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Toast de Cronstadt, 7 juillet

de ses généraux par les soldats que ses officiers avaient instruits. Summus episcopus de Téglise prussienne et protecteur du catholicisme germanique, il ne demandait publiquement qu'un pan de Terre Sainte et des reliques à Jérusalem. Mais, dans l'intimité, ce roi des financiers et des métallurgistes obtenait quelques avantages temporels : dès son retour à Berlin, il vantait au bourgmestre (1®' décembre 1898) « ce beau voyage, plein d'impressions puissantes dans les domaines la religion, de Tart et de l'industrie », et il promettait au Reichstag que l'amitié du Sultan profiterait aux intérêts nationaux.

L'année 1899 fut employée à des négociations avec la Porte et avec la finance française : toutes deux étaient acquises au projet allemand. Notre diplomatie n'était pas hostile, mais l'opposition des diplomaties anglaise et russe menaçait de prolonger indéfiniment les hésitations d'Abd-ul-Hamid, quand l'affaire du Transvaal survint.

En octobre 1899, la guerre sud-africaine commençait par les grandes défaites anglaises. Le monde tourna les yeux vers celui qui récemment félicitait le président Kruger... On vit que Cecil Rhodes était passé par Berlin en mars 1899; le 15 mars, il y avait arrangé des accords qui furent complétés le 28 octobre : le 14 novembre, une entente générale, réglant tous les points en litige aux Samoa et en Afrique, était signée entre l'Allemagne et l'Angleterre. A la fin de novembre, Guillaume II arrivait à Windsor; le 22, il passait une revue de troupes en khaki ; le 23, il avait une longue

conférence avec M. Chamberlain; le 27, la Porte promettait officiellement à la Deutsche Bank la concession Koniah-Bagdad ; le 30, M. Chamberlain, claironnant le fameux discours de Leicester, vantait les alliances, qui existent, non dans un traité, mais dans les cœurs, et les sentiments qui, unissant TÂngleterre et les États-Unis en une étroite sympathie, peuvent ôtre évoqués pour établir une sympathie plus étroite et une alliance avec TEmpire allemand; cette nouvelle Triple Alliance disposerait des destinées du monde par la coopération de la race teutonne avec les deux grands rameaux de la race anglo-saxonne. Pour la troisième fois, TAngleterre donnait son adhésion aux empiétements de T Allemagne en Turquie. La National Review avoua par la suite' que « le Kaiser fascina teur », hypnotisant M. Chamberlain et profitant de la retraite momentanée où la mort de lady Salisbury retenait le premier ministre, s'était assuré une entière liberté d'action en Asie Mineure. Le discours de Leicester ne faisait que paraphraser le télégramme de Guillaume II, qui, en mars précédent, quelques jours avant Faudience de Cecil Rhodes, s'intéressait à la santé de Rudyard Kipling, « le chanteur des gestes de notre grande commune race ».

1. Juin 1901. Voir les citations dans le volume de A. Ghéradame, la Question (VOrientj p. 230. Ce volume est indispensable à qui veut connaître dans le détail tous les problèmes techniques et financiers de cette affaire de Bagdad»

De novembre 1899 à mars 1904, du discours de Leicester aux accords franco-anglais, grâce à la guerre anglaise du Transvaal et aux entreprises mandchouriennes de la Russie, Guillaume II allait ainsi donner le ton, non pas seulement à M. Chamberlain, mais à presque toute l'Europe, dont il entreprendrait de faire chanter tour à tour chacune des grandes puissances, la Russie et TAngleterre surtout, en» liant ou en offrant de lier partie avec chacune d'elles contre l'autre .

En octobre 1900, il signait à Londres une entente défensive et offensive pour le maintien de l'intégrité chinoise, et il déclarait que « cette entente des deux États germaniques les plus forts » était le nœud de la paix mondiale. Il est probable que les deux États germaniques s'étaient promis en Turquie une équitable répartition des influences et entreprises (en 1901, le comte Percy, 3/. P., publiera son volume Highlands of Turkey : dans ce troisième voyage en Turquie d'Asie, le noble politicien était allé de Scutari à Kovsreit; il recommandait aux Allemands le tracé Koniah-Diarbékir-Mossoul, qui laisserait aux Anglais le tracé Alexandrette-Alep-Bagdad). En décembre 1900, Guillaume II refusait de recevoir le président Kruger, après avoir maquignonné à Londres ce refus et laissé le vieillard venir jusqu'à Cologne. En février 1901, ce modèle des petits-fils et des neveux présidait aux funérailles de sa grand'mère et à l'intronisation de son oncle... Mais, en mars 1901, son chancelier déclarait que l'intégrité chinoise n'englobait pas la Mand-

simple dépendance de TEmpire chinois, et nce de la Chine.

l'en celte année 1900, la Russie faisait au tracé - qui coupe la descenle russe sur Pajas — isition très active, bien que M. Zinovief eût vec l'appui de l'Allemagne toutes garanties éseau des vilayets arméniens : en octobres 1900, Guillaume II recourait donc à

Mais, en mars 1901, la résignation de Lonil acquise, Guillaume II voulait gagner le ment ou même la collaboration de Pélers-

le chancelier donnait son interprétation de l'intégrité chinoise. En retour, l'ambasusse accompagnait le Kaiser pour fêler à

ville étrangement choisie — l'anniversaire (mai 1901). Pourtant il ne semble pas que la il au cours de 1901 relâché de son oppo- M. Witle tenait au Grand Transasiatique, Orenbourg-Merv-Bombay, et toutes les

de Guillaume, lors de la rencontre annuelle )ereurs en septembre 1901, ne purent sures déliances de Nicolas II.

lemands cependant avaient étudié leur tracé, direction de M. Stemvich, consul général à tinople, une commission d'ingénieurs et de •s était partie à l'automne de 1899. Elle était au printemps de 1900. On gardait sur le de ses travaux un silence qui permettait its les plus contradictoires de se répandre.

suivant que Ton voulait influencer Londres ou Pétersbourg. Tantôt on annonçait que le tracé du sud n'offrait que montagnes inabordables, marais, gorges et fleuves impossibles à franchir, terres désertes et villes déshabitées : il fallait revenir au tracé du nord Siwas-Kharpout et même aller chercher jusqu'à Erzeroum un passage vers Bitlis et Mossoul. Tantôt le tracé du sud apparaissait d'une facilité inattendue, d'un rendement inespéré.

