Rapports commerciaux ^ n
même temps qu'ils connaissent à fond le métier de commerçants. Non seulement ils font tout leur possible pour exécuter avec soin les commandes, mais, en traitant les affaires, ils s'arrangent de façon à contenter le client en portant un réel intérêt à son commerce; entre autres avantages, ils présentent celui de livrer promptement et directement, sans transbordement. A rencontre des fabricants français, anglais, belges et autres, qui croient qu'une fois la marchandise sortie de leurs fabriques, leur devoir est accompli, les Allemands disent à leur acheteur : <f Vous recevrez votre commande à telle date, par tel bateau {Deutsche Levante Linie par Hambourg, ou Lloyd autrichien par Trieste) et sans transbordement ».
Contre ces « efforts inouïs » des Allemands, que pouvait la compagnie Mersina-Adanat Notre consul en 1905 concluait :
En somme, les fabricants, les industriels allemands, les établissements financiers, les compagnies de navigation et de transport, sont organisés comme une formidable armée conquérante; on dirait que toutes ces diverses branches sont administrées par un seul homme, tant leur organisation est uniforme. A Mersina, il y a dix ou douze ans à peine, les seuls produits français étaient connus; en 1903 nos importations n'atteignaient que le 7« rang, et en 1904 elles descendaient au 8®, avec le modeste total d'un demimillion de francs.
En juillet 1906, quand la compagnie franco-britannique Mersina-Adana eut à traiter avec les Allemands, fut-elle du moins soutenue par la diplomatie de Paris et de Londres? ou sûmes-nous dire à Berlin que nous faisions volontiers la part aux commodités d'autrui?... En juillet 1906, nous rentrions d'Algésiras.
Après la chute de M. Delcassé et les cascades du ministère Rouvier, notre Quai d'Orsay avait retrouvé. le calme des eaux dormantes.
Grâce au port de Mersina, où la Deutsche Levante Unie débarquera les chargements de Hambourg, et grâce aux rails du Mersina- Adana^ qui assureront aux chantiers des monts un rapide et peu coûteux ravitaillement, les Allemands semblent donc en état de percer le Taurus et de construire leur seconde section Boulgourlou-Adana-Missis : ils en ont ternainé les études; il ne leur manque plus que les machines et les capitaux.
Mais dix ou douze kilomètres de tunnel en hélice ; cent ou cent cinquante kilomètres de montées et de descentes pour accéder à ce tunnel, avec les tranchées, remblais, ponceaux, travaux d'approche et de raccordement; enfin quelque cinquante ou soixante kilomètres de pilotis, de remblais et de ponts pour sortir des marécages du Seïhoun et du Djihoun : entre Boulgourlou et Missis, cette seconde section n'ira pas sans coûter de nombreuses vingtaines de millions, dont les banques allemandes n'ont pas le premier sou.
Une fois engagé dans la construction et grevé des frais d'exploitation qui seront lourds, — on ne monte pas, sans dépenses de charbon, de la cote 20 ou 30 (Adana) à la cote 1 100 (Boulgourlou) — ce capital
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restera des années sans produire. Ce n'est pas la garantie kilométrique de 15500 francs — trois millions pour ces deux cents kilomètres — qui couvrira les intérêts. Le trafic, loin de donner un nouveau bénéfice à la compagnie, sera une source de pertes durant les premières années : ce qui descendra du plateau vers Mersina sera enlevé à la descente bien plus longue vers Haïdar-pacha et Smyrne. Le chameau d'ailleurs continuera ici, comme dans le Liban, de faire à la locomotive une concurrence triomphante. Une seule chance favorable est à escompter : ce Taurus est un pays minier, avec des gisements très .variés et très riches.
Déjà, dans la région de Mersina, on exploite le chrome et le cuivre : 600 tonnes de chrome ont été exportées en 1904 et 1905. Jusqu'au haut de la chaîne, les Arabes avaient leurs madens (mines) : à Bireketlimaden et Bulgar-maden, le gouvernement turc exploitait, récemment encore, de la galène argentifère; le district de Zeïtoun, où vont se fournir les forgerons du pays d'Alep et du moyen Euphrate, a en abondance ces minerais de fer que les Allemands recherchent sur tout le pourtour de la Méditerranée et que notre Algérie-Tunisie aurait dû leur fournir, si le district de TOuenza avait été mis en exploitation.
