Voir Vital Guinet, Turquie (TAsicy yoI. II
OU la récolte, et par les gens delà route qui circulaient presque sans arrêt de bazar en bazar. Cent mille Arméniens peut-être vivaient sur cette bordure de TArménie propre : leur nombre croissant avec leur richesse, ils semblaient appelés à un grand rôle dans le développement pacifique de l'Asie, car, au delà de Mossoul, leurs relations ou leurs colonies se conti* nuaient jusqu'à Bombay et jusqu'à Bokkara : ils étaient comme les premières piles du pont d'amitié, que la civilisation européenne doit jeter quelque jour, par-dessus la sauvagerie turque, kurde et bédouine, vers la Perse des artistes et des poètes ou, plus loin, vers les civilisations de l'Inde et de la Chine .
Entre Jaunes et Blancs, entre Européens el Extrêmes-Orientaux, tant que les relations ne seront établies que par mer, c'est en vain que les gouvernements signeront des accords ou même des alliances : le commerce maritime n'a jamais établi entre les peuples l'amitié. Les nations se détestent quand elles ne se connaissent que par leurs marins. Il reste toujours du pirate dans le matelot : les plus pacifiques débarquent avec une envie de « faire la bombe », qui ne les dispose ni au respect des coutumes, ni à la compréhension des indigènes; les plus honnêtes, en rembarquant, croient avoir tout arrangé, quand ils paient les assiettes ou les dieux cassés. Et il reste toujours du conquistador dans le capitaine : les plus scrupuleux ne se tiennent obligés envers les terriens qu'à la lettre des contrats. Aux temps de Minephtah
(xiv*^ siècle avant J.-C), les « Peuples de la mer » — c'étaient des gens de Chypre, d'Asie Mineure et de Crète — étaient en exécration aux bonnes gens de r Egypte : aujourd'hui encore, il n'est pas une terre de l'Europe où le populaire ne garde quelque sourde haine de l'Anglais.
Entre rExtrôme-Orient et notre monde occidental, un seul pacte d'amitié durable fut sur le point d'être conclu, aux vi* et vu* siècles de notre ère. Le pays des Fleuves, où n'avait pas encore paru l'Islam, était alors annexé au christianisme; une Église, indépendante de Rome et de Constantinople, réunissait les a Chaldéens » — c'est le nom que ces chrétiens se donnaient et que leurs flls se donnent encore — sous la houlette du « Patriarche de l'Orient » : jaloux de cette indépendance, Grecs et Latins se sont mis d'accord pour accuser les Chaldéens de suivre l'hérésie de Nestorius, et pour les flétrir du nom de Nesioriens,
Les caravanes de ces Nestoriens avaient entrepris le commerce et la conversion de la Perse, de l'Hyrcanie, de la Bactriane, du Turkestan et de la Mongolie. Elles avaient atteint la Grande Muraille et, pour le trafic de la soie, installé des communautés dans les provinces occidentales de la Chine; elles y avaient fait des prosélytes; il y subsiste encore les souvenirs d'une Église nestorienne-chinoise. Une route continue à travers l'Asie s'ouvrait aux hommes de paix et de bonne volonté; les combinaisons d'intérêts, un perpétuel contact, la nécessité de concessions et de ser-
vices réciproques allaient tracer lentement un sillon de concorde entre le christianisme de notre Méditerranée et le bouddhisme de l'Extrême-Orient : qui sait quel Messie ou quel Prophète aurait tenté quelque jour de concilier ces religions, si pareilles en tant de leurs concepts?
Ulslam survint, qui submergea les Chaldéens sans trop les massacrer : les Khalifes de Bagdad témoignèrent même quelque déférence au Patriarche de rOrient. Mais ils n'usèrent de la route et des guides nesto riens que pour la « guerre sainte », pour la dévastation de la Perse et de la Bactriane, pour Tenrôlement et le déchaînement sur le monde asiatique des Turcs et des Mongols. A travers toute la terre habitée, depuis le pied de la Grande Muraille jusqu'aux rives du Sénégal vers l'extrême couchant, le sabre du Khalifat, dépeuplant et nivelant une large zone, rejoignant bout à bout les Gobis mongols, les Koums turcomans, les Kewirs iraniens, les Badiés syriennes et arabiques et les Saharas africains, barra l'Ancien Monde d'une écharpe de déserts {Sahara)^ de steppes (Badié, Kewirs)^ de sables (Koums) et de vides (Go6/s), et l'humanité sédentaire fut coupée en trois tronçons par ce fleuve de nomades où les deux courants arabe et turc venaient alterner : au. nord des déserts, l'Europe chrétienne; à l'est, l'Asie bouddhique ; au sud, l'enfantine Nigritie.
Durant sept ou huit siècles, ce fleuve infranchissable interposa sa violence entre les jeunes civilisations occidentales et les vieilles civilisations de
rExtrême-Orient. Des unes aux autres, c'est à peine si quelques caravanes pouvaient aller et venir, en payant de lourdes rançons aux seigneurs de Tlslam.
Il fallut sept ou huit siècles * (viiF-xvi* siècles de notre ère) avant que nos flottes, contournant TAfrique, pussent retrouver les marchés de Tlnde et de la Chine : à la caravane terrestre, on substitua les longues traversées sur ces routes de la mer que, durant trois siècles encore, l'Europe s'efforça d'aménager et de raccourcir. La besogne est aujourd'hui faite : détroits surveillés et éclairés, Suez coupé, Afrique, Inde et Indo-Chine transformées en colonies, nous régnons sur les mers de l'Ancien Monde. Et nous pensions que cette maîtrise des Océans nous assurerait quelque jour, avec l'exploitation de tous les rivages, la domination de tous les hinterlands. Il y a dix ans à peine, nous faisions encore le rêve d'une humanité réunie sous la thalassocratie des peuples chrétiens. Les victoires du Japon et le réveil de la Chine nous ramènent aujourd'hui à de plus sages pensées.
