‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 5 sur 71 · A. Blunt, Bédouin Trihes of Euphratés^ 1, p · texte numérisé non relu

A. Blunt, Bédouin Trihes of Euphratés^ 1, p

De tout temps TArabe assoiiTé a tendu le cou vers ces plaines de TEuphrate et vers les fraîches montagnes de riran et du Liban : deux mille ans avant notre ère, des dynasties arabes s'installaient déjà sur les trônes du bas Euphrate; aux temps grecs, romains et byzantins, c'est contre des princes sarrasins qu'avaient à lutter hoplites et légionnaires. Mais l'Islam et son précepte du djehad (guerre sainte) vinrent surexciter cette envie : depuis douze siècles qu'ils ont débordé de leur Arabie, quatre ou cinq millions d'Arabes se sont avancés — et le désert avec eux — jusqu'aux rivages de la Méditerranée vers l'ouest, jusqu'aux revers du Liban et du Taurus arménien vers le nord-ouest et le nord, jusqu'au delà du Tigre, au pied du Kurdistan et de l'Iran, vers le nord-est et Test.

Sans trêve, par vagues courtes ou par subites inondations, de nouveaux nomades sortent de leur Nedjed, et se relaient dans les « badiés » (steppes) des Fleuves, à mesure que leurs têtes de colonnes se laissent gagner à la vie urbaine. La plaine des Philistins et la Syrie intérieure sont devenues leur pâturage : les Azazmehs rôdent aux portes de Gaza, les Ansariehs aux portes d'Antioche, les Anezehs aux portes d'Alep. Damas est toujours une capitale des Arabes, et Bagdad en est une autre. La Mésopotamie est sillonnée par les grandes tribus des Monteficks, des Taïs, des Chammars , des Anezehs , etc . Le delta chaldéen , où confluent le Kharoun persan et le Chatt-el-Arab (le « Fleuve des Arabes »), est l'Irak-Arabi des Turcs et

la province persane de TArabistan. Mossoul, Chergat, Bagdad, Hilleh, Bassôrah et Dizfoul, sur les ruines de Ninive, d'Assour, de Ctésiphon, de Babyloneetde Suse, sont entièrement ou presque entièrement arabisées. Nous parlons de Turquie d'Asie ou d'Asie ottomane; en réalité, l'empire des Osmanlis dans l'Asie antérieure est un double royaume, dont le Taurus arménien fait la séparation : royaume turc en deçà du Taurus ; royaume arabe au delà.

Le royaume turc comprend le plateau péninsulaire d'Asie Mineure, cette forteresse montagneuse, que les mers bordent sur trois faces et que, du quatrième côté, longent les âpres gorges du haut Euphrate à travers le Taurus arménien. Par le nombre, autant que par le sabre et les privilèges, le Turc et ses congénères de race jaune, Turcomans, Yourouks, etc., y dominent sur les populations indigènes ou importées, de peau blanche et de langues indo-européennes.

Le royaume arabe occupe toute la plaine continentale, qui, des revers du Taurus, va jusqu'au fond du golfe Persique et jusqu'au Sinaï; la péninsule arabique le continue jusqu'à l'océan Indien; l'étroite chaîne du Liban, la montueuse Judée et les communautés chrétiennes de Syrie et de Palestine le séparent un peu de la Méditerranée ; les Arabes touchent cependant à notre mer par le ruban de plages désertiques, qui s'étend de Gaza à Port-Sa'jd.

Le drapeau ottoman couvre ce royaume arabe ; le fonctionnaire ottoman l'exploite ; les différentes races

et religions le partagent en districts chrétiens et musulmans, sounnites et chiites, syriens et chaldéens, druzes, yézidis, etc.; mais Tarabe en est la langue commune et Félément arabe y constitue la majorité. Entre ces deux royaumes turc et arabe, se dresse a une marche » — c'est la traduction exacte du mot thagr (pluriel ihoghoiir) que tous les géographes et historiens arabes appliquent à ce revers des monts : les Frontières^ — et cette marche presque continue de pâtres et de brigands, Arméniens, Turcomans, Tcherkesses, Kurdes et autres, supprime entre les deux royaumes toute intimité.

Il est difficile de donner des chiffres, même approximatifs, pour la population de cette Turquie d'Asie. Les statistiques officielles dénombrent dix millions d'habitants dans les vilayets d'Asie Mineure, deux millions et demi dans les vilayets du Taurus, cinq millions et demi dans les vilayets syriens, mésopotamiens et arabes : en tout dix-sept ou dix-huit millions de sujets ottomans en Asie *. Je crois ces chiffres inférieurs à la réalité. Quant à la part de chaque race ou langue, il est encore plus difficile d'atteindre la moindre précision. Il est probable qu'en cette Asie turco-arabe, les pays soumis effectivement à la loi de Constantinople (je laisse de côté les États indépendants de l'Arabie centrale et maritime) contiennent six ou

1. Le livre de Vital Cuinet, Turquie d'Asie^ n'est pas sans valeur; mais il est difficile de s'en rapporter à cet auteur trop préoccupé de ne pas déplaire à Tautorité turque.

24 LE SULTAN ET L'iSLAM

sept millions de Turcs et congénères, cinq ou six millions d'Arabes, un million et demi de Grecs, deux ou trois millions peut-être d'Arméniens et de Kurdes, un demi-million de Syriens, un petit demi-million de Chaldéens et congénères, deux cent mille Juifs.

