L.-H. Grothe, Die BagdadbahUy Munich
Moudania : quand la voie du Hedjaz sera terminée, ne serait-il pas plus religieux de Tabandonner aux montures du Aarf/*, puisque le Prophète ordonne de faire le pèlerinage à pied ou à chameau? C'est la solution peut-être que les Bédouins imposeront, car ils n'admettront pas sans résistance que la locomotive leur enlève leur gagne-pain. Pour la durée de l'empire ottoman, c'est aussi la solution qui comporte le moins de risques. Mais elle ne saurait cadrer avec la politique khalifale.
La ligne télégraphique, décidée en même temps que la voie ferrée, atteignit presque aussitôt Médine : les journaux panislamiques racontèrent que les Bédouins se disputaient pieusement l'honneur d'en voiturcr les poteaux. La première dépêche, envoyée de Constantinople, annonça au Chérif de la Mecque que, sitôt la voie terminée, Abd-ul-Hamid en personne accomplirait le pèlerinage : promesse imprudente, mais belle reprise des traditions khalifales !
Les premiers Khaliphes, établis à Médine, étoient très attentifs à donner eux-mêmes sur ce point des exemples édifians à leurs peuples. Abou-Bekr s'acquitta du pèlerinage dès la seconde année de son Khaliphat. Omar et Osman étoient dans l'usage de la renouveler tous les ans. Hassa, fils d'Ali, quoique résident àKiufé (sur l'Euphrate) où il se défit du Khaliphat en faveur de Mouawiye I®'", fit vingt-cinq t'ois le pèlerinage de la Mecque, toujours ù pied et avec les démonstrations de la plus vive piété. Si tous les Khaliphes Ommiades, qui régnèrent à Damas, ne remplirent pas cette obligation en personne, c'est qu'ils furent toujours arrêtés par les discussions et les guerres civiles. Les premiers Khaliphes Abassides, établis à Kiufé, puis
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à Bagdad, remplirent très exactement ce devoir religieux : Haroun-al-Raschid le renouveloit tous les deux ans. Il [le faisoit alterner avec les] expéditions guerrières contre les ennemis de la religion et de TÉtat; dans les années mêmes où il marchoit en personne à la guerre, ilenvoyoit à sa place trois cents mandataires, qui faisoient à ses frais le voyage de la Mecque.
Nul monarque othomann'ajusqu'ici entrepris ce voyage: des raisons politiques ne permettent pas au Sultan de s'absenter longtemps de sa capitale; cette raison est du nombre des empêchements légitimes, énoncés par la loi. Osman II est le seul qui ait formé ce projet, à la suite de sa malheureuse expédition contre les Polonois. Il est vrai que l'objet principal et secret de ce voyage étoit de se rendre au Caire pour y créer une nouvelle milice, toute composée d'Égyptiens, avec laquelle il se proposoit de détruire celle des janissaires; on sait que ce projet funeste coûta à ce jeune prince le trône et la vie... De toute la famille othomane, on ne voit qu'une sultane fille de Mohammed I®*", et le prince Djem (Zizim), frère et rival de Bayazid II, qui se soient acquittés de ce devoir religieux. Zizim entreprit le voyage à la suite de sa défaite et de sa fuite en Egypte, alors dominée par les mameluks circasses^.
Quel est Tobjet « principal et secret » d'Abd-ul- Hamid? rêve-t-il, comme Osman II, — le seul de ses prédécesseurs qui ait songé au pèlerinage, — de créer une « nouvelle milice toute composée » de Bédouins ou de nègres, pour suppléer à l'épuisement de ses milices turques et au dévoûment douteux de sa garde albanaise?
1. M. d'Ohsson, Tableau général de VEmpire Othoman, 111, p. 254 et suivantes.
VERS Là MECQUE ET L'EGYPTE 193
Un grand prince, — écrivait von der Goltz dans son article de la Deutsche Rundschau, — qui voudrait entreprendre sérieusement le salut de l'empire et sa métamorphose, devrait transporter la capitale sur la limite commune de ses possessions turques et de ses possessions arabes, à Koniah ou à Gésarée, peut-être même plus au sud.