En février 1901, les rapports de la commission étaient publiés sous le titre un peu agressif die Deutsche Bagdad-Bahn, et toute la presse officieuse chantait ce « Bagdad allemand ».

De Koniah au Golfe, la commission recommandait le tracé du sud, le percement du Taurus, le parcours de la plaine cilicienne et des steppes de l'Euphrate moyen, puis la descente, non dans l'étroit fossé de l'Euphrate, mais par la spacieuse vallée du Tigre : Koniah, Âdana, Mossoul, Bagdad. Sur le Golfe, la commission avait choisi le terminus de Koweit. Aussi, dès le mois d'août 1901 , les Turcs essayaient un coup de force contre ce territoire de Koweit, où l'Angleterre protège l'indépendance d'un cheikh local. L'apparition de deux croiseurs anglais fit reculer les Turcs. 11 est probable qu'en d'autres temps Koweit aurait alors subi le sort de Gibraltar et d'Aden ; mais en août 1901, Tinterminable guerre sud-africaine empêcha de pousser Taffaire; derrière les Turcs, Londres sentait bien la main des Allemands.

A défaut du Russe ou de l'Anglais, Guillaume II

i3ft LE SULTAN ET L'ISLAM

s*était coacilié la finance française; le Smyrne^ Cassaba et la Banque ottomane marchaient avec la Deutsche Bank et les Anatoliens, En octobre 1901, la Gazette de Cologne (citée par les Questions Diploma^ tiques et Coloniales du i" noTcmbre) écrivait :

Il faut se féliciter de Toir se fonder des entreprises iater nationales ayant pour but de grandes créations utiles à plusieurs peuples. Ces créations, une fois terminées, rapportent des profils à tons les participants et deviennent par cela même un gage de paix internationale. Des capitalistes et des ingénieurs» allemands et français, auxquels se joindront, dit-on, des Russes, ont formé le plan de mettre en communication par un chemin de fer, le golfe Persique et la Méditerranée. La Deutsche Bank représentant les groupes allemands et français, a obtenu la concession de la construction. Il reste à fixer le tracé définitif et la garantie kilométrique.

Et la Gazette ajoutait :

Ni la Turquie ni Tentreprise du chemin de fer ne peuvent admettre que le terminus ne soit pas à Koweït, reconnu territoire turc. La Turquie peut avoir cédé ses droits d'administration à un cheikh; mais elle n'a pas abandonné ses droits de souveraineté.... Dans ce temps de panisla misme, le Sultan ne saurait renoncer à ses droits sur cette région mahométane de TÂsie, et il n'est pas probable que l'Angleterre veuille modifier la situation par remploi de la force.

A la fin de 1901, les échecs continus ou les opérations sans résultats des colonnes anglaises au Transvaal rendaient invraisemblable, en effet, que r Angleterre songeât à des mesures de force dans le golfe Persique. En janvier 1902, le Sultan signait aux

Allemands la promesse de ce Koniah-Bagdad, avec une garantie kilométrique de 16500 francs et le prolongement jusqu'à un port du Golfe que Ton désig^nerait ultérieurement.

Guillaume II se crut au terme : le Sultan lui donnait la concession ; la finance française lui assurait Targent; si la diplomatie française voulait bien soutenir les financiers, on pourrait gagner le consentement de la Russie, à qui Ton réserverait une part dans TafTaire; les Anglais, toujours occupés au Transvaal, n'auraient plus qu'à se taire. 11 y eut un opposant; le 24 mars 1902, M. Delcassé exposait à la Chambre sous quelles conditions il laisserait coter en Bourse les actions du futur Koniah-Bagdad :

Les Français auxquels on s'est adressé, ont jugé qu'ils avaient tout avantage à ne pas refuser leur concours; la question est de savoir à quelles conditions ils le donneront.... Si une solution était trouvée en vertu de laquelle la société d'Anatolie, concessionnaire de la ligne de Bagdad, céderait le pas à une société définitive, où l'élément russe aurait pleine faculté d'entrer et où l'élément français aurait, et dans la construction et dans la direction de l'entreprise, une part absolument égale à celle de l'élément étranger le plus favorisé, je demande à la Chambre s'il n*y aurait pas plutôt lieu de se féliciter de cette participation.

C'est la solution qui se poursuit actuellement et dont Tadoption est la condition nécessaire de la participation de l'élément français à cette entreprise.

Les Allemands acceptèrent d'abord cette « condition nécessaire », sans laquelle, en effet, la finance française n'eût travaillé en Asie que pour le roi de Prusse. Il fut convenu que 20 p. 100 étant réservés aux

faUr^i'^ ^ }^ ^^^ ?<nù<3ii dooDués aux Français et

-èi 3.. iM »ii\ Ali-maud- eî eue, dans la direction de Σ c.iu.paiTiiJ? r.iiLiiit à&ii> ia fourniture du matériel, rt*> :.E-".> af h Franr^ ti de TAUemagne seraient >irj.*:tTDf»ii; f.irL^''f . >^i.^- F^-rlin, essavant ensuite de î.«i.n}f*r i£ lu.r.ik- o:»xjif^- présenta un projet de r.Tiî>i-;^:j:»T. en: iiH^r:^.:; la futurr société sous le lijjtîi.tzoif' ï.l.:TLai)d,.. Piri> refusa de laisser coter

r.t*rl.r «^'i : r.*.*.-- îCih e*^>ir en M, Rouvier : cet iii^£.^;t-r ir i^ i*;;^ oitosnane s'était fait l'honnête Cv'un-f-r ot «£ f.r.AT>re r*^rl:DC»ise sur la place de Paris; il arr:\ ii; au n::2.>:rre des Finances en juin 1902 et pensait t iv-cier » ce::e iiTaire' en un toume-main. Mais laat quf cura le ïi:inistere Combes (juin 1902-janvier l^Ar> , la rt^isîaace de M. Delcassé allait être soutenue par ses aiïli^s <v«l'ei:ues, et Guillaume 11, IrouTant toujours les mêmes objections du côté russe, devait une fois encore se rejeter vers TAn^eterre.

