M. von Oppenheim, II, p
Il semble qu'au bout de six années ce remède apparaisse aux Allemands pire encore que le mal. En juillet 1906, un autre explorateur, le D' Hugo Grothe, allait compléter l'exploration de M. von Oppenheim. Dans la jGazetie de Francfort du 25 avril 1907, le D"" H. Grothe donnait les renseignements que voici * :
En janvier 1907, le D^ Hugo Grothe se rendit de Marach à Ourfa en traversant les montagnes par une température très basse (minima de 15 degrés au-dessous de zéro), qui détruisit beaucoup de bétail appartenant aux Kurdes. Aussitôt franchies les portes des grandes villes, cesse le régime turc proprement dit : selon M. Hugo Grothe, ce régime, à cause de la construction projetée des chemins de fer, doit être, dans l'Asie Occidentale, considéré avec amitié. Hors des villes, commence le domaine des Kurdes et des Arabes nomades ou semi-nomades, et en particulier des Hamidiés, qui exercent sans scrupule le droit du plus fort aussi bien contre les musulmans que contre les chrétiens. Non seulement ils sont rebelles à toute culture ; mais d'année en année les terres labourées, par suite de leurs déprédations, se transforment en steppe et paralysent tout l'esprit d'entreprise et d'industrie des populations aisées d'Ourfa, Diarbékir, Mardine et Mossoul : il en est de même dans la Mésopotamie Orientale, où le trafic fluvial par le Tigre, qui sert depuis des milliers d'années au transport des hommes et des marchandises, dépend le plus souvent du bon plaisir des Arabes et des Kurdes; ils arrêtent aussi bien les flottes primitives d'outrés et de poutres assemblées que les caravanes sur les routes de terre.
Pour le voyageur qui doit rester quelque temps dans le pays, le mieux est de se mettre sous la protection de quelque chef de tribu disposant de forces sérieuses. C'est
1. Je cite la traduction résumée de P. Quillard,qui a paru dans le Pro Armenia du 20 mai-5 juin.
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ce que' fit M. Hugo Grothe. En trente-six heuree de cheval, il traversa le « tschoell », la steppe mésopotamienne. habitée par les seuls nomades, et gagna la tente d'Ibrahimpacha. Ce chef kurde, puissant et intelligent, s'est, par cinq ans de combats, subordonné presque toutes les tribus de la Mésopotamie moyenne et septentrjonale ; ses forces s'opposent à l'invasion des Anézés et des Ghammars : à cause de cela, il est fort bien vu du gouvernement qui ne lui ménage ni ses faveurs ni ses ordres honorifiques. M. Grothe, bien accueilli par Ibrahim, put, avec une passe du chef, gagner le Khabour, qui débite de l'eau même en été, séjourner, à Viran-Chéhir, nouvelle résidence d'Ibrahim, et regagner Ourfa par les pays, riches dans l'antiquité, de la Mygdonie et de TOsroène.
Grâce à la bonne volonté d'Ibrahim-pacha, M. Hugo Grothe put circuler aisément dans toute la région. Il visita la zone si fertile aux temps helléno-romains, qui va de Harran à l'embouchure du Khabour, et la plaine même de Harran que traversera le chemin de fer de Badgad. Cette plaine n'est plus cultivée que [çà et là] : à Ras-el-Aïn, qui comptait 12 000 habitants, une colonie de 700 Tcherkesses est installée. M. Grothe pense que le chemin de fer de Bagdad rendra la vie à ce pays, que se disputent depuis des milliers d'années les nomades et les laboureurs.
