‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 48 sur 71 · Voir la Politique du SulUm · texte numérisé non relu

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Arméniens n'a fait qu'empirer : aux massacres organisés ont succédé les meurtres quotidiens, le pillage, les emprisonnements, la famine. La charité des missionnaires parvient à nourrir quelques-unes des communautés urbaines. Mais, dans les campagnes, personnes et propriétés sont la proie du gendarme et du nomade. Voici les lettres qu'en ces derniers mois ont reçues les comités de secours :

Rharpout, décembre 1906.

L'année qui vient de finir fut pour la population arménienne de notre vilayet de Kharpout une année terrible. Jamais, depuis les massacres, on n'avait vu une lutte aussi acharnée, aussi tenace entre chrétiens et musulmans : les chrétiens pour avoir droit à la vie, et les musulmans pour se débarrasser de ces raïas. Mais nous étions faibles et nous n'avions personne pournous protéger, pasmêmelasilhouette d*un consul*. Il est vrai que la France avait bien voulu nous envoyer, en 1904, un vice-consul; mais, disons-le doucement pour ne pas faire rougir nos amis de là-bas, depuis longtemps il y a un consulat sans consul. Aussi le gouvernement ottoman ne se gêne guère.

Les Turcs ont organisé au début même de 1906 une chasse aux chrétiens, comme pour fêter le dixième anniversaire des vêpres arméniennes, ils ont envoyé par poste, à des notables arméniens, des lettres et journaux compromettants pour les accuser ensuite de propagande révolutionnaire et faire croire aux simples qu'il existait dans le vilayet plus de 500 révolutionnaires prêts à tout. Dès lors, arrestations sans nombre, perquisitions à domicile. Les trois valis, qui se sont succédé dans le courant de l'année, au lieu d'apaiser les esprits, ont excité la haine et la rapa-

1. M. Younp:, consul des États-Unis, n'est qu'un simple agent de commerce.

cité de leurs coreligionnaires, permis la violence et le vol sous toutes ses formes*.

Notre vilayet de Kharpout est, entre tous les vilayets celui où les Arméniens sont le plus instruits, le plus civilisés et où le bien-être est quasi général, grâce au secoure que nos compatriotes d'Amérique envoient périodiquement . Aussi les Turcs ont-ils juré de détruire cet élément dangereux, et ils y arriveront sûrement si Tune des six grandes puissances ne nous envoie pas un consul énergique, un homme qui connaisse nos besoins.

Genève, 25 mars.

Les nouvelles d'Arménie sont de plus en plus alarmantes. La situation est tragique. Les districts de Mouch et Bitlis sont un véritable enfer. Le gouvernement chasse les Arméniens de ces régions et distribue leurs terres aux musulmans émigrés du Caucase. La population arménienne s'est enfuie à Diarbékir, Alep et Erzeroum. Les Turcs enlèvent les jeunes Arméniennes et les islamisent par force. La perception dés impôts est devenue un terrible instrument de torture. Le gouvernement, impuissant à arrêter l'agitation antigouvernementale parmi les Kurdes et les Turcs, veut l'étouffer dans du sang arménien. La crainte est grande du renouvellement des massacres. A bout de forces, les Arméniens s'adressèrent au consul russe d'Erzeroum, pour embrasser l'orthodoxie et obtenir protection ; faute de quoi, ils déclarent être prêts à embrasser l'islamisme. Le village entier de Bakaridj est déjà islamisé. Les consuls européens sont impuissants.

Les Arméniens ne trouvent plus de sûreté que dans Texil : par milliers, depuis douze ans^ ils sont

1 . Le vali actuel n'est que trop fameux par son fanatisme. Rappelé de Diarbékir, il y a quelques années, sur les instances de Tambassadeur de France, il fut envoyé ici comme un présent aux Arméniens.

allés porter en Amérique une main-d'œuvre dressée aux opérations du filage et du tissage. Les États-Unis étaient pourvus de coton, de houille, de machines et de main-d'œuvre grossière; ces Arméniens leur ont fourni les contre-maîtres et chefs d'équipe, qui permettent aujourd'hui à l'usine américaine de faire concurrence à notre industrie. L'Europe, l'Angleterre en particulier, ont-elles intérêt à prolonger ce mouvement? Dans « l'Ile » ces travailleurs rouvriraient les sillons d'autrefois, relèveraient les ruines et nous rendraient un marché jadis prospère? Du Taurus, où ils sont dépouillés par le Kurde de leurs villages et de leurs champs, des milliers d'Arméniens accourraient tout le long de la ligne, dans la plaine abandonnée, du jour où ils pourraient escompter la protection d'une police européenne ou, seulement, le lointain contrôle d'une puissance intéressée à la prospérité du pays.

De la situation présente, c'est l'Angleterre surtout qui fait les frais : plus l'Asie ottomane s'appauvrit, plus les affaires anglaises y diminuent. Les anciens clients de Manchester n'achètent plus que camelote allemande ou italienne. Le consul anglais à Erzeroum écrit en 1905 et répète en 1906 :

Le seul changement notable dans le commerce de cette année est Textraordinaire accroissement des importations allemandes et italiennes. La cotonnade anglaise a subi un déchet de 25 p. 100. Mais personne n'attendait une hausse globale de 20 p. 400, ni que cette différence de 45 p. 100 sur Tannée 1903 fût au profit de rAllemagne et de l'Italie.

300 000 livres sterling (7,5 millions de francs) sont la moyenne annuelle des importations d'étoffes de notre marché : il y a quelques années, ces 300000 livres étaient entièrement dépensées dans le Royaume Uni; aujourd'hui, pour commencer f l'Allemagne et l'Italie nous en prennent un tiers ^

Et le consul s'efForce de rassurer ses nationaux sur les risques de ce trafic : « Les représentants des maisons anglaises devraient faire le voyage...; les difficultés du voyage ne sont pas aussi grandes qu'on le dit... ; le Kurde est d'ordinaire fort accueillant pour les étrangers...; le temps, de mai à octobre, est généralement beau...; la région est intéressante...; le paysage par endroits est splendide. » L* Anglais a toujours pensé que le moindre bout de rail ferait mieux son affaire : si Manchester veut reprendre ses clients arméniens, qui ont compté parmi ses meilleurs et qui ne demandent qu'à lui revenir, la diplomatie de Londres aurait grand tort de continuer son obstruction intransigeante. Ici encore, Tentreprise germanique servirait d'abord les intérêts de l'Angleterre.

Les grandes tribus bédouines rejetées au désert, les beys kurdes ramenés sous la crainte ou enrôlés comme gendarmes, le Tcherkesse lancé comme éclaireur et pionnier, l'Arménien rendu à son champ et à sa caravane, tout le pays remis en culture par les petites tribus déjà mi-sédentaires et par le Kocher

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