Abd-ul-Hamid a-t-il entrevu, pour lui ou pour sa race, la nécessité d'une retraite en Asie Mineure, en Syrie, au delà? A Brousse, à Aïdin, à Koniah, à Damas, il a déjà préparé les relais de la fuite par l'acquisition de domaines immenses : s'il prévoit l'échéance inévitable en Macédoine et veut « sauver la face » devant son peuple et devant l'Islam, peut-être cherche-t-il en Arabie et en Egypte le contre-gain de ses pertes prochaines dans les Balkans. Mais a-t-il eu de si vastes projets ou n'a-t-il pas été séduit simplement par l'exemple d'autrui ? L'imitation des empereurs, ses voisins, fut toujours l'une de ses manies : à la mode du jour, il a voulu construire quelque transcontinental, imiter le Transsibérien des Russes, le Cap-Caire des Anglais, le Transsaharien des Français.
L'exemple des Russes aurait dû lui suggérer quelques réflexions. Au bout de son grand chemin de fer, le Tsar trouva, lui aussi, les Anglais et leurs alliés : qu'a-t-il rapporté de cette rencontre? Un autocrate, qui veut mater dans ses peuples tout désir d'émancipation, ne devrait jamais envoyer ses troupes et son argent au bout du monde; TArabie pour le Sultan sera peut-être ce que fut la Mandchourie pour
quand ses ingénieurs allemands le con- L Akabah, Abd-ul-Hamid oublie que Guil-
installa les Russes à Port-Arthur, en leur L, à eux aussi, une mission asiatique.
[tce ottoman, exilé à Paris, un propre neveu in, le prince Sabah-ed-Din , écrivait en î à sir Edward Grey :
{amid K n'a jamais considéré le khallfat du point
tous les vrais disciples du panislamisme. La )n pour laquelle une politique religieuse est en Coustantinople, c'est qu'elle permet d'eiercer ice sur les musulmans de l'intérieur de l'empire. s peuples islamiques, les Turcs, en raison de n géographique des pays qu'ils habitent, ont té les plus près d'adopter les idées de l'Occident li attirent irrésistiblement les Jeunes Turcs et cordiale sympathie... Le présent régime ayant léveloppemenl économique de la nation turque, intants les plus éclairés de la Jeune Turquie se
aux études intellectuelles et, à force d'efforts ts, ont acquis une vision intellectuelle qui est erne. Ce n'est pas sur ce fonds préparé et
de tout germe de fanatisme que la semence tique réactionnaire et anti-européenne peut
germer. Mais le gouvernement, ouvertement nme il l'est à toule réforme, si légitimes et u'elles soient, et bouleversé en présence de la liante de l'émancipation, a conçu comme néces- ^nvelopper dans uu » manteau de spiritualité » ir de sauver une fois de plus l'édifice branlant ime.
Eidie sans doute ne laissera pas à Abd-ullemps de voir les conséquences de son ais elles lui survivront, et l'Europe aurait
tort d'imaginer que, lui disparu, la politique khalifale disparaîtra. Dans sa lettre à sir Edward Grey, le prince Sabah-ed-Din condamnait les tendances théocratiques du Khalife :
Ces tendances théocratiques ont rendu le présent gouvernement impopulaire ; il est certain que son successeur ne pourra pas renouveler Texpérience; la Turquie sent le besoin de relations correctes, si ce n'est amicales, avec les autres puissances et elle ne peut soutenir une ligue musulmane, sans indisposer les Ëtats qui ont des sujets musulmans. Avec le triomphe du libéralisme, la grande influence morale que Gonstantinople possède dans Tislam prendra un caractère intellectuel.
Pourtant ce chef des Jeunes Turcs reconnaissait que la Turquie « libérale » et « intellectuelle » serait prompte à relever la politique khalifale, non comme moyen d'oppression au dedans et d'expansion au dehors, mais comme moyen de défense :
Dans le langage populaire, le mot panislamisme exprime la réaction de TOrient contre l'Occident qui, loin d'agir toujours dans un sens pacifiant, a souvent été agressif et même brutal. Il n'est pas impossible que l'Orient ou une part de l'Orient, poussée par la présomption, juste ou fausse, d'être en état de sujétion, puisse être amenée à sympathiser avec la doctrine panislamique, dans l'espoir d'y trouver les éléments d'une résistance dans toutes les contrées musulmanes, par laquelle l'unité constitutive de la nation soit sauvée. Mais la politique panislamique n'est pas une explosion de fanatisme ; c'est bien plus l'expression du mécontentement causé par les perpétuels empiétements des puissances européennes... Les deux mondes sont maintenant face à face. Que seront leurs relations dans le futur?