En juin 19ii2, — la paix du Transvaal ayant été conclue, — il nommait le roi Edouard amiral allemand ; en septembre, il in\~itait aux manœuvres de Francforl-sur-rOder M. Brodrick et lord Roberts, et les journaux officieux déclaraient qu' « une Angleterre forte est indispensable à l'équilibre européen, de même que le maintien d'une forte Allemagne est conforme aux intérêts de l'Angleterre » ; en octobre, il refusait de recevoir les généraux boers ; en novembre, le a fascinateur » débarquait en Angleterre, saluait à

Shorncliffe les héros de son Royal Dragoons, revenus de la guerre africaine, offrait à son oncle quelques camelotes et entraînait la coopération anglaise au recouvrement de ses créances contre le Venezuela. Trois mois après ce nouvel accord anglo-allemand, Guillaume II obtenait enfin d'Abd-ul-Hamid (mars 1903) le firman détaillé.

Pour la quatrième fois, Tamitié anglaise laissait donc les Allemands étendre leur monopole sur TAsie ottomane. En 1903, comme en 1899, comme en 1893, comme en 1888, quelles étaient les idées secrètes du Foreign Office? Espérait-il encore, en cette année 1903, une combinaison anglo-allemande qui respectât pu même servît les projets de TAngleterre sur le Golfe? En février 1903, les Allemands offraient à Londres un projet de société nouvelle : 30 p. 100 seraient accordés, dans la souscription, la construction et la direction, aux trois finances allemande, française et anglaise, 10 p. 100 étant réservés soit aux Russes, soit aux petites puissances, Belgique, Hollande, Suisse. Une réponse de M. Balfour à la Chambre des Communes fit croire que le ministère anglais acceptait la combinaison. Mais les protestations très vives de la presse et du parlement écartèrent le projet (avril 1903), puis le voyage d'Edouard VII à Paris (mai 1903) fut le prélude des accords francoanglais^ qui renvoyaient aux calendes grecques le succès de Guillaume II : ayant voulu gagner trop, Berlin perdait enfin la partie.

De cette histoire du « Bagdad allemand », on pourrait tirer sans doute quelques récriminations sur les procédés de la diplomatie impériale. J'aimerais mieux en dégager quelques règles pour la conduite des négociations présentes. Cette affaire revient aujourd'hui devant TEurope; Fexpérience des vingt années dernières fournit aux puissances quelques clairs enseignements.

1® Il est certain que, dans les conceptions allemandes, cette affaire a tenu et tient encore une place d'honneur. Même quand la politique mondiale, battant son plein, semblait ouvrir à T Allemagne des horizons presque infinis, colonies en Afrique, sphères d'influence en Asie, communautés autonomes en

Amérique du Sud, etc., le « Bagdad allemand » était l'une des grandes pensées du règne, peut-être la grande pensée déjà. A plus forte raison, quand aujourd'hui les colonies africaines ne donnent plus que déboires, et les sphères asiatiques ou océaniennes, < que risques japonais, quand, Venezuela et Brésil, les terres américaines se ferment ou se dérobent, l'Asie ottomane reste le seul domaine où l'industrie germanique puisse chercher une compensation : la Welipoliiik îoue ici sa dernière carte.

2** Coûte que coûte, les Allemands veulent marcher vers le Golfe. Regardons bien en face la nécessité

économique où ils sont d'écouler leurs rails, fers, machines, etc., après le gigantesque effort qu'ils ont fait pour créer usines, mines et charbonnages. Soyons persuadés qu'ils préféreront les moyens pacifiques; mais si la politique des puissances avait pour but ou pour résultat de les affamer, en leur refusant systématiquement les seuls débouchés qu'ils peuvent espérer encore, sachons bien, nous Français en particulier, quelles en pourraient être les conséquences. Et que l'Angleterre sache aussi qu'il lui sera impossible de toujours empêcher une entreprise qui, sans doute, profitera d'abord aux Allemands, notais qui fera aussi les affaires de la civilisation, de toute l'humanité, de l'Angleterre elle-même.

3** Cette route allemande ne pouvant plus être fermée, les puissances intéressées dans l'Asie ottomane- ont le droit et le devoir de sauvegarder leurs intérêts. L'exercice de ce droit ou l'accomplissement de ce devoir leur fut depuis quinze années difficile : à qui la faute? A l'habileté trop égoïste de l'Allemagne, pour une part; mais pour une part bien plus grande, aux rivalités entre France, Angleterre et Russie. Si la paix de l'Europe et du monde fut livrée aux calculs de Guillaume II, c'est que les puissances, se lai^ant prendre aux sourires du « fascinateur », consentaient à de secrets arrangements. Dans les douceurs du tête-à-tête, elles furent , Tune après l'autre, trop .aimablement charmées et éblouies. Aujourd'hui, Berlin doit ne pas trouver mauvais que

conversation s'engage en public, entre tous les iressés, et que nous autres Français, en parlicu- , nous ne veuillons rien entendre que nous ne ssions aussitôt transmettre à nos amis de Londres nos alliés de Pétersbourg,

' Cette conversation à quatre serait inutile peut-être possédant le firman de concession et décidés à er par la force toutes les résistances, les Allemands ent aussi l'argent pour construire leur ligne et ploiter. Mais, depuis dix ans bientôt qu'ils ient de ramasser tous leurs fonds disponibles, ils , toujours obligés de revenir aux guichets des ques étrangères. Qu'ils ne nous disent donc pas notre argent français, quoique utile, ne leur est nécessaire; mais puisqu'il leur faut notre con- 's, qu'ils assurent à notre diplomatie (je ne dis seulement à notre finance), outre le respect de droits et situation en Asie ottomane, le loyer de e coopération et le gage de leurs intentions pacî-

En octobre 1898, tandis que les amiraux français, anglais et italien arrachaient la Crète aux derniers soldats d'Abd-ul-Hamid, Guillaume II allait à Constantinople exiger la promesse du Koniah- Bagdad. En novembre 1899, tandis qu'un complot de la Jeune Turquie tâchait enfin de supprimer Thomme dTildiz et que le succès des Cretois réveillait en Macédoine et en Arménie les désirs de révolte, la Porte confirmait officiellement à la Deutsche Bank la promesse de concession. En février-mars 1903, tandis que la Russie et TAutriche parlaient d'imposer au Sultan leur plan de réformes macédoniennes, la Porte concédait aux Anatoliens « la construction et l'exploitation du prolongement de la ligne de Koniah jusqu'à Bagdad et Bassorah » (20 février 5 mars 1903). En juillet 1903, tandis que la Macédoine révoltée semblait à la veille de conquérir son autonomie et que les consuls d'Autriche et de Russie parcouraient la province pour recueillir lès plaintes des paysans chrétiens et des soldats turcs, Abd-ul-Hamid signait le firman défi-

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nitif (17-30 juillet). Puis rentérinement à la Porte, qui d'ordinaire prend plusieurs mois, était hâté par Tassassinat du consul russe à Monastir (7 août); ce même jour paraissait le bouyroultou grand- viziriel, daté de la veille. Enfin, de nouvelles facilités financières étaient accordées en octobre-novembre, quand les ambassadeurs autrichien et russe présentaient le programme de Murzsteg.