Nous découvrons que ces Jaunes sont des hommes comme nous, capables des mêmes travaux et des mêmes conquêtes sur la nature et sur les hommes; que leurs civilisations ont longtemps valu mieux que les nôtres et que leurs vertus individuelles et sociales nous seraient encore d'un utile exemple. Nous ne mettons plus le progrès de l'humanité dans la sujétion de ces peuples « inférieurs » à nos caprices de races privilégiées. Nous sentons que la paix et la
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prospérité de l'univers seront chancelantes tant que nous n'étendrons pas aux peuples de toutes couleurs, de toutes langues et de toutes religions le respect de ces droits personnels et nationaux, dont la Révolution a voulu faire la loi de notre Europe.
Avant qu'un si beau rêve transforme Factuelle réalité, il faudra peut-être de grandes guerres encore : il faudra sûrement de grandes routes de paix et d'intérêts communs.
L'ancienne route des Nestoriens apparaît, non comme la plus aisée, ni comme la plus rapide, mais comme la seule praticable ; car les Transsibériens ou les Transasiatiques des Russes, Moscou- Vladivostock, Moscou-Pékin, Moscou-Bombay, ne seront que des chemins de guerre tant que la Russie elle-même ne sera qu'un empire militaire, et combien de siècles faudra-t-il encore pour transformer ces peuples et ces terres russes en des prolongements véritables de l'Europe, en des adeptes du droit nouveau? Si quelque révolution subite venait à dissoudre cet empire du Tsar, durant combien de siècles l'anarchie nomade rendrait-elle aux guerres civiles ces plaines des Scythes, des Cosaques, des Kirghizes, qui furent jusqu'à nos âges un champ de perpétuelles batailles et où, depuis trois siècles à peine, l'autocratie moscovite a du moins imposé la règle de sa police ?
Les Nestoriens ont presque disparu. Les conversions et persécutions musulmanes les avaient entamés. Les cyclones turcomans et mongols les décimèrent et les chassèrent de la plaine aux montagnes,
OÙ depuis quatre cents ans les Kurdes les ont massacrés. C'est à peine s*il reste aujourd'hui quelques milliers de ces chrétiens trop pacifiques, les uns relégués dans les hautes vallées du Zab et conservant leurs rites ancestraux, les autres redescendus au bord du Tigre et jouissant d'une nominale protection de la France depuis qu'ils sont rentrés dans l'obédience de Rome (1662). Ces Chaldéens de la plaine et ces Nestoriens de la montagne (ce sont les deux mots que la langue officielle applique aux adeptes des deux communions) sont aujourd'hui trop peu nombreux pour reprendre l'œuvre des ancêtres ; mais à la fin du xix® siècle les Arméniens semblaient de force à les remplacer.
Déjà les Arméniens de « l'Ile » avaient rétabli la communication entre les grands emporiums de la Petite Arménie sur le golfe de Chypre, Mersina et Alexandrette, et les grands bazars arméniens de la Perse, Tauris, Téhéran et Ispahan. Au delà de la Perse, la protection anglaise convoyait leur caravanes vers les passes de l'Afghanistan. Dans les ports de la Caspienne sur les routes du Khorassan et au long du Transcaspien, leurs congénères, sujets de la Russie, commençaient d'aménager les étapes. Ils arrivaient à ces portes du Turkestan chinois d'où la barbarie turque et mongole s'est jadis déversée sur le monde, où la civilisation européenne revient frapper aujourd'hui et découvre, sous les sables de quinze siècles, les monuments des Grecs d'Alexandre...
Ainsi, du golfe de Chypre au golfe du Petchili, ce
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cheminement de fourmis industrieuses entreprenait de percer toute TAsie : la patience et la souple ingéniosité de cette race, jointes à une sobriété exemplaire, auraient accompli, bien plus vite qu'on ne pense, cette œuvre de géants; derrière ces précurseurs, notre civilisation marchait sans violence et sans meurtres. Car ces Arméniens étaient déjà des nôtres : ils mettaient dans leurs écoles le plus net de leurs gains et, par une heureuse rencontre, les missionnaires catholiques et protestants rivalisaient pour les dresser aux conceptions européennes, tandis que leur Église nationale leur conservait les traditions des aïeux : convertie au christianisme par Grégoire r Illumina teur, T Arménie a gardé son Église « grégorienne ». Ce peuple d'Asiatiques européanisés continuait, par le gros de la nation, la vie d'autrefois, et, par Télite de chaque communauté, prenait le goût des nouveautés occidentales. Sous la ferme discipline du clergé romain, les uns faisaient leur éducation latine à Mossoul, Diarbékir et Alep; mais le protestantisme, prêché par les Américains et protégé par les Anglais, en attirait un bien plus grand nombre dans les écoles anglo-saxonnes d^Aïntab et de Karpout...
Abd-ul-Hamid extermina ces « révolutionnaires » en deux campagnes de massacres (1895-1897) :
M. de Contenson a raconté Teffroyable tuerie d'Orfa; j'ai dit les atrocités dont un consul de France fut le témoin à Diarbékir ^ Depuis dix ans, la condition des