Le Petit Transasiatique. — Projets anglo-français. — Von Presse!.
— Tracé du nord, tracé du centre, tracé du sud. — Angleterre, Allemagne et Russie. — Guillaume II et l'Angleterre. — Guillaume 11 et la Double-Alliance. — Le llrman de concession. — Bagdad allemand; Liban français; Golfe anglais; Perse anglorusse. — La percée du Taurus, — La plaine cilicienne. — Le réveil de la Petite Arménie. — Vers TEuphrate. — LMsthme syrien. — Champ de bataille. — La politique du massacre : Ghérifs, Arméniens, Yézidis, Kurdes, Nestoriens. — La Mésopotamie. — Orient et Occident. — Le Tigre et la Perse. — Mossoul.
— Arbèlcs. — Naphte et Pétrole. — Bagdad. — La Ghaldée et le Golfe. — Les Bouches de TEuphrate.
En mars 1903, la Porte accordait définitivement à la Société (allemande) des Chemins de fer d'Anatolie Textension des lignes d'Asie Mineure jusqu'au golfe Persique : du Bosphore aux Bouches du Chatt-el- Arab, à travers toute l'Asie ottomane, les Allemands obtenaient Ig droit de construire le Petit Transasiatique^ comme on nomme quelquefois cette ligne de Bagdad, par comparaison avec le^ Grands Transasiatiques, exécutés ou projetés par les Russes, Moscou- Vladivostok, Moscou-Pékin, Moscou-Calcutta.
200 LE SULTAN ET L'ISLâM
Dans la chasse aux concessions turques, les Allemands étaient entrés en 1888, les derniers, mais avec des idées nouvelles. Depuis trente ou quarante ans, les Anglais et les Français, qui s'intéressaient aux chemins de fer de l'Asie ottomane, ne cherchaient qu'à prolonger vers l'hinterland leur commerce maritime : ils n'avaient donc étudié ou construit que de courtes lignes de pénétration, en tous les passages de la ceinture montagneuse qui, des frontières de TÉgypte aux frontières de la Caucasie russe, double de plus ou moins près la courbe des rivages. De Jaffa vers Jérusalem; de Khaïfa, Beyrouth ou Tripoli vers Damas; de Suédiah ou Alexandrette vers Alep; de Mersina vers Tarse et Adana; d'Adalia vers Bouldour et Egerdir; de Smyrne vers Aïdin, Magnésie etPergame; d'Eregli ou de Sinope vers Angora ; de Samsoun vers Siwas ; de Trébizonde vers Erzeroum ; bref de tous les grands et petits ports vers les capitales de l'hinterland, le rail européen, perçant la ceinture côtière, devait porter nos manufactures à l'intérieur et ramener à la côte les récoltes et les minerais.
Cette conception était inspirée par les besoins des navigateurs. Mais les intérêts des populations indigènes en étaient pleinement satisfaits, et même la nature des lieux semblait l'imposer.
Vue de nos mers, en effet, cette Asie ottomane n'a qu'un pourtour de cultures et de villes : l'intérieur est une solitude. En Syrie, les sables du Nefoud, les pierrailles de la Badiet-ech-Cham et les steppes du moyen Euphrate occupent des millions d'hectares
derrière la lisière de la Palestine et du Liban. L'Asie Mineure est un cirque dont les gradins et les revers sont remplis de peuples et de verdures, mais dont l'arène vide n'est qu'une steppe saline, trouée de lacs saumâtres, rEspkeschan. Ce désert anatolien est tacheté de campements yourouks et turcomans; les déserts syriens et mésopota miens sont le domaine des tribus bédouines; dans l'intervalle, les sierras du Taurus, les gorges du haut Euphrate et les « alpes » du haut Tigre sont un autre repaire de vie sauvage pour les Kurdes et pâtres montagnards.