Convention de mars, firman de juillet, bouyroultou d'août, rectification de novembre 1903 : tels sont les titres sur lesquels les Allemands fondent leurs droits au Koniah-Bagdad ; ouvrons ces papiers avec précaution : le sang macédonien en macule toutes les pages *.

Mon plus grand désir Impérial étant d'établir et de construire une ligue de chemin de fer entre la Capitale de Mon Empire et le vilayet de Bagdad, à Teffet de contribuer au développement de la prospérité et au progrès de la richesse et du commerce de l'Anatolie et des régions de l'Irak, — comme début de la réalisation de cette heureuse entreprise, la ligne entre Haïdar-Pacha et Ismidt avait été, avec l'aide et l'assistance du Tout Puissant, prolongée par Eskicheir jusqu'à Angora et Koniah....

Mais Ma principale intention Impériale étant, comme il a été dit plus haut, de prolonger la ligne précitée jusqu'à Bagdad, MM. A. Gwinner, K. Zander et E. Huguenin, au nom de la Société du Chemin de fer d'Anatolie^ ont sollicité la concession de la construction et de l'exploitation, pour un terme de quatre-vingt-dix-neuf années, du prolongement de Koniah jusqu'à Bagdad et Bassorah en passant

1. Cf. André Chéradame, la Question d'Orient : le Chemin de. fer de Bagdad, Paris, Pion, 1903; H. Lammens, le Chemin de fer de Bagdad, dans les Études (fondées par la Compagnie de Jésus), 5 et 20 juin 1902«

par ou aussi près que possible des villes d'Ëregli, Adana, Bagtsche, Killis, Harrao, Mossoul, Bagdad, Kerbela, Nedjef et Bassorah.

Ainsi débute le iBrman de juillet 1903. Je n*ai copié les noms que des stations principales; d'autres, moins importantes, précisent le parcours. Dans Tensemble, la ligne glissera du plateau anatolien vers la plaine cilicienne, de Koniah vers Âdana, puis contournera par l'intérieur le golfe d'Alexandrette et atteindra le moyen Euphrate aux parages d'Hiérapolis. Franchissant ce fleuve, elle courra tout droit vers le Tigre, à travers la haute Mésopotamie, qu'elle coupera en sa plus grande largeur; elle rejoindra le Tigre à Mossoul, en descendra la rive droite jusqu'à Bagdad, puis recoupera la basse Mésopotamie en sa largeur minima pour regagner TEuphrate, qu'elle traversera à nouveau vers Kerbela : se tenant hors des marais, elle en longera la rive droite jusqu'à Bassorah.

Ce tracé décrit une gigantesque spirale, à travers la Mésopotamie et la Chaldée et développe, d'Hiérapolis à Mossoul, de Mossoul à Kerbela, de Kerbela au terminus, quelque 2800 kilomètres de rail. Dans ces plaines unies et de pente insensible, la ligne directe d'Hiérapolis à Bassorah par Bagdad eût épargné cinq cents kilomètres. On nous dit qu'empruntant la vallée déshabitée de TEuphrate, ce tracé plus court eût été d'un rendement presque nul : le détour vers le Tigre était imposé par les conditions économiques du pays. Mais, derrière cette raison présente, il semble que Ton réserve des projets d'avenir.

Jusqu'ici, les ingénieurs et les financiers discutaient deux routes possibles entre le fond de la Méditerranée et le rivage du Golfe : Tune, la plus directe, par la vallée de TEuphrate, l'autre, la plus productive, par la vallée du Tigre. Grâce à leurs détours ingénieux, les Allemands étendent leur prise sur Tune et sur Taulre. Pour transformer leur spirale en une sorte de 8 dont Bagdad sera le nœud, il leur suffira de rejoindre leur pont d'Hiérapolis à leur centre de Bagdad, par un embranchement qui longera le moyen Euphrate, puis leur centre de Bagdad à leur terminus de Bassorah, par un autre embranchement qui longera le bas Tigre. Dans cette double boucle de leurs rails, tout le pays des Deux Fleuves sera enclos : vingt-cinq ou trente millions d'hectares cultivables et faciles à remettre en pleine valeur, — sept ou huit fois la plaine du Pô.

Certains embranchements concédés ou promis complètent encore ce domaine : nous les examinerons par la suite; il en est un seulement qu'il faut tout de suite indiquer. Le firman semble dire que la ligne s'arrête à Bassorah : c'est pur escamotage. Le seul point du Golfe où le Turc pourrait offrir un embarcadère, Koweit, est revendiqué par l'Angleterre pour le compte d'un cheikh local ; le firman n'ose donc pas désigner Koweit comme terminus du Petit Transasiatique. Mais de Zobeïr, la dernière station avant Bassorah, un embranchement partira « vers un point du golfe Persique à déterminer d'un commun accord entre le gouvernement impérial et le concession-

naire » : la ligne poursuivra donc jusqu'au Goire. A parler clair, c'est toute la plaine des Fleuves, la double vallée de l'Euphrate et du Tigre, depuis les pentes du Taurus jusqu'aux boues du delta, que le Sultan livre ou promet & l' exploita tien atlemande; et les embranchements prévus amorcent deux roules syriennes vers les Échelles de la Méditerranée et vers les vallées du Liban (embranchement d'Alep), trois routes arméniennes vers la Cappadoce, le fond de la mer Noire et la Transcaucasie (embranchements de Marach, d'Ourfa et de Mardin), deux routes persanes vers Tauris et Téhéran (embranchements d'Erbil et de Khanikine), et la route du Golfe vers les Indes (embranchement de Zobeïr).

Sans discuter )a façon dont les Allemands ont acquis leurs titres, sans même nier le droit théorique du Sultan â disposer du commerce et des revenus de son empire au bénéfice exclusif d'un privilégié, faut-il s'étonner de l'émoi produit dans l'Europe entière par de telles concessions? et les puissances peuvent-elles être soupçonnées d'intentions hostiles, quand elles veulent rappeler Berlin à la modération des désirs?