Il faudrait en vérité considérer cet empire comme res nuUius : il est désert; les cinquante millions d'hectares de l'Asie Mineure n'ont pas vingt habitants au kilomètre carré ; les soixante-trois millions d'hectares de la Syrie et des Fleuves n'en ont pas sept; les déserts de l'Arabie et leurs quarante-quatre millions d'hectares n'en ont pas deux. Paradoxe que sans peine expliquent les fantaisies de l'administration ottomane : les pentes et gorges du Taurus, avec leurs deux millions et demi d'habitants et leurs vingt millions d'hectares, avaient, avant les massacres arméniens, et ont encore, malgré ces massacres, une population plus dense que les plaines, les admirables plaines d'Antioche, de Ninive et de Babylone!

Dans l'ensemble, cette Turquie d'Asie (en ne mesurant toujours que les préfectures, les provinces réelles) a quelque cent quatre-vingts millions d'hectares. Tout n'est pas également fertile ou habitable. Au centre du plateau anatolien, les lacs saumâtres et les sables de l'Espkeschan occupent trois ou quatre millions d'hectares ; entre la Syrie et la Mésopotamie, des revers du Liban aux bords de l'Euphrate, les pierrailles de la Badiet-ech-Cham (Désert de Damas), puis, entre le golfe du Sinaï et le golfe Persique, les dunes et roches de la Pétrée et du Nefoud (Désert

Rouge) en couvrent soixante ou soixante-dix millions peut-être. Supprimons encore vingt ou vingt-cinq millions d'hectares pour les steppes, monts, lacs et marais. Restent au moins soixante-quinze ou quatre- |

vingts millions d'hectares en terres de première valeur, h

bien pourvues d'eau par la chute des pluies ou faci- 1

lement irrigables, sous ^a latitude de la Sicile et de {

TAndalousie.

Au taux de la Sicile, ces bonnes terres devraient nourrir cent dix millions d'hommes. Trois fois plus petite que cette Asie ottomane, l'Espagne (cinquante millions d'hectares] a une population égale (dix-neuf millions d'habitants) : de part et d'autre, la proportion de terres montagneuses ou désertiques, inutiles, est la même; pourtant l'Espagne, de tous les pays européens, a la population la moins dense. Peuplée comme l'Italie, — que des montagnes encombrent également, — cette Turquie d'Asie aurait cent trente ou cent cinquante millions d'habitants. Peuplée comme la France, — qui nulle part n'a les champs de Pergame, d'Aïdin, de Tarse, d'Homs, de Bosra, de Mossoul et de Bagdad, — elle dépasserait encore cent millions. Elle n'en a sûrement pas vingt aujourd'hui ^

t. Cf. A. Supan, die'Bevôlkerung der Erde, dans les Petermann's Mitteilungen. Erg&nzungsheft, n"* 135.

En 1881, cet empire turco-arabe était en travail de sécession : les revers de la guerre balkanique et les pertes du traité de Berlin avaient aigri les ressentiments des Arabes. « Un sultan vaincu, oblige de céder ses plus belles provinces aux chrétiens et abandonnant la terre de Tlslam à des mains infidèles, pouvait bien conserver la soumission des Turcs, [leur] dévouement fataliste et, d'ailleurs, intéressé; mais il devait immanquablement perdre rattachement et le respect des Arabes ^ »

En Arabie, la révolte des Wahabites jamais domptée; la rébellion perpétuelle du Yémen et des Bédouins; le voisinage de FHadramaut et de Mascale indépendants, du Liban privilégié et de TÉgypte autonome; les souvenirs de Thistoire ancienne et récente; peut-être aussi les incitations et l'argent de certaines puissances, de l'Angleterre en particulier (lord Beaconsfield et sir F. Layard n'en faisaient pas

1. Gabriel Charmes, L* Avenir de la Turquie, p. 179; cf. A. Blunt, Bédouin Tribes of EuphrateSy I, p. 110-111.

mystère *) : tout concourait à exaspérer les rancunes de cette race orgueilleuse.

En dehors de la péninsule arabique, à Beyrouth, à Damas, à Bagdad, Tespoir d'une grande Arabie, d'une Pan-Arabie, libérée, unifiée, puissante et prospère, gagnait ceux-là même que le Turc avait chargés de ses intérêts : le vali de Syrie, Tancien premier ministre de la Jeune Turquie, Midhat-pacha, était affilié, disait-on, au parti séparatiste qui voulait rendre cette Pan- Arabie aux Arabes, dégager les Fils duProphètede l'exploitation etde la barbarie turques : au lieu d'une monarchie militaire sous un soldat étranger, on referait de Tlslam une confédération théocratique sous un prêtre national; tous les Croyants, égaux et frères comme au beau temps des Quatre Amis*, vivraient en communautés autonomes, mais solidaires, sous la direction suprême du Prophète, dans la justice et la paix du khalifat, que Ton arracherait aux soudards de Stamboul et que Ton remettrait à des mains plus dignes, au Chérif de la Mecque, au Khédive d'Egypte ou à quelque autre personnage du monde arabisé. L'Osmanli, aux dires de ces séparatistes, n'était qu'un usurpateur : il n'avait aucun droit au khalifat ' et son titre même de Sultan devait l'en écarter.

X, Voir les singuliers conseils donnés par W. Blunt aux cheikhs de l'Euphrate, Bédouin Tribes of Euphrates, I, p. 343.

Page 1