A descendre les blés du plateau, les bois, les pierres et les minerais de la chaîne, à remonter le charbon et les fers ouvrés, la ligne couvrira une partie de ses frais ; mais les bénéfices ne pourront venir que d'un autre côté, — de la renaissance arménienne.
Tombée du Taurus, la ligne longera les terres basses, d'Adana vers Missis, puis remontera le Djihoun et ses affluents de gauche pour contourner le golfe d'Alexandrette. Ces basses terres de la Petite Arménie sont aujourd'hui déshabitées, livrées aux nomades. En quelques années, en quelques mois peut-être, la locomotive rétablira sur la côte la vie sédentaire et, dans la vallée du Djihoun, le courant * de peuples et de marchandises qui, depuis la première antiquité jusqu'à nous, avec des intermittences et des reprises, a toujours existé. Entre le revers du Taurus et les monts de TEuphrate, cette vallée du Djihoun est une glissière rapide qui fait couler à la mer de Chypre les montagnards de la Cappadoce, de TArménie et même du Caucase. Hittites durant l'antiquité pharaonique. Arméniens durant l'antiquité gréco-romaine. Arméniens encore et Seldjoucides durant le moyen âge, Arméniens toujours et Kurdes etTurcomans et Tcherkesses de nos jours.: tous les royaumes et peuples d'en haut ont, par ce couloir, atteint et submergé la plaine d'en bas.
Sur le fond des indigènes ciliciens (100 000 environ), que dix siècles de civilisation gréco-romaine avaient éduqués et hellénisés, que dix siècles ensuite de conquêtes arabes et turques forcèrent à l'islam et que les métissages du commerce, du hadj et de l'esclavage ont façonnés en Syro- Arabes, puis teintés de fellah égyptien et de nègre, se sont superposés quelques milliers de mohadjirs (exilés) bulgares et Cretois, une quarantaine de mille Turcomans et
Kurdes, quinze mille Tcherkesses, et une centaine de mille Arméniens. Cette plaine fut la proie de T Arménien Tigrane et le royaume arménien des Roupens et des Lusignans; pour les géographes arabes, le golfe d'Alexandrette était le Golfe d'Arménie; Tarse, Missis et Adana sont encore des bazars arméniens. Dans le couloir du Djihoun, chaque piton est couronné d'une forteresse, d'une église ou d'une ruine arméniennes : Sis, longtemps imprenable, — notre latin d'Église compare la Vierge à ce rempart des chrétiens, Sis chrisiianorum, — Sis, dernier refuge des takavors (rois) de la Petite Arménie et siège encore d'un patriarche arménien ; Pardzerbet, trésor des princes ; Anazarbe, palais désert; Zeitoun, Monténégro ou Magne arménien qui, jusqu'à nous, conserva son autonomie, et dont un ambassadeur de France écrivait en 1865 que l'Europe avait toujours connu les Zeilouniotes indépendants; Zeitoun, terre des « quatre barons* w, qui dans la dernière crise sauvèrent le renom de la bravoure arménienne et que les Turcs après deux mois de siège ne purent soumettre que sous la médiation des consuls européens et la garantie des anciens privilèges... .
Si les Anglais, qui, d'avance, avaient touché le salaire de Chypre, avaient fait en 1896 pour cette Petite Arménie le quart de ce que nous fîmes au Liban trente ans plus tôt, leurs affaires dans ce fond
1. Les quatre familles zeitouniotes des Sourenian, Yaghoubian, Yenedounia et Gliorvoian se partagent encore le contrôle de Tadministration locale sous la souveraineté turque.