Ainsi tout Thinterland est abandonné aux désordres des nomades. Sur la bande du pourtour seulement, entre les rivages de la mer et les rivages du désert, la vie sédentaire a pu se maintenir, et les besoins du trafic et de la défense ont créé deux sortes de villes, marchés tout à la fois et forteresses, places d'armes et places de commerce : au rivage de la mer, les Échelles où viennent les navires du dehors; au rivage du désert, les Bazars où viennent les caravanes du dedans. Tout autour de l'Asie ottomane, ces Échelles et ces Bazars, rivés par couples, forment un merveilleux collier : les perles de la côte, Jaffa, Beyrouth, Latakié, Alexandrette, Mersina,Adalia, Smyrne, Moudania, Samsoun, Trébizonde, s'apparient aux turquoises de l'intérieur, Jérusalem, Damas, Homs, Alep, Kaisarieh, Tarse, Koniah, Aïdin, Brousse, Angora, Siwas.
Couple par couple, Jaflf a- Jérusalem, Beyrouth- Damas, etc., les Anglais et les Français avaient
entrepris de relier les Bazars avec les Échelles : des rivages de la mer aux rivages du désert, leurs locomotives devaient prolonger les services de leurs paquebots. En quelques points seulement, où la traversée de Fhinterland désertique semblait courte et facile, ils avaient projeté de lancer leurs rails à travers pierres et sables jusqu'à l'autre bande de cultures et de côtes, afin de rouvrir entre les mers quelques-unes de ces « routes isthmiques » qu'a toujours empruntées le commerce du monde. L'une de ces routes excitait particulièrement les convoitises et les inquiétudes des Anglais : c'était au fond de la mer de Chypre, à la côte de Syrie, la grande voie de l'antiquité et du moyen âge vers la Perse et les Indes. De la côte syrienne, en effet, la vallée du bas Oronte (Nahr-el-Asi) conduit sans peine aux oasis d'Alep, puis au pays vallonné et désertique que traverse le moyen Euphrate : il ne reste plus alors qu'à descendre vers le Golfe, soit en longeant l'Euphrate, — route possible, mais difficile et dangereuse, — soit en gagnant la vallée plus fertile et plus large du Tigre. Depuis les temps d'Alexandre jusqu'au percement du canal de Suez, cette route des Indes fut la plus courte et la plus fréquentée. Elle fit la fortune tour à tour d'Antioche, échelle de FOronte, et d'Alep, bazar de l'intérieur. Dès que les Anglais furent installés dans l'Inde, ils surveillèrent jalousement ce chemin d'accès. En l'an IV de la République, le citoyen A. -G. Olivier veut descendre d'Alep à Bagdad :
Nous restâmes plus de trois mois à Alep, espérant toujours qu'il se formerait une caravane pour Bagdad. Le [consul] ainsi que les négociants français nous avaient dissuadés de traverser le désert sans caravane, parce que l'agent d'Angleterre disposant, avec de l'argent, de quelques hordes d'Arabes qui sont à l'est de la Syrie, pouvait nous faire arrêter et dépouiller, se persuadant que des Français envoyés par leur gouvernement avaient quelque mission pour l'Inde, contraire aux intérêts de leur commerce. Us ajoutèrent que l'agent d'Angleterre à Alep avait lâché à notre égard des propos qui devaient nous faire tenir sur nos gardes : « Il est arrivé, avait-il dit, des Français, envoyés par leur République qui prendront sans doute la route de Damas pour se rendre dans l'Inde; mais je les ai signalés aux Arabes du désert et j'ai écrit en môme temps à Bagdad e^t à Bassora pour les empêcher de passer outre ». On se souvient qu'à la pénultième guerre, à l'instigation du consul anglais, un officier français, soupçonné d'avoir une mission pour l'Inde, fut assassiné par les Arabes, tant la soif de l'or, chez un peuple marchand, étouffe tout sentiment d'humanité ^ !
En 1850, un Anglais, Chesney', proposait d'aménager cette route à la mode du jour : un port à la côte, un chemin de fer entre la côte et l'Euphrate, un service de, bateaux sur le fleuve. Antioche, ruinée par huit siècles de guerres, assiégée par les boues de rOronte, assoupie dans le mauvais air du marais, ne pouvait plus être ranimée; mais Chesney pensait à créer un port modjerne sur la plage de Suédiah, l'ancienne Séleucie, au voisinage des bouches du fleuve.
Impératrice des Indes, l'Angleterre, durant cin-