Les Allemands ont besoin de débouchés pour leurs rails, fers, machines et manufactures; mais leurs concurrents de toute l'Europe ont les mêmes besoins. Les Allemands veulent exploiter et développer l'Asie ottomane; mais d'autres, qui ont la même ambition, y ont consacré, depuis des siècles, une bonne part de leurs efforts diplomatiques, financiers et mihtaires.

En regard des titres que Berlin vient d'acquérir sur le papier, il est, sur le terrain, des droits qu'un long usage, sanctionné par des traités avec la Porte, reconnu par les autres puissances, ratifié par les populations, invoqué souvent par le Turc lui-même pour le profit ou le salut de son empire, a donnés à la France, à TAngleterre et même à la Russie. Quand Berlin pêche la concession de son « Bagdad allemand » dans le sang des Arméniens, des Macédoniens et des Cretois, la France et TAngleterre surtout peuvent bien revendiquer le « Liban français » ou le « Golfe anglais ».

Le Liban, protégé depuis des siècles par nos consuls, a été pacifié par nos soldats, civilisé par nos missions, exploité et développé par nos rails. Le Golfe, depuis trois cents ans, n'a connu la paix que sous la surveillance des flottes britanniques : aujourd'hui encore, les pirates en seraient les maîtres, si le gendarme anglais n'y assurait la liberté de la navigation et du commerce à toutes les nations civilisées. L'œuvre anglo-russe en Perse fut plus égoïste : elle n'en reste pas moins considérable; elle n'en a pas moins coûté des travaux et des capitaux dont Pétersbourg et Londres peuvent exiger le salaire.

Et ce n'est pas seulement une question de bénéfices : la Perse, aux mains d'une puissance étrangère, est un danger permanent sur les frontières asiatiques des Russes et des Anglais; la conquête persane a souvent débordé vers l'est jusqu'à l'indus et jusqu'au Gange, vers le nord jusqu'à Bokkara et jusqu'à

Tachkend; Cyrus, Darius et Alexandre, les Parthes et le Sassanides, durant Tantiquité, les Arabes aux premiers siècles de Thégire, Nadir-chah et Ahmed- Abdallah, au XVIII® siècle, sont tombés de la forteresse iranienne sur les plaines des Turcomans et des Hindous. Les ■ rivalités anglo-russes nous ont habitués à ne voir dans la Perse qu'un bastion qui surgit entre les flots de Tocéan Indien et les sables du Turkestan ou les flots de la Caspienne et qu'assiègent les convoitises du nord et du midi. La Perse est bien plutôt une large chaussée entre TAsie levantine et TExtrême-Orient. Sur ce remblai isthmique, d'est en ouest et réciproquement, les courants des émigrations, les caravanes du commerce et les cyclones des armées ont toujours circulé.

Que ce Koniah-Bagdad une fois terminé soit t< allemand » : c'est peut-être ce que verront nos neveux ou petits-neveux. Pour le moment, Berlin n'a encore que des titres, — sujets à chicane, — tandis que le Liban est d'ores et déjà « français », le Golfe « anglais » et la Perse « anglo-russe ». Quand les Allemands, sur le terrain qu'ils viennent d'acquérir, dressent le plan de leur propriété future, ils doivent admettre à tout le moins qu'ils ne sauraient prendre leurs sorties et leurs jours au seul gré de leurs caprices. Dans toute propriété, il faut compter avec les mitoyens : le Koniah-Bagdad même « allemand » et « rien qu'allemand » sera toujours mitoyen de la Syrie, de la Perse et du Golfe.

Mais si quelques Allemands contestent ce droit du

LE SULTAN ET L'iSLAM

I français, anglaifi ou russe à n'être pas lésé, il )ar contre, beaucoup d'Anglais qui refusent à magne le privilège que lui a concédé le Turc, î que les Allemands sont les derniers venus en Asie antérieure et parce qu'à celte table oii la :e internationale dévore l'empire ottoman, leurs ils un peu goinfres menacïent la part des vieux ués, la presse et la diplomatie anglaises sont trop sées à laisser entendre que les projets de Berlin léritent pas la même considération que les ;es de Paris, de Pétersbourg et de Londres, rémenl, quand la morale et la justice présideaux relations des peuples, les titres acquis par aume II aux bienfaits du Sultan devront être ::s : on ne saurait gagner un salaire légitime -ter les phobies d'un maniaque-persécuté ni à r les exploits d'un meurtrier. Mais, à cette aune, droits internationaux ne seraient un peu sujets iteste ?

ns le Liban, peut-être, nous pourrions, nous s Français, revendiquer toute notre œuvre, — jilant seulement les procédés de notre diplo- ! durant ces années decnières, ofi la faiblesse Ds politiciens livra notre ambassade aux fans de M, Constans. Dans le Golfe pareillement, nglais pourraient dire qu'ils furent presque foules serviteurs delà paix et de la vertu, — en ant qu'ils firent alliance jadis avec la barbarie ène pour ruiner la civilisatrice Ormuz des Pors, et qu'à trois ou quatre reprises ils abusèreul

de leur force contre la sénilité de la mallieureuse Perse. Dans celte Perse même, Toeuvre anglo-russe fut-elle si différente de Toeuvre allemande en Turquie ? Le Kaiser a maintenu la Macédoine sous le couteau hamidien : qu'a fait le Tsar pour la Grande et la Petite Arménie? Européens, mes frères, gardonsnous du pharisaïsme : quand Thistoire établira le bilan de chacun de nous dans cette agonie ottomane, qui fera la honte de notre génération, on verra que l'Allemand fut plus cynique, les autres, plus lâches, mais que tous se prêtèrent à ces étranglements de peuples levantins.

Laissons donc l'irrémédiable passé et regardons vers l'avenir : les projets allemands sont-ils conformes aux seuls intérêts de l'Allemagne, contraires aux intérêts de toutes les autres puissances, au bonheur des peuples ottomans, aux progrès de l'humanité, à l'avenir de la civilisation? Vont-ils forcément, pour servir la politique khalifale d'Abd-ul-Hamid, à rencontre des efforts européens au Liban, dans le Golfe et en Perse? ou pourraient-ils s'adaptera cette œuvre européenne ?

Il semble qu'un accord, intervenu déjà entre Berlin et Pétersbourg, donne toute sécurité au présent et à Tavenir des Russes en Asie ottomane, toute liberté au Drang des Allemands vers les Fleuves : pareils accords sont-ils impossibles entre Berlin, Paris et Londres? Étape par étape, suivons le tracé du Koniah'Bagdad et voyons en quels points il menace de couper ou d'amoindrir quelque propriété voisine.

