‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 52 sur 71 · Vital Cuinet, Turquie d* Asie, 11, p · texte numérisé non relu

Vital Cuinet, Turquie d* Asie, 11, p

2. Edrisi, trad. Jaubert, II, p. 140. Cf. M. von Oppenbeim, op, laud,y II, p. 150 et suivantes.

depuis quarante ans s'y fixer. Abd-ul-Hamid a même décidé quelques familles des Chammars à y planter leurs tentes à demeure. Le voisinage des villes a toujours pour effet d'émietter les tribus, d'en détacher les moins turbulents ou les plus faibles et de créer dans les banlieues une zone de reposoirs où le Bédouin, qui s'en vient au bazar, prend l'habitude de demeurer. Entre la badié et le pays sédentaire, cette zone peu à peu se peuple et se pacifie; la marée du désert y jette chaque année quelques écumes ou quelques alluvions. Les Allemands qui, par l'intermédiaire de M. von Oppenheim, sont entrés en rapports avec les grands cheikhs, espèrent que, sitôt ouverte, leur ligne sera bordée de gros villages, de céréales . de vignobles et d'arbres fruitiers ; deux millions d'hectares sont susceptibles de cultures; on n'y compte aujourd'hui que cent cinquante mille habitants groupés en huit ou neuf villes et bourgs.

Mossoul :. 65 000 habitants; 50000 musulmans; 10000 chrétiens de tous rites; 30000 Israélites; 2 000 Yézidis, Chabaks, etc; 29 mosquées, 13 églises, 135 moulins. Mossoul, port du Tigre et pont des caravanes, Mossoul, remplaçante de Ninive qui se dressait de l'autre côté du fleuve, n'est plus que l'ombre d'elle-même \ Elle fut jadis Tune des places fortes et l'un des marchés où venaient se débattre les affaires

1. On trouvera une description détaillée dans M. von Oppenheim, op. laud,^ II, p. 169 et suivantes.

du monde. Sa route fluviale lui amenait les marchands et les armées du nord; les routes terrestres y confluaient du sud, de Test et de Touest : dans tout Tunivers, on chercherait une place ayant vu tant de batailles et tant d'échanges entre les humanités les plus lointaines. Les fouilles des Français et des Anglais ont ressuscité Ninive et peuplé nos musées de ces monuments formidables où, pour glorifier les plus sauvages exploits, une poigne de géants semble avoir modelé des blocs de rocher. Le rail des Allemands ressuscitera Mossoul et les ingénieurs de Guillaume II pourront quelque jour transcrire Tinscription de Sennachérib : « J'ai reconstruit les voies anciennes, élargi les rues étroites, fait de la ville entière une cité resplendissante comme le soleil. » Dans cette Asie antérieure, Ninive et Mossoul furent à ce carrefour de routes ce que, dans notre Europe, Paris ou Francfort peuvent être aujourd'hui.

A travers le Taurus arménien, les rois de Ninive montaient déjà vers les lacs et les fraîches vallées de Van. A travers le Djabal iranien, qui sait quelles armées de Scythes et de Mèdes suivirent durant soixante ou quatre-vingts siècles les mômes sentiers que plus tard les Mongols de Tamerlan et les Persans de Nadir Chah? Le Tigre offre aux radeaux un rapide chemin : sur ce fleuve de la Flèche, quand ne soufflent pas les rafales de vent contraire, passagers et marchandises filent à travers les roches, les ruines de ponts et de digues et les bandes de voleurs. Les basreliefs assyriens nous montrent déjà, descendant au

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fil du courant, les planchers d'arbres et d'outrés, qui viennent encore aujourd'hui de Diarbékir et coulent vers Bagdad. M. de Cholet descend ainsi de Diarbékir à Mossoul et de Mossoul à Bagdad :

Pour quitter Diarbékir et descendre le Tigre, nous faisons construire un'kélek, sorte de grand radeau porté par des outres en peau de mouton, avec une maisonnette de cinq mètres de long sur quatre de large ; comme ces dimensions, inusitées, paraît-il, ne sont pas du goût des ouvriers et que les portes de la ville sont trop étroites pour laisser passer cette habitation sommaire, nous sommes contraints d'y faire travailler en dehors des murailles; malgré l'inintelligence et la paresse des gens qui la construisent, nous constatons, le 24 février, que tout sera prêt pour le lendemain et que nous pourrons commencer notre descente vers Mossoul et Bagdad. Nous surveillons nos derniers préparatifs d'embarquement, puis, quand tout est paré, que nos hommes et nos provisions sont à bord, détachant la corde de branchages qui nous retient, nous nous laissons emporter par le courant rapide. Nous passons comme une flèche, tout en tournoyant vivement, sous le pont par lequel nous sommes arrivés, et, peu d'instants après, Diarbékir, grâce aux nombreux coudes du fleuve, a déjà disparu.

