M. von Oppenheim, op. laud., p
la tente noire et ses piquets, — dont le nombre indique le rang exact du propriétaire, — quelques tapis, un pilon pour écraser le café, une plaque de fer pour le torréfier ou pour cuire la farine et le son délayés, quelques chaudrons de terre et de métal : le véritable asil ne connaît pas d'autres bagages, et la lance surtout, la grande lance de douze pieds, indique du plus loin avec qui Ton peut frayer sans déchoir.
La montagne est pour le Kurde ce que la badié est pour TArabe. Les Assyriens connaissaient déjà ces montagnards indomptés, de race iranienne, semblet-il, et de langue indo-européenne: leur habitat principal fut toujours l'angle du Taurus arménien et du Djabal persan; entre la vallée du Tigre et les lacs d'Ourmiah et de Van, juste en travers des frontières actuelles de la Turquie et de la Perse, ces montagnes du Kurdistan dépassent trois et quatre mille mètres d'altitude. Sans être aussi nomade que le Bédouin, le Kurde transhume derrière ses troupeaux, Tété le ramenant aux « alpes », les neiges de Thiver le chassant vers le bas pays. Il a sa tente, lui aussi. Mais une moitié de la nation seulement vit toute Tannée sous le ciel. L'autre moitié possède sur les terrasses des monts de gros villages en pierres sèches pour rhiver, des huttes en branchages pour Tété, et cultive les vallons des deux Zabs que les neiges couvrent durant plusieurs mois, mais que les vents chauds et
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L#^ t i-riT^îts. > :jr.î — rrxzg, les Trais Kurdes (ce î:::* c irliT-r-î- jersiZL-e p*a7aît signifier « Thomme f:rL ^ hrrrtî^ > ce r«?îr«TKîl encore se résigner à c^U^e TÎe moi:-:-!.: ne : î ir.aci:an deThiTer sous la neige l^Gr e^t tr:-p pesaiite: il leur faut les fantaisies du Koch^r pâtre nomade qui monte, descend, erre, «('arrête au gré du mouton. Sur quatre millions de Kurdeî^. douze ou quinze cent mille mènent cette vie de pai^teurs. au pied, au flanc, au sommet des montairnes, aussi loin et aussi haut que le mouton trouve à ronger, et c'est ainsi que le Kurdistan s'allonge et «'élargit de jour en jour. Aujourd'hui il encercle au
i. Voir, parmi les moins récents, Layard, iVi/iei'eA and its Remains, F^indrcH, 1849, et, parmi les plus récents, Lynch, Armenia; de Cholet, Arménie^ Kurdistan et Mésopotamie, i892.
nord et à Test toute la plaine des Fleuves et il envahit, sur les deux flancs du Taurus, les vallées de la Grande et de la Petite Arménie.
D'Alep à Bagdad et même du golfe de Chypre au golfe Persique, dans le demi-cercle des monts qui entourent au nord et à Test la plaine des Fleuves, tout n'est pas kurde et même le Kurde est en minorité ; mais tout doit subir les fantaisies du Kocher. Les pentes et les approches des montagnes sont recouvertes chaque hiver par ces troupeaux en marche qui assiègent les villes, entament ou submergent les cultures : ils s'avancent sur le plateau anatolien jusqu'aux monts de Siwas et de Trébizonde, dans la plaine mésopotamienne jusqu'aux premiers campements des Bédouins. Le bord méridional du pâturage kurde et le bord septentrional du pâturage arabe arrivent ainsi à se confondre, et les deux flots se pénètrent et se heurtent.
Suivant la fortune des temps, l'un empiète aux dépens de l'autre. Jadis les douars de Bekr et la conquête musulmane amenèrent le Bédouin au pied du Taurus et annexèrent à « l'Arabistan » la vallée du haut Tigre. Puis les bandes kurdes de Saladin descendirent jusqu'à Damas et jusqu'au Caire, et plus tard le kurde Doul-fakar régna sur Bagdad (1530) : le Kurdistan avait débordé sur « l'Ile » entière. Depuis rislam, cependant, sauf de courtes interruptions, l'Arabe est resté maître de TEuphrate et du Tigre moyens. Mais le Kurde a repris le haut Tigre et, tout le long de ce fleuve, jusqu'à Bassorah, les invasion»
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turques, mongoles et persanes trouvèrent toujours en lui un ardent coopérateur; c'est lui qui, derrière les Mongols d'Houlagou(1158) et de Tamerlan(1392), derrière les janissaires de Soliman (1525) et les Persans de Nadir-Chah (1736), accourait dans la plaine pour achever les blessés et les ruines, emmener les esclaves et le butin. Le rôle de suiveur convient particulièrement à ce fauve de seconde taille, qui préfère aux risques de la rase campagne l'embuscade : ^< Lion arabe; tigre kurde », dit le proverbe arjnénien.