Si l'on veut que le fellah (laboureur) s'installe, il faut maintenant que le Kurde disparaisse. Après les Bédouins, tôt ou tard, le Sultan devra « pacifier » ses chers hamidiés^ et M. Pierre Quillard, que douze ans d'études ont familiarisé avec la genèse des massacres, peut, sans être un grand prophète, nous annoncer le proche avenir :
Une renaissance économique est toujours possible dans un pays qui n'a rien perdu de sa richesse virtuelle. La plaine de Harran peut redevenir un grenier de céréales et
d'amples moissons jauniront de nouveau autour des villes qui furent Édesse, Nicephorium et Circesium. Mais, pour qu'un tel miracle se produise, .un complet changement de régime est nécessaire. Les Hamidiés sont capables de faire bon accueil à un voyageur isolé, s'il ne leur paraît pas plus avantageux de le dévaliser. Mais il ne saurait leur convenir qu'avec le chemin de fer une vie régulière et normale s'installe dans les pays qu'ils rançonnent ^et dévastent. Ou bien ils s'opposeront aux travaux de la ligne, et les troupes impériales ne marcheront qu'à contre-cœur contre leurs alliés d'hier; ou bien, travaux faits, l'insécurité restera telle, dans les régions avoisinant la voie ferrée, que tout transit de marchandises sera impossible, faute de matière transportable : les violences des Hamidiés ou des Arabes auront rendu impossible, tantôt les semailles, tantôt la moisson.
Peut-être même la constitution de petits États semiindépendants et la désagrégation de Fempire turc viendrontelles compliquer les choses. Partout, dans le Yémen, en Syrie, en Mésopotamie, même au nord de l'Asie Mineure, apparaissent des chefs puissants et hardis, semblables à Ibrahim-Pacha. Un jour viendra fatalement où ils retourneront contre l'homme d'Yildiz les armes qu'il leur aura fournies.
Les diplomates sont-ils résignés d'avance à de nouvelles tueries? Un massacre de plus n'est pas pour troubler leurs combinaisons : il leur sera facile d'ameuter Topinion européenne contre ces hamidiés^ bourreaux de l'Arménie. Déjà la Porte a sur place les ouvriers du massacre. Entre le Kurde et le Bédouin, elle pousse depuis quelques années une
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ligne de colonies tcherkesses, dont elle a pu apprécier le travail en d'autres provinces de l'empire.
Fuyant le joug de Tlnfidèle après la conquête de leur Circassie par les Russes, voici quarante ou cinquante ans que ces émigrés du Caucase se sont abattus sur les terres du Khalife. On les dispersa d'abord dans les provinces du Danube : ils y firent les « atrocités » bulgares. Après la guerre des Balkans, on les transporta dans certains cantons de l'Asie Mineure qu'ils achevèrent de dépeupler. Peu à peu, on les dirigea vers la Syrie : les plaines d'Alep devinrent intenables aux indigènes^ impraticables aux caravanes. On les rejeta vers les monts et vers le désert; tout le long des chemins de fer en construction, on leur donna des terres dévastées : d'Alep à Damas, de Damas à Khaïfa et Akabah, leurs colonies disséminées occupent aujourd'hui les ruines de fortins ou de villes que les Romains jadis avaient élevés contre les nomades.
Il semble que le Tcherkesse ait enfin trouvé son rôle et sa place : sa brutale vaillance en impose à tous; l'amour de la terre et de la propriété bâtie s'éveille en lui ; il quitte peu à peu sa langue étrangère, son costume de guerre et ses brochettes de cartouches ; il apprend l'arabe et devient un fellah ; autour de ses villages confortables et propres, sous sa protection, s'installent à demeure les petites tribus qui aspiraient à la vie sédentaire, mais dont chaque année les cultures et plantations étaient ravagées par les troupeaux du désert. Les voyageurs, qui
ont récemment visité les pays de Killis et d'Aïntab au nord d'Alep, la vallée du Jourdain et le plateau de Moab autour de la mer Morte, constatent ces résultats : grâce au Tcherkesse, il semble que le Turc puisse un jour posséder une bande de Confins Militaires entre la badié^ qui restera une fournaise de razzias et de combats, et les terres pourvues d'eaux, qui reviendront sous la charrue.