Dans le kélek qui nous emporte, n'entre ni un clou ni un morceau de chanvre ; il se compose exclusivement de trois cent cinquante outres sur lesquelles repose un léger clayonnage de branchages retenus par des lianes et des roseaux. Notre maisonnette, occupant la majeure partie de sa superficie, se trouve maintenue par son propre poids et celui de nos bagages.

La routine est telle dans ces pays que, depuis des milliers d'années, rien n'y a été changé. Déjà les premiers Assyriens se servaient de radeaux pareils aux nôtres; on les voit reproduits dans les bas-reliefs de Kouyoundjik, de Khorsabad et de Nimroud, tels qu'ils sont encore aujour-

d'hui, avec leurs outres jointives, leur mince plancher, leur cargaison peu élevée et également répartie jusque sur les bords, et les deux rames immenses, formées de minces planchettes encastrées normalement entre deux troncs d'arbres.

Ce radeau carré, dirigé seulement par ces deux grandes rames qui font aussi Toffice de gouvernail, ne nous semble pas très maniable, et dans les nombreux rapides, au travers des rochers, ainsi que parmi les tourbillons et les remous que la crue produit en tous sens, nous ne nous trouvons que médiocrement en confiance. Cependant à la longue nous constatons que nos kélekdjis connaissent bien leur affaire, qu'ils nous mènent dans les bons passages et que, malgré que nous tournions parfois sur nous-mêmes comme une toupie, ils restent toujours assez maîtres de leur kélek pour le bien conduire dans les endroits difficiles. Leur méthode de navigation est d'ailleurs fort simple : se maintenir constamment au plus fort du courant, sûrs que de cette façon ils se trouveront toujours là où l'eau sera le plus profonde et qu'ils ne courront pas le risque de s'échouer.

La membrure du radeau craque et gémit de partout, mais les assemblages des outres et du tablier, exclusivement faits cependant avec des lianes et des roseaux, présentent tant de souplesse que le tout se plie, se contourne, se maintient toujours exactement à la surface de l'eau et ne se disjoint jamais.

De Diarbékir à Bischeri, le Tigre méandre dans une plaine d'alluvions, un ancien lac comblé, dont les eaux se sont écoulées par une longue, profonde et tortueuse gorge du Tor Abdin. Puis, de Bischeri à Djeziret, durant cent cinquante kilomètres, c'est dans cette fissure une série de cascades et de tourbillons entre de hautes falaises, dont les eaux d'hiver balaient jusqu'aux rebords, dont les eaux d'été ne lèchent que le pied : le fleuve sauvage bondit parmi

les roches qa'il entraîne : « Uallure du kelek devient effrayante; c'est à peine si noos ayons le temps de distinguer au-dessus des beiges les hameaux kurdes dont toute la population se presse sur les terrasses des maisons pour nous Toir passer. «» Diarbékir est à 600 mètres d^altitude; Djeziret nest plus qu'à 300 mètres environ. A Djeziret, on débouche soudain dans la plaine tropicale et, sortant de Fhiver montagneux, on tombe en plein été^ parmi les fleurs et les oranges. Plié et replié sur lui-même, le Tigre d'une allure moins violente se promène parmi les coteaux, où dorment les ruines de villes assyriennes : des Kurdes et des Nestoriens sédentaires y cultivent à l'automne des champs que, la moisson faite, ils abandonnent pour leurs habitations d'été sur les montagnes du pourtour; ce bassin de Djeziret à Mossoul, encadré de monts et de collines, est durant la saison chaude une terrible bouiUoire.

Il y a de très belles forets de chênes autour de Djeziret ; la cueillette des noix de galle est très abondante; les abeilles, qui doDueut un miel fort estimé et une cire odoriférante, se creusent des habitations souterraines dans le mont Kiaveh. Les plaines des environs, bien arrosées et bien cultivées, donnent de belles récoltes de céréales, de légumes et de fruits... A 45 kilomètres à Test de Djeziret, \ à Harpot près de Nabravan, il existe un dépôt houiller, dit-on, très riche. On avait commencé à l'exploiter et quelques chargements ayaient été expédiés par le Tigre jusqu'à Bagdad, pour Tapprovisionnement des bateaux à vapeur; cette exploitation a été suspendue à cause du manque de route entre la mine et le Tigre *.

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