Plus divisée encore que la masse bédouine, moins attachée aux parcours et aux étapes traditionnels, toujours en quête de nouvelles aventures, cette cohue de Rochers n'est point fédérée en grandes tribus : c'est une poussière de clans, de familles, de bandes éphémères, sans le moindre lien politique, religieux ou national, sans même la conscience d'une parenté de sang. Le Bédouin, qui garde soigneusement le souvenir de ses origines, sait avec précision de quelle oasis du Chammar, du Nedjed ou du Yémen ses ancêtres sont venus, quel champ et quelles alliances il pourrait encore revendiquer là-bas, et il s'astreint à renouveler parfois ces liens de parenté en allant chercher femme — ainsi faisaient déjà les patriarches d'Israël — au pays des aïeux ; chaque famille noble tient à jour son livre de descendance ; hommes et chevaux, tous les asils arabes ont leur stud-book. Mais un Kurde sait que son père, son grand-père était Arménien, Turc, Arabe, ou Persan : les beys, émir ou agas se réclament d'une noblesse arabe qui remonterait aux
Khalifes abbassides. Ni dans les villages ni sous la tente, il n'existe vraiment un groupe kurde de race unique : tout proscrit de la plaine, tout persécuté de la montagne finit par se réfugier sous ce nom de Kurde, qui abrite au moins trois religions, — musulmane, chrétienne et yézidi, — quatre langues, — arménienne, turcomane, arabe et kurde, — vingt coutumes et lois.
Aux siècles derniers, dans le Kurdistan propre, les obligations féodales groupaient quelques petites nations sous deux ou trois familles assez puissantes, d'où parfois émergeait un chef unique. Jusqu'au XIX® siècle, le pachalik de Diarbékir n'était qu'une sorte de principauté vassale, dont la Porte laissait l'exploitation aux beys du Kurdistan. Jusqu'en 18i0, les vallées des deux Zabs ne payaient d'impôts qu'à ces beys inidépendants, qui en rendaient une faible part aux agents de Stamboul. De 1840 à 1850, l'armée régulière et la gendarmerie albanaise firent campagne pour introduire le tanzimat^ la « réforme » ottomane : les grands beys furent pris et pendus ou exilés en Crète; une partie des tribus, quittant le territoire turc, s'établit en Perse; pour un temps les massacres de chrétiens furent entravés. Mais après 1876, la faiblesse ou les défaites turques laissèrent cette frontière ouverte : le Kurde reprit ses errements ; en 1884, une rébellion chassa des hautes vallées tous les représentants civils et militaires de la Porte : nouvelles pendaisons et nouveaux exils, qui brusquement firent place à la politique hamidienne. Abd-ul-
M:t UL «anXâX ET L'ISULM
Hf:Tr i£ B rrniLf aux Kizrdfïs en ses provinces d'Asie jf rlut ruir lif' liDf-xî les Albanais dans ses provinces cEiir:ç»*^ B-inrre^T: 6f^ chrétiens, gendarme des iL-j-n^iiLTi?- s.?rT-.:f*r:r r»:»D de FÉtaL mais du Maître, 'k K^r£f i rf*:;: î* iL.i>>Jon d'exterminer tout ce qui p-;:vt.: iDr^i'^ifr j^ j^ers^^culê d'Yildiz. Pour la suppr^e^>..:c: ôf^ Anii^Miie^ns, les Kurdes furent enrég^n-^viiiits <-: ir^^st^ : >*^t-nî.âires ou nomades, ils avaient i:- -^ :»;irs r: fi.^^ î* coi^^cripùon et le service obliga- U Ir^: msis îjs i>e Tv^fas^r^nt pas la solde et les ordres ■ie j://-5^e. r^ATïs ie Kurdistan, à partir de 1890, les ofrrfers dWini-ui-Haniîd oraranisèrent une milice q-jie !a faTer:r du Mâiti>e honora de son propre nom, 'Tj -::.::> : oa nastrei^nit pas ces bachi-bouzouks à la -^ie de caserne : on les fournit seulement d'armes et de El iir^i lions et on leur donna des instructeurs, qui devaient en faire, disait-on. le rempart de TAnatolie contre le Russe et le Persan, mais qui ne conduisirent leurs bandes qu'à Tassant des villages et des bazars arméniens 1 1895-1898).
