Toast au Yacht-club de Cowes, 7 Août
224 LE SULTAN ET L'iSLAM
qu'il ajouterait bientôt : « L'avenir de T Allemagne est sur mer », et ils ne voulaient pas voir que patiemment, méthodiquement, en ces années 1890-1895, il faisait contre la flotte anglaise la même enquête, trop soigneuse pour être innocente, que les officiers allemands avaient faite contre notre armée avant 1870 ou que les clerks allemands avaient faite contre Findustrie et le commerce anglais durant les années 1880-1890.
En janvier 1893 arrivait à Berlin le duc d'Edimbourg. Simple visite de famille, disait-on, pour le mariage de la princesse Marguerite de HohenzoUern ; visite dynastique en réalité et visite d'affaires*. Le vieux duc de Saxe-Cobourg-Gotha se mourait sans enfants; le duc d'Edimbourg, — à défaut du prince de Galles réservé au trône d'Angleterre, — était le plus proche héritier; mais ce prince anglais pourrait-il devenir souverain allemand tout en conservant ses dotation et situation anglaises? Au mois d'août 1893, la succession s'ouvrit; le fils cadet de la reine Victoria, tout en restant à la solde de l'Angleterre, — disaient les journaux allemands, — régna sur un des peuples confédérés : Guillaume II avait mis, à régler cette affaire suivant les désirs de sa famille anglaise, le même empressement que, l'année précédente, à faire attribuer au duc de Cumberland les revenus hanovriens.
Aussi, en février 1893, quand l'Empereur obtenait pour ses financiers la concession Eskicheïr-Koniah, comment les Anglais auraient-ils pu soupçonner
quelque 'mauvais dessein en Tâme de ce petit-fils de la maison, sous le casque de ce chevalier que personne, alors, ne croyait si enclin et si habile à engeigner ses partenaires? Ce tronçon Eskicheïr-Koniah, les Allemands ne disaient pas encore qu'ils entendaient le pousser au delà du plateau, vers les eaux de Chypre : tout au contraire, le lirman stipulait en termes exprès que le « tracé du nord » Siwas-Diarbékir-Bagdad serait repris après le détour Angora- Kaisarieh-Siwas.
A cette date décisive de 1893, où s'engageait Tavenir de TAsie ottomane^ l'Angleterre négligea donc, une fois encore, de fermer le passage aux Allemands ou de réserver formellement ses droits et projets sur Bagdad.
C'était l'Afrique, les Eldorados de Cecil Rhodes, qui déjà commençaient d'accaparer l'attention des journalistes et des politiques anglais. Manchester, défendant toujours ses conceptions asiatiques, sa politique du coton et du libre-échange, réclamait la réforme pacifique des vieux empires, Turquie, Perse et Chine, le repeuplement et la mise en valeur des terres jadis civilisées, aujourd'hui déshabitées, terres arabes, terres persanes, terres afghanes et bélouchies, terres turcomanes; elle voulait rattacher toute l'Asie tropicale à la Méditerranée ou à l'Egypte anglaises par la construction d'un Grand Transasiatique anglais : d'Alexandrette ou de Port-Saïd à
2Î6 LE SULTAN ET L'ïSLAM
Bombay, puis de Bombay-Calcutta à Pékin, cette ligne anglaise ferait pendant au Transsibérien que les Russes déroulaient entre Moscou et Vladivostock. Mais rhomme de Birmingham, J. Chamberlain, s'était rallié déjà à la politique du fer et de Tempire : rafle des républiques boers et des mines d'or, annexion et percée de toute l'Afrique orientale, jonction du Caire au Cap, exploitation et monopole de cette plantation gigantesque.
La conception de l'empire africain devait l'emporter après la rentrée aux affaires de la coalition unioniste et l'arrivée de J. Chamberlain au ministère des Colonies (juin 1895). Par les traités de 1886 et de 1890 et par la convention du 15 novembre 1893, qui réglait les frontières du Cameroun, Berlin avait achevé de donner mains libres aux Anglais sur le haut Nil et le Bahr-el-Ghazal : Guillaume II laissait l'Afrique à ses amis de Londres; mais inpeiio il s'adjugeait le droit de pousser quelques entreprises en Asie, quitte à se relâcher de l'amitié anglaise dès que l'intérêt l'obligerait à l'indépendance du cœur.
Or les temps étaient proches : à la fin de 1895, le rail allemand atteignait Koniah ; pour la sixième, mais dernière fois, Guillaume II, en août 1895, avait paru aux régates de Cowes. Bien des choses avaient changé, en Allemagne et en Europe. La réconciliation de l'Empereur et de Bismarck, offerte par « le jeune homme » en août 1893, acceptée par « le vieux » en janvier 1894, consacrée par le renvoi de Caprivi en octobre 1894, étalée au quatre-vingtième anniversaire
VERS BAGDilD ET LE GOLFE ' 227
du prince en mars 1895, annonçait la lin des années anglaises et le retour à la politique russophile dont Bismarck avait été le représentant. De FAngleterre, Guillaume II avait tiré tous les enseignements et services dont il avait besoin : l'ouverture du canal de Kiel (j^^^ 1895) et les crédits grandissants, qu'il allait exiger du Reichstag pour la marine impériale, montraient bien que Télève songeait à se passer du modèle, en attendant de réclamer la maîtrise des mers à son tour.