En Syrie, le long des lignes françaises etkhalifales, cet établissement du Tcherkesse s'est accompli avec le minimum de batailles et de meurtres : la locomotive, qui ravitaille le sédentaire et permet à tout instant de concentrer les troupes de police, est contre le nomade une arme irrésistible ; le commerce vient doubler le prix de toutes choses et donner au travail une rémunération régulière que le pillage ou la transhumance n'assurent jamais; Texpérience de ces années dernières semble prouver que Bédouin contre Tcherkesse ne vaut.
En Mésopotamie, sur le tracé du Bagdad, la Porte installe de pareils Confins tcherkesses entre le Kurde et l'Arabe. Mais le Kurde se laissera-t-il faire aussi aisément que les Bédouins? Abandonné à lui-même, peut-être céderait-il à la discipline et, de brigand, se ferait gendarme pour recevoir à nouveau la solde de Stamboul : certaines bandes kurdes, fixées par le gouvernement dans les montagnes entre TEuphrate et la Cilicie, sont devenues des fellahs excellents.
Mais si quelque Puissance, voulant barrer la route aux rails germaniques, juge expédient de fournir
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Ibrahim-pacha de subsides et de manitions, peutêtre lroaTera4-il chez ses congénères du Taurus et de la Perse une armée dont le nombre dépassera toutes les attentes : sur quatre millions de Kurdes, il faut bien compter six cent mille hommes en état de porter les armes; ici la rie de guerrier commence à quinze ans et finit à soixante... Les Puissances ont-elles intérêt à fomenter celte révolte? La continuation des massacres est-elle indispensable, conforme seulement à leurs intérêts les plus certains, les plus grossiers? ou, dans cette région, le Bagdad allemand ne serait-il pas une source de profits pour tout le monde, — et pour Thumanité?
Un grand commerce empruntait ce parcours, au temps où la soie et le coton étaient un monopole de l'Orient : l'Europe achetait alors de Flslam les perses^ les indiennes^ les calicots^ madras et madapolams^ — toutes étoffes dont le nom dit assez la provenance : aucun tissu n'était alors plus vanté que les cotonnades de Mossoul (nous disons encore : mousselines) et les soieries de Bagdad (nous disons encore hagdaquin ou baldaquin). Nisibis, Mardine, Ras-ul-Aîn, Harran, Édesse, toutes les villes de cette haute Mésopotamie avaient des cotonnières dans leurs banlieues et retentissaient du chant des métiers : de Tune à l'autre, le trafic des étoffes entretenait de fréquentes et rapides caravanes. Entre ces tisseurs d'Asie et les consommateurs d'Europe, Alep au rivage du désert fut une sorte de Liverpool, jusqu'au jour où la houille anglaise
et le travail de Manchester ruinèrent ces industries de « rile » qui, dès la fin du xviii* siècle, périclitaient. A. -G. Olivier écrit en 1796 :
On a vu à Alep douze maisons françaises, neuf anglaises, trois italiennes, une hollandaise, dont les régisseurs, au bout de douze ou quinze années de gestion, retournaient dans leur patrie avec une fortune assez considérable. A l'époque de notre Révolution, la place d'Alep avait déjà décliné : les maisons anglaises s'étaient retirées ; il ne restait que deux maisons italiennes et les françaises se trouvaient réduites à neuf. On jugera néam moins de l'importance de ce commerce par celui que les Français y faisaient : celui d'exportation se montait à 2 500 000 francs, et celui d'importation à deux millions. Les articles d'exportation consistaient en toiles écrues d'Antioche, Killis, Mardin, Orfa, Aintab; en bourgs dAlep et de Damas; en chafarcanis ou toiles de coton peintes de Diarbékîr; en galles, coton en laine, coton filé, laines, cuivre, et diverses drogues. Les articles d'importation consistaient en drap de Languedoc, bonnets façon de Tunis, étoffes de Lyon, indigo, sucre, café, étain, plomb, fer, etc. *.