Aujourd'hui, la besogne faite, tout le pays est en proie à ces hamidîés^ qui ne reçoivent plus leur solde régulière, mais possèdent toujours leurs armes perfectionnées et s^appro visionnent sans peine de cartouches allemandes : ils cherchent où « manger » et , sans plus distinguer Arméniens , Syriens , Arabes ou Turcs, chrétiens, païens ou musulmans, menacent les villes du voisinage. Entre le haut Tigre et TEuphrate, une sorte de principauté kurde est en voie de formation, sous un bey de la tribu des
Millis, nommé Ibrahim, qui agagné dans les massacres le titre de pacha. Depuis six ou sept ans, cet Ibrahimpacha règne entre Alep et Van. Dès 1902, un témoin bien renseigné. — M. H. Lammens, dans les Études, fondées par la Compagnie de Jésus*, — prévoyait que le chemin de fer de Bagdad aurait à compter avec ce seigneur, dont M. Pierre Quillard, dans un numéro de Pro Armenia^, résume la carrière :
Lynch, dans sa traversée de rArménie (1900), eut roccasion de voir travailler Ibrahim-pacha. Le voyageur anglais raconte qu'il arriva, certain jour, à Sheikh-Yahoub, gros village arménien, jadis très prospère, alors presque abandonné ; des garçons déjà pubères et des petites filles de cinq à six ans erraient dans une absolue nudité. Ce village à demi désert regorgeait de soldats installés chez les derniers habitants. Lynch demanda à l'officier ce que faisaient les troupes : u Nous attendons Ibrahim-Pacha », lui fut-il répondu. Â Gop, même réponse : il s'agissait, disait-on, de restituer des biens enlevés aux Arméniens. La réponse sembla un mensonge grossier à l'Anglais averti : il lui parut qu'on attendait plutôt Ibrahim pour une expédition de pillage. Dès ce moment, le chef des Millis était un remarquable pillard.
En 1901, après avoir pillé soixante villages autour de Diarbékir et enlevé les bestiaux par milliers, il menaça de prendre la ville. Deux cents villages furent pillés de même auprès d'Ourfa et de Souroudj. C'est d'alors que date l'essor de sa puissance. En cette année, il remporta sa
1. Études, 5 juin 1902. Cf. Bulletin du Comité de l'Asie française, 1902, p. 127 et 128.
2. Pro Armenia, 20 mai-5 juin 1907. Ce journal, qui, depuis sept ans, n'a pas cessé d'enregistrer tous les quinze jours les nouvelles de Stamboul, d'Anatolie et de Macédoine, est Tune des sources les plus abondantes et les plus sûres touchant la politique et les rêves d'Abd-uI-Hamid.
ut 8ULTAM KT l'iSLAM. m2
première grande victoire sur les Ghammars. Trois mille soldats turcs, commandés par Azamet-Pacha, restèrent d'abord neutres; mais, comme la bataille était douteuse, Ibrahim s'en alla sommer le général du Sultan de faire cause commune avec lui, et ce fut une belle boucherie : les Turcs et les Kurdes étaient armés de bons fusils; les Arabes n'avaient que des lances; plusieurs milliers d'hommes furent tués du côté des Ghammars, les femmes et les filles violées et emmenées en esclavage, le camp entièrement pillé.
