves et le Golfe, une roule a toujours existé qui, parKhaïfa et Damas, relie la côte syrienne au moyen Euphrate : les sables du désert, de la Badietech-Cham, rendent ce trajet pénible aux caravanes; mais les oasis de Tadmor, — la fameuse Palmyre des Romains, — permettraient de ravitailler les chau-

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