En Russie, la mort d'Alexandre III (octobre 1894) et le mariage de Nicolas II avec une princesse allemande (novembre 1904); la mort de M. de Giers, qui depuis douze ans personnifiait la mauvaise humeur de Pétersboùrg contre le traité de Berlin (janvier 1895) ; le ministère du prince Lobanof, qui tenait la contre-assurance autrichienne dans les Balkans pour nécessaire : tous ces faits nouveaux rouvraient les chances de Guillaume II à une intervention dans la politique russe. En France, M. Hanotaux arrivait aux affaires : durant quatre années (mai 1894-juin 1898), sauf une interruption de six mois (novembre 1895mai 1896), le « grand projet » pour la délivrance de l'Egypte et l'abaissement de l'Angleterre allait mettre nos efforts au service du Sultan.
Ici encore, il faudrait les renseignements des archives à qui voudrait suivre l'admirable volte-face de Guillaume II. Après la comédie^ dont les Gérontes anglais avaient été les dupes, ce fut un drame qui conduisit le Français au coupe-gorge de Fachoda et
le Russe aux boucheries mandchou riennes. On connaît les étapes principales de cette double route : en 1895, après la guerre sino-japonaise, Guillaume II se ligue avec Pétersbourg et Paris pour arracher aux Japonais le Liao-toung et Port-Arthur, que leur avait donné le traité de Simonoseki ; en 1897-1898, Texpédition du prince Henri et l'occupation allemande de Kiao-tchéou décide les Russes à la descente vers Port-Arthur; — à Tautre bout de TAsie, durant les affaires arméniennes, macédoniennes, Cretoises et thessaliennes, Guillaume II se pose en défenseur du régime hamidien et de Tempire turc, dont TAngleterre réclamait la réforme ou le partage, et la Double- Alliance feint d'abord de se joindre aux remontrances de r Angleterre, puis se met à la remorque de la politique austro^allemande. En Chine, le Ghantoung devait être le salaire de cette intervention ^impériale : en Turquie, la prolongation Koniah-Bagdad.
Dès l'arrivée de leurs rails à Koniah (fin de 1895), les Allemands s'étaient occupés d'un prolongement * ; mais les difficultés diplomatiques et financières les forçaient de recourir à la collaboration soit de l'Angleterre, soit de la Double-Alliance : ils ne pouvaient, à eux seuls, ni faire les frais de l'entreprise ni risquer tout à la fois la colère anglaise et l'obstruction russe. Guillaume II essaya-t-il de continuer son jeu anglais et d'entraîner la coopération du Foreign Office et de la Cité? Il y eut des négociations
1. Cf. J. Grunzell, die wirtschaftlichen VerhâUnisse KUinasienSt Vienne, 1897.
entre les Anaioliens et le Smyrne'Aïdin, L'Angleterre fît-elle la sourde oreille ou mit-elle à son concours des conditions trop onéreuses? la dépêche de Guillaume II au président Krûger en janvier 1896 fut-elle la conséquence de cette déconvenue? ou ne fut-elle, en pleins massacres d'Arménie, qu'un avertissement du protecteur d'Abd-ul-Hamid à ces gens de Londres, qui voulaient troubler Texécutiop des fantaisies hamidiennes? Des Livres bleus ont été publiés à cette occasion : dès le mois de février 1895, Berlin déclarait à Londres que l'indépendance du Transvaal et la libre circulation sur la ligne de Lourenço-Marquès étaient nécessaires aux intérêts allemands. Il est probable que ces intérêts eussent facilement troqué la circulation sud-africaine contre un privilège en Turquie; mais les libéraux anglais étaient au pouvoir; Londres ne sacrifiait pas encore l'Asie aux orfèvres et fusiliers de Birmingham.
En cette année 1895-1896, où la flotte française paraissait aux fêtes de Kiel, il semble que les Allemands aient mis leurs espoirs dans la collaboration des financiers français. Un groupe français venait de racheter la ligne anglaise Smyrne-Cassaba et en obtenait le prolongement jusqu'au contact des Anatoliens à Afioum-kara-hissar ; vers la fin de 1897, le rail français arrivait à quelques mètres du rail allemand; un échange d'actions entre les portefeuilles et de délégués entre les conseils rendait les deux compagnies solidaires (1901). Dès 1895-96 pareillement, l'ère des coups d'épingle s'ouvrant entre Paris et Londres,
230 LE 3LLTAN ET LISLAM
il semble que les Allemands aient escompté la collaboration, tout au moins la condescendence de notre diplomatie. Ce futur Transasiatique mettrait Bagdad, le Golfe, rinde sous la main du Sultan et, se rejoignant à nos lignes syriennes, pourrait un jour concentrer la mobilisation turque à la frontière du Sinal, aux approches du Canal : c'était Fun des oignes essentiels du « grand projet » contre FÉgypte.
En 1897, Guillaume II faisait une campagne d'audiences, de banquets et de tableaux statistiques pour démontrer au Reichstag la nécessité d'augmenter encore et toujours la flotte; au lieu d'aller aux régates de Cowes, il allait à Cronstadt, devenait amiral russe, promettait au Tsar son « appui le plus ferme contre quiconque chercherait à troubler ou à rompre la paix * », et il signait avec la France une convention coloniale... La chute de M. Hanotaux (juin 1898), puis la reculade de Fachoda anéantirent, en même temps que le « grand projet », ces espoirs de l'Empereur : Paris se rapprochait de Londres. Mais nos financiers prenaient avec M. Constans possession de notre ambassade à Constantinople (décembre 1898) et ils allaient nous engager dans l'affaire du Koniah-Bagdad.
En octobre 1898, Guillaume II vint en Turquie réclamer le courtage que lui semblaient mériter les victoires thessaliennes, remportées sous la direction