Gette collaboration d'Azamet et d'Ibrahim fut sévèrement jugée par les Turcs de Diarbékir : « Nous avons tué les Arméniens; on nous disait qu'ils étaient des ghiaours et qu'ils attaquaient non mosquées; mais ces Arabes étaient nos coreligionnaires, des pâtres inofiTensifs. Pourquoi les a-t-on massacrés? »
A cette question pleine de sens, les bons Turcs eussent trouvé peut-être la réponse en feuilletant les ouvrages du baron Max von Oppenheim. En 1900, quelques mois après la concession du Bagdad allemand, ce diplomate publiait (Berlin, Dietrich Reimer) le second volume de son exploration Vom Mittelmeer zum Persischen Golf. Le premier volume avait traité du Liban et du désert entre Damas et TEuphrate, jusqu'à Deïr-es*Zor. Avec le second volume on entrait dans « l'Ile » ; de Deïr à Nisibis, Fauteur suivait un itinéraire que jamais Européen n'avait osé prendre, tout le long du Khabour et du Gargar, son affluent de gauche ; après Nisibis, il gagnait Mossoul en zigzaguant de chaque côté de la ligne droite que suivra le chemin de fer.
Cette remontée du Khabour lui faisait découvrir
VERS BAGDAD fT LE GOLFE 339
dans « nie » deux régions très distinctes et comme deux paliers également plçits, mais de niveaux différents, que sépare Tescalier du Djebel Singiar et du Djebel Abd-el-Aziz.
Au sud de cet escalier, dont les marches très brusques et assez hautes sont tournées vers le sud, r Entre- Fleuves n'est qu'une badié inculte . Les seuls nomades peuvent et, longtemps encore, seuls pourront y trouver leur vie. Le Khabour, affluent de FEuphrate, est pourtant une rivière constante^ profonde, que jalonnent des ruines assyriennes et romaines, et du Djebel Singiar descendent d'autres rivières, très nombreuses et assez abondantes, dont l'éventail va se réunir dans le lit du Tharthar; mais leurs eaux intermittentes n'atteignent que rarement le confluent avec le Tigre. Personne ne saurait dire si ces terrains calcaires, rongés jusqu'au roc par dix-huit ou vingt siècles de pâtures, retrouveront jamais quelque capacité de production agricole : il semble que deux lignes d'oasis seulement, au long du Khabour et du Tharthar, pourront échelonner, puis rapprocher leurs taches de verdure et, peut-être, un jour, tracer deux lignes de sillons et de dattiers dans les huit ou neuf millions d'hectares de ce mirage blanc.
Mais Tescalier du Singiar et du Djebel Abd-el-Aziz conduit à ' une autre plaine bien garnie de terre végétale, bien pourvue de sources et de ruisseaux. Les deux rivières Balik et Khabour se prêteraient sans grand travail et presque sans frais à de fertili-
santés irrigations : quelques millions de francs et quelques années rendraient à la charrue quatre ou cinq millions d'hectares, si le Bédouin voulait s'en dessaisir. Ayant longtemps étudié cette question des Bédouins, la force et l'organisation des tribus, les tentatives et les maigres résultats de la politique hamidienne, M. von Oppenheim constatait l'impossibilité d'attacher au sol ces sauterelles du désert ; il vantait bien haut la sagesse et la générosité du Sultan, la noblesse et le courage des cheikhs arabes ; mais il terminait par ces mots :
A coup sûr, le Bédouin peut avoir des droits à notre sympathie. Mais on ne saurait méconnaître qu'il est un obstacle à l'utilisation des richesses naturelles et des ressources de la Syrie et de la Mésopotamie : le développement de ces pays, qui s'ouvrent à peine à la vie économique, n'est possible qu'aux dépens de cette victime nécessaire i.
« Der Bedaine zum Opfer fallen musSy le Bédouin doit tomber en victime » pour le succès du Bagdad allemand et de la politique khalifale : M. von Oppenheim, en écrivant cette phrase, ne lui donnait assurément pas le même sens qu*Abd-ul-Hamid.
Mais, imprimée en 1900, elle devenait dès 1901 une règle de conduite pour le Sultan et ses officiers : Ibrahim-pacha et ses Kurdes, lâchés contre les Chammars, étaient chargés de faire plaine nette et de rejeter au sud du Singiar tous les Bédouins qui ne voudraient pas renoncer à la tente.