V£R8 BAGDAD ET LE GOLFE 2d9
de la . Méditerranée seraient en meilleure passe... Aujourd'hui, à nos amis de Londres, toujours séduits .par le profit sonnant et la question du jour, nous devons dire et répéter que le gain immédiat est parfois le plus incertain et qu'il faut tendre au royaume de Dieu — au service de Thumanité — pour rencontrer les durables et véritables bénéfices.
Par le rail allemand demain, plus lentement, mais plus sûrement qu'hier par la force ou par la diplomatie anglaises, cette Petite Arménie revivifiée et enrichie redeviendra un marché florissant : quelques millions de clients afflueront en ces bazars de la côte ; ils pourront d'abord se laisser prendre à la camelote germanique, mais ils reviendront aux fournisseurs de France et d'Angleterre dès que, la civilisation les reprenant, ils auront de quoi payer nos bonnes manufactures. A ce réveil de la Petite Arménie, les amis du peuple arménien, la France et l'Angleterre, doivent applaudir, et ce sont eux et non les bourreaux de ce peuple, — l'homme de Stamboul et le complice de Berhn, — qui ont tout à y gagner. L'Angleterre surtout, maîtresse de Chypre, devrait tirer bon parti de ce marché.
Chypre et la côte cilicienne, qui se regardent à quatre-vingts ou cent kilomètres de distance, sont liées par les chemins du détroit : toujours le maître de Chypre disposa des embarcadères d'en face; les colonies des Phéniciens, puis des Hellènes, se corres* pondirent longtemps d'une rive à Tautre; les Lusi* gnans, rois de Chypre , devinrent aussi les rois de la
Petite Arménie. Londres, qui, si longtemps, revendiqua la mission d'améliorer le sort des peuples « chrétiens et autres » en Asie Mineure, ne saurait aujour- , d'hui entraver cette délivrance économique des Arméniens que, tôt ou tard, sous une forme ou sous une autre, — autonomie, tutelle internationale ou simple contrôle des puissances, — la libération politique suivra.
Chez les mangeurs de roastbeefs et de côtelettes, en Chypre et en Egypte, le bouvier et le berger arméniens trouvent déjà leurs habituels acheteurs. Du jour où TAngleterre aura le souci d'outiller enfin cette île de Chypre, dont voici trente ans qu'elle n'a rien fait, elle organisera en cet angle de la Syrie et de TAnatolie un grand dépôt de manufactures, une sorte de bazar franc, où les indigènes des rivages voisins viendront faire leur choix et leurs commandes, d'où les paquebots des Anglais et les caïques de leurs sujets grecs feront les livraisons sur la côte en face. Mersina et Alexandrette sont déjà des ports grecs; plus de 50000 Grecs sont répandus dans le vilayet d'Adana; de Tautre côté du Taurus, les districts de Nigdeh et de Kaisarieh ont une assez dense population grecque. Par Thellénisme de Chypre, par l'entrepôt de Chypre, dont ils pourraient avoir le monopole, les commerçants anglais devraient conquérir tout ce coin de l'Asie ottomane, et c'est aux usines anglaises que devrait profiter cette section du « Bagdad allemand ».
Avec le mystère, qui convient aux choses strate-
giques, on parle des dangers qui assiégeraient les Anglais à Chypre ou les empêcheraient de dormir à Port-Saïd, si Turcs et Allemands transformaient en un Sébastopol, en un Port-Arthur, la rade cilicienne de Youmourtalik dont les flottes anglaises se sont accoutumées à user librement comme d'une carrière à exercices. Sans être stratège, on peut yoir par les deux exemples de Sébastopol et de Port-Arthur ce que vaut contre les maîtres de la mer une place, même admirablement pourvue et défendue, mais perdue aux extrémités . d'une presqu'île. Youmourtalik est presque une île, au bout de la péninsule du Djebel-en-Nour qui trempe à droite dans le golfe d'Alexandrette, à gauche dans les boues du Djihoun. Tant que les Anglais auront la maîtrise de la Méditerranée, ils pourront empêcher Turcs et Allemands de transformer Youmourtalik en un arsenal menaçant, ou bien, Turcs et Allemands ayant fait cette besogne, c'est la flotte anglaise qui enlèvera, puis utilisera ce nouveau Gibraltar... Si quelque jour les Anglais ne sont plus maîtres de la mer, ce n'est pas du canon de Youmourtalik que dépendra le salut de Chypre et de l'Egypte.
