Titre d'un livre du capitaine A. Janke
Les Fleuves restent à peine quatre-vingts ans dans la domination de Thoplite (330-256 avant notre ère) ; tombés de Tlran caspien, les Parthes lui reprennent le Tigre et la Ghaldée. L'hoplite se maintient pourtant sur TEuphrate et bâtit dans le couloir de TOronte cette ville d'Antioche qui, neuf siècles encore (256 avant J.-C.-634 après), sera le boulevard de l'Occident Durant ces neuf siècles, Grecs, Romains ou Byzantins sur FEuphrate, Iraniens du nord (Parthes) ou Iraniens du sud (Sassanides) sur le Tigre : TEntre- Fleuves revoit les belles tueries d'Assour, les avancées et les retraites qui mènent les Césars jusqu'aux murailles de Ctésiphon ou les Chosroès jusqu'aux bouches de TOronte, et qui transforment toute « Tlle » en une zone militaire. Entre les forteresses chrétiennes de TEuphrate et les forteresses païennes du Tigre, rhomme de la badié, le Bédouin, pousse ses douars jusqu'au pied du Taurus : diyars de Rabiah, diyars de Modar, diyars de Bakhr, longtemps avant l'Islam, ces trois tribus ont amené l'avant-garde des Arabes dans tout le pays mésopotamien.
Aussi l'Islam n'a qu'à paraître (632) : en moins de dix ans, la cuve est submergée, les chrétiens sont rejetés à la mer d'Occident, les païens enrôlés dans Tarmée de la Foi ou assiégés dans leur Djabal loure et kurde; les ihaghr, « marchés », du Taurus sont battues de razzias et d'incendies. De la mer Rouge au Taurus, quatre siècles durant (vii-xi« siècles de notre ère), la vague arabe roule, tourbillonne et mugit sous les deux phares khalifaux de Damas et de
Bagdad : une perpétuelle tempête secoue cette mer de nomades, où, des quatre points de Thorizon, les fleuves de mercenaires, d'esclaves et de nouveaux fidèles viennent se jeter. Puis renverse de la mousson : cinq siècles durant (xi-xvi® siècles), c'est du nord que d'autres nomades — des Jaunes cette fois — se précipitent à travers les fissures de la muraille montagneuse^ Turcs, Tartares, Seldjoucides, Kharezmiens, Mongole, Turcomans; le cirque retentit de batailles entre Jaunes et Sémites, atabeghs et émirs, lanciers et arbalétriers; les pyramides de têtes coupées marquent la place *de ces rencontres, au milieu de solitudes où rien ne subsiste que les villes ceintes de tours, fleuronnées de minarets, et les jardins de leurs banlieues.
L'Occident a vainement tenté sa revanche : du xi® au xni® siècle, ses Croisés ont reparu sur TEuphrate, fondé même au delà leur principauté d'Édesse ; mais ils ont perdu la partie dans ce même champ de Charres (Harran), qui, deux fois déjà, a vu la défaite des Romains (1145). Au xvi<» siècle seulement, la discipline et la science occidentales se remettent en campagne et l'emportent, car, en 1515, sous le drapeau turc et sous la conduite de l'Osmanli, c'est l'Occident, ses chrétiens renégats ou convertis de force et ses armes à feu qui triomphent dans la personne du janissaire * : Sélim prend Alep et Diarbékir
1. J'ai souvent dit à mes lecteurs le bien que je pensais des ouvrages de Léon Gahun : son Hassan le Janissaire mérite d'être vanté comme Tun des romans historiques les plus exacts et les plus divei^issantSi
(1515-1517); Soliman prend Bagdad (1535); jusqu'au pied de l'Iran et jusqu'aux eaux du Golfe, le janissaire recommence ce que Thoplite avait fait, et, trois siècles durant (1516<1826), il se maintient contre tous les retours de TOrient coalisé.
A deux ou trois reprises pourtant, les héros de la Perse, Chah-Abbas (1586-1628), Nadir-Chah (1730- 1747)etKérim-Khars (i775)sejettentsurles Fleuves... Un instant, Chah-Abbas, que des instructeurs anglais ont pourvu de soldats réguliers, de mousquets et d'artillerie, occupe toute la vallée du Tigre : entre le Tigre persan et lEuphrate turc, il semble que « l'Ile » va retrouver les joies assyriennes. Mais le janissaire reconquiert la frontière des monts; puis, durant les deux siècles encore de son existence (1638- 1826), tantôt pénétrant jusqu'aux forteresses du plateau, tantôt reculant jusqu'aux rives du fleuve, il garde au Grand Seigneur les villes et marchés du Tigre.