Nous ne pouvons plus escompter Tintarissable fécondité de la cotonnière d'Amérique : le fileur, puis le tisseur yankee commencent d'en absorber toute la récolte. Voici, d'autre part, que les industries japonaise, chinoise et hindoue accaparent peu à peu la récolte de l'Extrême-Orient : l'Europe crée des cotonnières africaines, dont le rendement douteux, la main-d'œuvre grossière, le climat et mille autres désavantages devraient nous détourner. Et nous
1. A.-G. Olivier, Voyage dans VEmpire olhjoman^ IV, p. 181-182.
laissons en friche ces millions d'hectares que, demain, le chemin de fer de Bagdad mettrait à la porte des Échelles de Syrie, dans la dépendance de nos flottes méditerranéennes .
Des pentes du Taurus aux rives du Golfe, la ligne ferrée traversera quelque jour un champ de coton presque continu. Mais au pied du Taurus le marais cilicien et, dans les parages du Golfe, les boues fluentes de rirak demanderont de coûteux et pénibles travaux, drainage, assèchement ou irrigation, fossés, digues et canaux. Dans le nord de « l'Ile », au contraire, il suffirait d'ouvrir les sillons et d'ensemencer. L'eau jaillit presque partout. Ras-ul-Aîn est « la Tête des Sources » : Ibn Hauqual disait que, de cette ville, sortent les eaux de plus de trois cents sources limpides, lesquelles seréunissentpourformerleKhabour; elles étaient environnées d'un grillage de fer pour empêcher d'y tomber. Et la main-d'œuvre est toute proche, une main-d'œuvre experte et patiente, dont l'Europe depuis dix ans se laisse dépouiller au profit de l'Amérique : l'Arménien n'a besoin que de sécurité pour défricher à nouveau ces anciennes dépendances de la Grande Arménie, cette plaine, où le roi Tigrane avait bâti sa capitale de Tigranocerte. Descendus de leyr Taurus, les Arméniens en ont toujours cultivé les dernières pentes et, pour le service du commerce, garni de reposoirs la route de l'Entre-Fleuves.
C'est par eux jadis qu'Alep, entrepôt de l'Occident, communiquait avec Mossoul, bazar de l'Inde et de la Perse. Depuis l'invasion du pays plat par les terribles
Chammars et Anezehs, le timide Arménien n'osait plus emprunter la piste directe Alep-Harran-Nisibis que le rail doit suivre ; mais juste à la lisière des monts, en contournant de loin le domaine des Bédouins, ses caravanes faisaient un grand circuit par Killis, Aïntab, Orfa, Severek, Diarbékir, Mardine et Djeziret. Cette piste était sous la main du Kurde; mais outre que le hocher, avant d'être embrigadé en hamidié, n'opérait qu'isolément et n'attaquait d'ordinaire que les convois mal accompagnés, une sorte de pacte liait chaque Arménien à un Kurde (ju'il appelait son aga; moyennant tribut régulier, l'aga laissait travailler et même protégeait son Arménien.
Aux étapes, des bazars arméniens s'étaient installés, dont les marchands enrichis — quelques milliers de francs font un homme riche en ces terres misérables — possédaient les jardins de la banlieue, achetaient même quelques champs de la périphérie et y installaient comme fermiers des congénères appelés de la montagne. Avant les massacres, la géographie officielle * comptait 10 000 Arméniens autour d'Alep, 2 800 autour de Killis, 4 000 autour d'Aïntab, 4 500 autour d'Orfa, 3800 autour de Séverek, 10000 autour de Diarbékir, 15000 autour de Mardine, 6000 autour de Nisibis, 5000 autour de Djeziret. Ces chiffres ne comprenaient que la population fixée ; ils étaient doublés^ triplés peut-être, par les travailleurs agricoles, qui descendaient chaque année des monts pour les labours