Troisième section : du Djihoun à l'Euphrate, à travers l'isthme de la Haute-Syrie.
Percé le Taurus, franchi le marais cilicien, remonté le Djihoun et quelque affluent de sa rive gauche.
contourné par l'hinterland le golfe d'Alexandrette, les rails allemands iront butter au pied de TAmanus des Anciens, de TAlma-dagh des Turcs, de l'abrupte falaise qui fait le revers occidental du pays euphratéen. Là ils auront à forcer une autre a porte ».
En ce fond du golfe chypriote, les Anciens connaissaient les Portes Amaniennes et les Portes Syriennes qui, faciles à obstruer, défendaient les unes la Syrie de rOronte, les autres la Gommagène de TEuphrate. Alexandre, marchant à la conquête de l'Asie antérieure et ayant gagné TAnatolie par sa victoire du Granique au bord de la Marmara, gagna la Mésopotamie et la Syrie par sa victoire d'Issus, juste au devant de ces « portes » de l'Amanus. Les Allemands savent qu'ils auront à remporter aussi leur victoire d'Issus *, moins sur les obstacles naturels que sur les défiances de la diplomatie européenne.
Bien qu'ils aient à faire ici tunnels et travaux d'art, bien que le col soit à l'altitude de six centâ mètres et que, derrière le faîte, un pays bosselé d'assez hauts massifs, creusé de vallons marécageux et, pour tout dire, assez mal connu, offre peut-être plus de difficultés au passage que la chaîne principale, cette trouée de l'Amanus n'est rien en comparaison de la percée taurique. Du Djihoun àTEuphrate, ensuivant la route des caravanes qui vont de Missis à Biredjik, par Yarpout et Aïntab, on Compte deux cents kilomèmètres en ligne droite. La Voie ferrée devra adopter
1. Cf. A. Janke, Auf Alexandets dei Gt*ossen P/aden, Berlin, 1904.
un parcours beaucoup plus long et décrire une spirale qui, laissant Yarpout sur la droite, Aïntab sur la gauche, passera par Killis pour aboutir à Hiérapolis, en aval de Biredjik.
Jusqu'à nous, cet isthme syrien fut le confluent de toutes les races. Cinq ou six langues, turque, arabe, arménienne, grecque, kurde, tcherkesse — sans compter les langues de la religion, syriaque et chaidéen, et les langues du commerce, anglais et français surtout, — se partagent les peuples de ces cantons. Du sud, de Test, du nord et du couchant, les armées ou les tribus jaunes, blanches, nègres, sémitiques, aryennes, métisses, des Fleuves, du Liban, de l'Iran, de TAnatolie, du Caucase et même de l'Europe et de l'Egypte s'y donnèrent rendez-vous pour s'arracher l'empire ou le pillage de l'Asie antérieure. Les Egyptiens des Séti et des Ramsès (xvi® siècle avant Jésus-Christ), de Mehemet-Ali et de son fils Ibrahim (xix® siècle après Jésus-Christ) y montèrent à travers les pays du Liban; les Chaldéens, Assyriens, Mèdes, Perses, Parthes, Arabes, etc., de Sargon (xl* siècle avant Jésus-Christ), de Tiglatphalasar (xiii* siècle avant Jésus-Christ), de Cyrus et de Xerxès (vi* et v® siècles avant notre ère), des Chosroès et d'Harounar-Raschid (vi*-vm* siècles de notre ère) y montèrent aussi à travers les steppes de Mésopotamie ; et le désert de Syrie amena toujours jusqu'au pays d'Alep les troupeaux et les razzias des Bédouins. Du nord-est, les Scythes, Mongols et Turcs de Sémiramis, de Timour-Leng, de Bibars et de Seldjouk alternèrent,
LE SULTAN ET l'iSLAM.
de siècle en siècle, avec les gens du nord-ouest, Grecs des Dix Mille et d'Alexandre, légionnaires de Rome, mercenaires de Byzance, Français de Godefroy de Bouillon, Italiens de Bohémond, Allemands de Barberousse, Turcs de Soliman. Il y a soixante-dix ans, les troupes soudanaises d'Ibrahim livraient encore bataille^ sur le champ de Nézib, à Tarmée turque où de Moltke faisait ses premières armes.