De Koniah, la première section de la ligne devait poursuivre le contour du désert anatolien, laisser à gauche les steppes et lacs salés, à droite les premières pentes du Taurus et, par le pays de Karaman, atteindre Boulgourlou.

Pour la construction de toute la Hgne et de ses embranchements, la Porte exigeait le délai maximum de huit années « à partir de la remise du fîrman et de réchange de la présente convention » : la convention ayant été échangée en mars 1903 et le fîrman accordé en juillet, il faudrait, semble-t-il, que le Bagdad allemand fût terminé en juillet 1911. Mais on prévoyait des cas de force majeure, « une guerre entre puissances européennes ou un changement capital dans la situation financière de T Allemagne, de T Angleterre ou de la France » (art. iv). Et la convention obligeait la Porte à des emprunts de rachat, des versements de garantie et autres opérations financières qu'elle n'était point en état d'effectuer.

Pour la première section, seulement, les Allemands acceptèrent de réduire le délai à deux années, et la Porte assura aussitôt la garantie kilométrique. Cette première section, Koniah-Boulgourlou,fut construite dans le délai : tout entière en plaine, elle n'offrait aucune difficulté; elle longeait le bord du lac asséché que le Kitab Menassik comparait plus haut à un fond de mer ; elle n'exigeait que petites tranchées et courts remblais à flanc de coteaux. Mais, après Boulgourlou,

la seconde section devait franchir le Taurus et glisser vers la plaine cilicienne.

A travers ce Taurus, les « Portes Ciliciennes » ont toujours été Tune des grandes routes de l'Asie et Tune des plus célèbres dans Thistoire de la guerre et du brigandage : route des Dix Mille et d'Alexandre, route des Romains et des Croisés, route des Seldjoucides et de Soliman, route des Égyptiens de Sésostris et de Mehemet-Ali, route du hadj. Ce couloir de vingt ou trente kilomètres n'a par endroits que dix mètres de large, au fond de torrents que surplombent deux cents mètres de roches. Les Allemands pensèrent d'abord élargir le passage que les Romains s'étaient frayé et accrocher aux murailles de ces gorges un long ruban de tranchées, de ponts et de courts tunnels. Mais outre que les dépenses de construction semblaient énormes, les frais et risques d'entretien presque incalculables, on avait encore à résoudre le problème de la descente : Boulgourlou sur le plateau est à la cote 1150, et le sommet du col à 1 450, tandis qu'Adana sous le pied des monts est presque au niveau de la mer : le pays d'Adana, l'ancienne Cilicie, est la preipière des plaines de cette Asie que les Anciens nommaient iranstaurique.

Avec une vision un peu simplifiée, mais assez juste de l'ensemble, les Anciens avaient l'habitude de

1. Voir là-dessus W. Ramsay, Ciliciaf Tarsus and the gréai Taurus Pass, Geographical Journal^ 1903, II, p. 557.

dessiner en travers de TÂsie une longue chaîne de montagnes qu'ils étiraient, ardue et continue, depuis les promontoires cariensou lyciens en face de Rhodes, jusqu'aux bouches de Tlndus et, même au delà, jusqu'aux bouches du Gange. Cette chaîne n'existe pas. Mais des bouches du Gange aux promontoires de Rhodes, les caravanes maritimes et terrestres gardent toujours sur leur droite le haut revers des plateaux tibétain, iranien, arménien, anatolien, dont elles longent le pied et dont les plaines de la mer ou de la terre — plaine du Gange, golfe Persique, plaine de Mésopotamie, mer de Chypre — viennent lécher les dernières pentes. Dès les débuts de l'histoire écrite, les caravanes se relayaient entre les ports et les bazars de cette voie mondiale, et les Sémites donnaient le nom générique de taur (mont, roche) à cette suite de hautes terres : les Hellènes en firent la Chaîne du Taureau^ Tauros; les Sémites du haut Tigre parlent encore aujourd'hui du Tor ou Tour Abdiriy la Montagne des Moines.

Au nord de ce Taurus, « en deçà du Taurus » pour eux, les Hellènes connaissaient et exploitaient une Asie toute proche, familière, reliée à leur Hellade par les mille sentiers de l'Archipel, par la similitude du climat, des langues et de la vie, une terre de vallées, de défilés et de montagnes, de golfes et de promontoires, l'Asie grecque. Au sud du Taurus, « au delà du Taurus », ils entendaient parler d'un continent merveilleux, de plaines et de multitudes infinies, de richesses inouïes, de fleuves débordants, de

mers sans rivages, d'empires gigantesques : l'Asie barbare...

Il faut revenir à cette conception des Hellènes, chaque fois que Ton Veut comprendre les problèmes politiques et économiques de TAsie antérieure. C'est l'œuvre artificielle des guerres qui a supprimé parfois la frontière naturelle du Taurus. De l'Archipel des Grecs au Golfe des Persans et des Arabes, la force turque impose aujourd'hui la souveraineté de Stamboul aux deux Asies cistaurique et transtaurique ; mais, de 1830 à 1840, les armées de Méhemet-Ali plantèrent encore au faîte du Taurus les bornes de l'empire albano-égyptien. Aujourd'hui même, sous la loi de la Porte, la différence subsiste dans les races, les langues, les productions, les pays. Au nord du Taurus, l'Asie ottomane est peuplée d'Indo-Européens purs ou métissés (Hellènes, Arméniens, Kurdes, etc.) et de Jaunes (Turc^ Turcomans et Yourouks); au sud, de Sémites (Syriens, Arabes, Chaldéens, etc.) et de Nègres. Au nord du Taurus, c'est l'Asie tempérée des plateaux et des .vergers; au sud, l'Asie semi-tropicale des deltas et des palmes.