La vertu militaire de l'hoplite avait duré deux ou trois cents ans : après deux ou trois siècles aussi, celle du janissaire disparaît. La vénalité stambouliote a peu à peu transformé cette soldatesque brutale, criarde, rétive, souvent rebelle, mais ardente à la guerre, en une garde nationale, mélangée de gros bourgeois et de populace, qui ne vit plus que pour les voléries de la douane et du bazar ou le divan des fonctions officielles. Niebuhr écrivait en 1765 :
Les Janissaires ont à Basra, de même que dans toutes les villes turques, de fort grands privilèges, entre autres
celui de ne pouvoir être arrêtés ou punis que par ceux de leur propre corps, même lorsqu'ils ont commis quelque crime. Mais à Basra, il n'y a pas d'orta (régiment) complet; il n'y a que de bas officiers, qui prennent dans leur corps toute sorte de mauvais sujets et de bandits : celui que Ton a recruté ou plutôt inscrit n'en est pas plus soldat qu'il ne l'était auparavant; un aga, un marchand, un portefaix, un matelot, etc., en un mot chacun reste de son métier et non seulement ne reçoit pas de gages, mais encore doit en payer pour la sauvegarde *.
Dès le milieu du xyiii* siècle, dans tout le royaume arabe de TOsmanli, il en était ainsi. En deçà du Taurus, en Asie Mineure et en Europe, les deux royaumes proprement turcs d'Anatolieet de Roumélie restaient plus étroitement liés au Sérail par la proximité des lieux, la communauté de la langue et, surtout, les intérêts du commerce que les caravanes des deux péninsules asiatique et européenne amenaient au bazar de Stamboul. Mais, au delà du Taurus, rOsmanli se trouvait fort en peine pour défendre, sinon ses peuples dont il n'avait cure, du moins ses revenus dont il avait grand besoin : les montagnards chrétiens, païens ou mi-convertis redescendaient vers les campagnes du bas ; le Bédouin assiégeait les villes et pillait les caravanes.
Le seigneur janissaire ne voulait glus se commettre avec cette racaille, qui presque toujours achetait sa protection; il ne marchait que derrière le Sultan, contre les ennemis du dehors; les voleurs et rebelles
1. Niebuhr, Voyage en Arabie, trad. d'Amsterdam (1780), II, p. 177.
du dedans, c'était Taffaire des pachas-préfets et de leur police :
Le pacha de Bagdad a une armée, qui est entièrement sous ses ordres et qui est trèâ bien exercée à la manière turque, d'au moins 3 500 hommes. Outre cela, il y a à Bagdad une forte garnison de Janissaires ; mais ce sont des troupes du sultan, auxquelles le pacha ne peut pas donner ordre d'aller en campagne contre des Gurdes et des Arabes rebelles. Ils pensent en faire assez, s'ils défendent seulement la ville et la citadelle contre tous les ennemis du sultan, et contre le pàcha lui-même *^
Pour tirer du moins quelque argent de ce royaume arabe, le Sultan en affermait les provinces à des pachas-condottières, qui, possédant une armée d'esclaves [mamloukSy achetés)^ flattant chez leurs peuples les souvenirs d'indépendance, liant partie avec les chefs héréditaires débandes, de tribus ou de nations, n'attendaient que Theure de la rébellion. L'histoire connaît seulement les succès d'un Fakhr-ed-Din au Liban, d'un Mehemet-Ali en Egypte; mais combien d'autres révoltes les voyageurs du xvii® et du xvm* siècle nous racontent ! A Bagdad, durant près de quatre-vingts ans, une famille se transmet le pachalik. Niebuhr, en 1765, a vu comment se maintenait depuis onze ans Omar-pacha, beau-frère de Soliman, qui avait gouverné treize ans après son beau-père Achmet, lequel avait gouverné vingt-trois ans, après les vingt-deux années de son père Hassan :