Dans Fintervalle des grandes guerres, les pasteurs des monts, Arméniens, Kurdes et Tcherkesses, disputaient et disputent encore aux nomades du bas la jouissance de ces pâturages d'hiver. Aussi les bourgs et les villes, fuyant le coupe-gorge des vallées et la trompeuse sécurité des plaines ouvertes, se sont retranchés au sommet de pitons ou de rocs isolés, Yarpout à 1 000 mètres d'altitude, Aïntab à 940 mètres, Marach et Killis à 700 mètres. Le rail, qui ne saurait relier ces villes, a dû chercher, au pied ou au loin, des passages plus longs et plus déserts. Sur les 250 ou 300 kilomètres de la spirale entre le Djihoun et TEuphrate, la seule gare de Killis desservira une assez grosse agglomération (20000 habitants). Mais les autres gares, Osmanieh, Hasanbeh, Tell-Habech, verront bientôt accourir les populations avoisinantes.
L'établissement de cette troisième section, puis son exploitation durant les premières années ne semblent promettre que lourdes dépenses et maigres recettes : pour la construction, en comptant 300 000 francs par kilomètre, on est au-dessous de la vérité ; en ajoutant à l'intérêt de ce capital les frais de Texercice, il est
certain qu'ici encore la garantie kilométrique de 15500 francs ne couvrira pas les débours. Mais quelques années de police et de commerce pendront leur valeur aux pâturages et aux forêts d'Yarpout, aux anciennes olivettes qui, retournées à Tétat sauvage, couvrent des milliers d'hectares, aux terres à blé qui déjà font la prospérité de Killis et d'Aïntab. Bref, cette troisième section, comme la seconde, demanderait aux Allemands quelques vingtaines de millions qu'ils n'ont pas et qu'ils ne sauraient emprunter sur le seul gage de la garantie kilométrique. L'aide anglo-française résoudrait ce problème d'argent tout de suite, pour le profit, semble-t-il, de tous les contractants..., si l'on résolvait d'abord quelques problèmes politiques, dont les Allemands ne peuvent méconnaître l'importance. Leur ligne principale ne fait que réunir la Cilicie du Djihoun à la Mésopotamie de l'Euphrate; mais les embranchements, concédés ou prévus, mettraient sous leur contrôle toutes les routes qui, du Liban et de F Arménie, de la mer de Chypre et du golfe Persique, de riran et de l'Europe, du Caucase et de l'Egypte, confluent en ce champ de bataille où les rivalités des commerçants prennent aujourd'hui la suite des anciens chocs d'armées.
Dès maintenant le fîrman concède l'embranchement de Tell-Habech vers Alep, et la convention prévoit trois autres embranchements vers Aïntab^ Marach et Biredjiki
Aïntab est une ville de quarante ou cinquante mille âmes, au centre d'un pays agricole, bien arrosé et bien- peuplé : des milliers d'hectares pourraient être ajoutés au grand champ de céréales que les émigrés tcherkesses ont défriché depuis trente ans, et des milliers de têtes au troupeau, de gros et petit bétail, qui, depuis ces dernières années surtout, alimente les Anglais de Chypre et d'Egypte; les raisins, les figues et les pistaches, les cuirs et les peaux d' Aïntab sont célèbres dans tout le Levant.