La Cilicie Plane *, comme disaient les Anciens, le Piémont de Tarse et d'Adana est le premier de ces deltas qui mangent peu à peu le fond des golfes et augmentent aux dépens des mers les terres de l'Asie

1. Voir Texcellente monographie Cilicia, publiée, avec une bibliographie qui me dispense de toute autre citation, par F. X, Schaffer dans les Petermann's Mitteilungen (1903): Ergànzungsheft, n» 141.

tropicale. Comparé aux mangeries du Mékong ou du Gange, de Tlndus ou du Chatt-el-Arab, le marécage cilicien est tout petit. Trois ou quatre rivières le construisent lentement; le Selhoun et le Djihoun (Saros et Pyramos des Grecs* sont les plus importantes. Malgré les milliards de mètres cubes qu'elles ont descendus des monts, le temps est encore loin que Toracle antique annonçait : « le Pyramos un jour atteindra Chypre ». Pourtant rœuvre est considérable déjà. Jadis — il y a quelque dix mille ans — la mer de Chypre poussait deux golfes allongés entre le pied du Taurus et les plissements parallèles du Djebel-en- Nour et de TAlma-Dagh (Amanus des Grecs). L'un de ces golfes, protégé des boues par le cirque de TAmanus et du Djebel-en-Nour, frange toujours le bas des monts : c'est notre golfe Alexandrette. Mais l'autre golfe, entre le Djebel-en-Nour et le Taurus, n'est plus qu'un marais fleuri, où le,Seïhoun et le Djihoun mêlent leurs vases et, de conserve, tendent vers Chypre.

La seconde section du Koniah-Bagdad comportait la traversée du Taurus, puis la descente au bord de ce marécage marin. On étudia tous les passages et les plus lointains détours : il fallut se résigner à un long tunnel en hélice, dont les dix ou douze kilomètres permettraient une glissade continue, avec une pente abordable aux trains rapides; sur leur futur Transasiatique, en effet, les Allemands ont promis à la Porte de lancer des rapides à 75 kilomètres à l'heure.

Dix ou douze kilomètres de tunnel en hélice sont en pleine Europe d'une entreprise coûteuse et risquée, même au voisinage de districts industriels, qui fournissent main-d'œuvre, matériel, machines et toutes ressources, même à portée de charbonnages, de glaciers ou de réservoirs naturels, qui assurent le concours de leur houille blanche ou noire. Au fond de l'Asie Mineure, au bout de sept ou huit cents kilomètres de rails qui, seuls, pouvaient unir le chantier d'attaque, Boulgourlou, aux ports de ravitaillement, Haïdar- pacha sur le Bosphore ou Smyrne sur FArchipel, on ne pouvait songer à une telle aventure.

Mais sur le revers du Taurus, la mer de Chypre et son port de Mersina sont proches : de Mersina au Taurus, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix kilomètres de plaine conduiraient à pied d'oeuvre. Prise de ce bout, la percée du tunnel devenait possible et même beaucoup plus facile et plus économique que les grands travaux similaires des Alpes suisses et autrichiennes : grâce aux wharfs de Mersina, fer, charbon, main-d'œuvre et machines débarqueraient tout près des chantiers. II n'y avait qu'un obstacle : une compagnie anglo-française exploitait une courte ligne ferrée entre le rivage et le pied des monts, de Mersina à Adana (67 kilomètres).

Concédée en 1883 à de;3 sujets ottomans, reprise aussitôt par une société anglo-française, qui l'ouvrit en 1886, cette ligne Mersina-Adana n'avait durant quatre années connu que déficits et coupons impayés. Puis quatre ou cinq années de prospérité (1891-1896)

liB SULTAN ET l'ISLAM. 17

avaient été suivies d'une période encore fructueuse; mais Tavenir devenait plus aléatoire à mesure que les rails anatoliens, approchant du Taurus, détournaient vers le Bosphore et TArchipel le trafic de TAnatolie orientale, dont les convois descendaient jadis à la côte cilicienne. Au début, ce Mersina-Adana avait espéré gravir la pente du Taurus, atteindre le plateau anatolien, — projet coûteux et peu rémunérateur, — ou, mieux, remonter lentement le cours du Pjihoun (Pyramos), qui serpente entre les revers du plateau et, par de multiples défilés, conduit soit au seuil d'Arabkir dans Thinterland du nord, soit aux vaux et mamelons du moyen Euphrate, dans Thinterland de l'est. Unissant à la côte les bazars de la Petite et de la Grande Arménie ; montant vers Albistan, Divrigh et Erzingian; poussant un jour — qui sait? — jusqu'à Trébizonde; ou bien se détournant vers l'Euphrate et peut-être — qui sait encore? — poussant jusqu'à Bassorah : ces prolongements eussent donné an Mersina-Adana le transit entre la mer de Chypre et la mer Noire ou les Fleuves....

Mais du jour où les Allemands perçaient le Taurus, descendaient vers Adana, puis enfilaient vers l'Euphrate la vallée inférieure du Djihoun, le court tronçon du Mersina-Adana était coupé de tout avenir ; il ne pouvait plus avoir de rôle que dans l'orbite de leur Koniah-Bagdad, Les Allemands avaient besoin de cette ligne côtière pour l'attaque de leur tunnel; tous les intérêts du Mersina-Adana allaient aussi vers une entente : en juillet 1906, achetant la

majorité des actions, la finance allemande devenait maîtresse de cette ligne. Si Ton rêve d'un monopole anglo-français en ces abords de Chypre et de la Syrie, on doit regretter que cette opération ait pu se produire. Elle était pourtant inévitable : la petite compagnie côtière eût-elle refusé toute transaction, les • Allemands eussent sans peine obtenu de la Porte un court embranchement vers le golfe d'Alexandrette, et un embarcadère en quelque point de ce golfe, abrité, rocheux, « net », comme disent les marins, bien plus favorable à la navigation que les plages ouvertes, boueuses et incertaines de Mersina.

Les trois petits fleuves du marais cilicien ont jadis porté les flottes jusqu'aux trois villes qui se disputèrent la domination économique de cette plaine et des montagnes environnantes : sur le Cydnus, les galères remontaient jusqu'à Tarse; Adana, sur le Seïhoun, et Missis, sur le Djihoun, furent aussi des escales du commerce maritime. Un facile travail de nettoyage à la barre des rivières, quelques dragages dans leurs boues et quelques enrochements sur leurs parcours ramèneraient vers ces marchés, sinon les grands paquebots, du moins le va-et-vient des caboteurs qui s'en iraient charger ou vider leurs frets aux ports plus profonds et mieux outillés de Beyrouth, Alexandrie et Smyrne. Les Instructions nautiques nous disent :

L'embouchure de la rivière Djihoun est facilement reconnaissable aux roseaux élevés de ses rives et au ressac qui brise ordinairement sur la barre de son embou-

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chure. La profondeur varie sur cette barre, que les eiûbarcations ne peuvent franchir quelquefois, mais en dedans de laquelle on trouve de 3 m. 5 à 5 mètres d'eau. La rivière est navigable jusqu'à Missis, à trente-trois kilomètres de son embouchure.