Biredjik est aussi le centre d'un pays planté, dont les huiles, les raisins, les olives et les fruits descendent vers Alep ou vers Alexandre tte. Biredjik est, de plus, un rendez-vou» de caravanes et un marché de bestiaux pour toute la région du haut Euphrate :
Biredjik, Tancienne Birtha, fondée par les Arsacides et ruinée par Timour-Leng, a dû de tout temps son importance au passage de TEuphrate, qui lui donne une grande animation. D'innombrables troupeaux y affluent de toutes parts et effectuent ce passage sur des bateaux construits spécialement pour faciliter l'entrée et la sortie des bestiaux et laisser passer les bêtes de somme sans les décharger. Ce passage a lieu tous les jours de Tannée avec le même encombrement, à partir du lever du soleil jusqu'à dix heures à la turque (deux heures avant le coucher du soleil), excepté les jours où le courant est trop fort. A Biredjik, la largeur moyenne de TEuphrate est de 120 mètres, mais les pluies hivernales la portent en peu de temps à 1 000 et même 2 000 mètres *.
t. Vital Guinet, Turquie d'Asie, II, p. 267, 268.
enjT'* •'• ■•
Dès les successeurs d'Alexandre, le « Passage », le Zeugma de FEuphrate était en ce point. Durant la première antiquité, il était un peu plus bas, en cette ville de Gargamich où les Pharaons du xv!!** siècle avant notre ère dressaient leurs stèles de victoire, après avoir conquis la Syrie et le pays entre TEuphrate et la mer : Gargamich, durant sept ou huit siècles, fut la capitale de ce pays de Naharanna. Les rails allemands vont en ranimer les ruines ; près d'une ancienne ville sainte, — Hiérapolis, disaient les Grecs, Djerabulu^ ou Djerabis, disent les Arabes et les Turcs, — à 40 kilomètres eti aval de Biredjik, ils franchiront le fleuve. A ce nouveau pont, le marché se transportera quelque jour. En attendant, il est rationnel que les Allemands tiennent à atteindre •Biredjik.
Ces deux embranchements d'Aïntab et de Biredjik ne sauraient donc soulever d'objection. Pour les embranchements vers Marach et vers Alep, c'est une autre affaire.
Marach, au nord du Koniah-Bagdad, sur le revers des chaînes tauriques, est le centre d'un pays riche en forêts, en olivettes, en vignes, en troupeaux et en mines. Mais Marach est aussi l'une des places-frontière (thaghr^ pluriel Ihogoûr) qui tenaient les chemins entre le Pays des Arabes et le Bilad-ar-Roumi (le Pays des Grecs) ou le Bilad-al-Arman (le Pays des Arméniens). On pourrait aujourd'hui encore appliquer à ce pays la définition d'Aboul-Feda :
Thaghr : place-frontière ; le mot thaghry dit l'auteur du Moscktarik, désigne toute localité qui fait face à Tennemi. Les frontières de la Syrie étaient jadis Adana, Tarse et leurs dépendances; mais les Arméniens s'en sont emparés * .
Le sandjak (préfecture) de Marach^ qui relève du vilàyei (province) syrien d'Alep, occupe la vallée du haut Djihoun, le couloir historique par où les peuples du plateau glissent à la côte, quand les armées du bas ne leur en ferment pas l'accès. Pétersbourg considère ces Grande et Petite Arménies comme réservées à la pénétration russe. De 1890 à 1895, avant l'équipée maûdchourienne, quand Pétersbourg hésitait en sa marche vers la mer libre, il put même sembler que le choix se porterait sur le golfe d'Alexandrette et que la Petite Arménie servirait à la descente russe vers Pajas. 11 n'est pas dans les habitudes* moscovites de renoncer aux anciens projets ni de barrer le plus lointain avenir. On n'imagine pas la diplomatie de Pétersbourg abandonnant aux Allemands, sans réserves écrites ou mentales, « sa » porte de Marach, « son » chemin vers la Syrie et la Méditerranée. A cette prétention des Russes, l'Allemagne serait la seule à ne pouvoir pas contredire. Car jamais l'Arménie ni les puissances occidentales n'ont mis en Pétersbourg leurs espoirs d'indépendance, de régénération ou de réformes. Mais en 1900-1901, quand M. Zinovief réclamait du Sultan la reconnaissance des ambitions russes, ce furent les Allemands