Missis est juste sur le tracé du Koniah-Bagdad , Rectifier et creuser le Djihoun dans les trente-trois kilomètres qui séparent Missis de la côte; rouvrir tout près de l'embouchure, dans la rade de Youmourtalik, l'admirable port d'Aegae, qui, sous le nom d'Ajas ou Layasso, eut une telle fortune aux xm® et xiv« siècles ^ et dont les jetées gréco-romaines enferment encore un bassin de sable, avec deux ou trois mètres d'eau; lancer une voie de fortune de Missis vers Adana et vers le pied du Taurus.: toutes entreprises faciles, qui permettraient aux Allemands d'attaquer leur tunnel sans s'occuper de Mersina. Pareil dragage du Seïhoun pouvait rejoindre Adana à la mer libre : la besogne risquait ici d'être plus coûteuse, mais elle serait amplement payée par les terres qui seraient conquises sur les lagunes et sur les oiseaux marins. Les Instructions nautiques nous disent :

A partir de la rivière Seïhoun, Une plage s'étend en droite ligne sur une longueur de 24 milles au Sud-Est, jusqu'au Kara-Tasch-Bournou (cap de la iPierre Noire). La

1. Cf. Aboul-Féda, trad» Guyard» III» p* 27 : « Depuis que les Musulmans ont repris aux Francs les villes du littoral syrien, comme Tripoli et Acre, les Francs n'abordeiit plus que rarement dans les ports de Syrie et ils se sont rejetés sur Ajas qui appartient aux chrétiens. Cette ville est devenue aussi un port célèîjre et un important rendez-vous pour les négociants de terre et de mer. »

plaine que borde cette plage est, sur un espace de plusieurs milles, un vrai désert; inondée en plusieurs endroits, elle ne présente dans les autres que des collines de sables surmontées de quelques broussailles éparses. Un lac salé, d'une longueur de 12 milles environ, communique avec la mer sur le côté ouest du Kara-Tasch-Bournou. Des sables arides l'entourent de toutes parts et, sur ses rives, on trouve des cygnes, des pélicans, des cigognes qui, avec les tortues et les poissons, semblent en avoir la possession tranquille.

Dans rintérieur, jusqu'aux pentes asséchées des monts, plusieurs centaines de milliers d'hectares sont ainsi abandonnés aux plantes d'eau et aux tribus d'animaux aquatiques.

Tant que les puissances européennes, tournant le dos à la Méditerranée, ont couru le monde atlantique ou pacifique, elles n'ont pas daigné voir que sous la latitude de la Virginie, cette Pédias (plaine) de Cilicie, abritée du nord par l'écran du Taurus, abreuvée et facilement recouverte par les eaux bouillonnantes des sources et des fleuves, leur réservait la plus belle des rizières et des cotonnières. Ce delta cilicien a la même valeur, sinon la même étendue, que la Basse-Egypte; pour toutes les cultures semi-tropicales, c'est comme un paradis, tandis qu'étages sur les pentes du Taurus, depuis les orangers de la base jusqu'aux sapins et aux pâturages du faîte, tous les arbres et toutes les récoltes de nos climats tempérés peuvent faire à cette plantation côtière la plus belle et la plus riche des toiles de fond.

De nos jours seulement, l'Europe retrouvant les

étemelles, les inépuisables ressources des pays méditerranéens, et la cotonnière américaine cessant de fournir à toutes les demandes de nos usines, nos agronomes découvrent la Cilicie. Le consul anglais à Adana écrivait en 1901 * :

L*irrigation de cette plaine sur 100 milles de long et 50 milles de large' est facile : trois belles rivières la traversent, qui en outre feraient tourner des moulins et dont Tune, au moins, le Saros, qui passe à Adana, pourrait être rendue navigable entre cette ville et la mer. Ce plan, mis à exécution, décuplerait le rendement des moissons, que trop souvent la sécheresse appauvrit ou consume. L'assèchement des terrains marécageux et la culture des terrains abandonnés donneraient de beaux profits. Le gouvernement turc faciliterait les concessions pour de telles entreprises, à cause de Ténorme bénéfice qu'en retireraient ses propres finances. Je prépare là-dessus un rapport très détaillé.

Le même consul promettait d'autres rapports détaillés sur les forêts d'oliviers sauvages, qui bordent tout le pied des mon}s et dont il suffirait de greffer les plants avec des rejets de Crète ou de Chypre; sur les plantations de mûriers et sur l'industrie séricicole dont les premiers résultats étaient déjà pleins de promesses; sur d'autres richesses encore. Il aurait voulu tourner l'attention de ses compatriotes vers la culture et la fabrication sucrières, canne et betterave, également faciles en ces terrains; sur la commodité que donneraient les moulins à eau pour égrainer,

i. Diplomatie and consular Reports y n* 2785. 2. Huit ou neuf cent mille hectares.

nettoyer, au besoin filer sur place les cotons qui ne demandent qu'à pousser.

Mais en 1901 les Anglais et le Foreign Office n'avaient d'yeux que pour l'Afrique : ces rapports détaillés ne furent pas publiés. Le consul devait, en 1905, dans le Geographical Journal^ communiquer au public ses expériences de sept années*, — trop tard. En avril 1905, son successeur écrivait :

On met sur pied un plan complet pour Tirrigation de la plaine d'Adana et il a toute chance, semble-t-il, d'être réalisé. L'œuvre ne présente aucune difficulté, vu la présence des trois fleuves, sans compter les multiples ruisseaux et courants qui tombent des montagnes. On croit qu'une Banque agricole allemande va se fonder. Depuis quelques années, les Allemands semblent avoir fait de grands efforts pour étendre leur commerce en cette région et plusieurs commissionnaires allemands ont ouvert des bureaux à Mersina.

La même année, le consul de France écrivait^ :

Quoiqu'il soit impossible de faire le partage exact des importations par pays, on peut cependant assurer que 50 p. 100 des marchandises introduites à Mersina sont allemandes. Les efforts persévérants que font les Allemands pour accaparer tout le commerce d'importation en Turquie, ainsi qu'ils sont parvenus à le faire en Egypte, sont inouïs. Les négociants du pays ne doutent pas que bientôt ils achèteront tout à l'Allemagne, excepté ce que son sol ne produit pas et qu'elle ne peut pas créer.

Les Allemands sont manufacturiers et industriels, en

1. P.-H. Massy, Exploration in Asiatic Turkey (1896-1903), Geographical Journal, XXVl, p. 272.

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