Vital Cainet, Turquie dAsie, U, p
Longtemps TAngleterre a semblé prendre le plus vif intérêt à cette région* et aux populations nestoriennes, que les missionnaires protestants avaient entrepris de défendre contre les séductions de Rome. Tandis que les dominicains de Mossoul s'efforçaient de ramener ces hérétiques-schismatiques aux dogmes et à l'obédience catholiques, les Anglo-Américains voulaient retrouver dans les rites de cette primitive Église une justification de leur Réforme, un témoignage contre les innovations et perversions papistes. Ces pieux montagnards ont longtemps espéré un secours de Londres. Tant qu'une ligne ferrée ne les mettra pas au contact de nos flottes, je ne vois pas que leur condition puisse être améliorée : les diplomates anglais devraient relire les chapitres émouvants où Layard décrit leur atroce misère.
Au-dessous de Mossoul, le fleuve, plus profond, est grossi de grandes rivières, — les deux Zabs et TAdhem-meri que lui envoie le Djabal iranien :
Nous sommes de nouveau emportés par le cours impétueux. Le maudit vent nous assaille h peine sortis' de la ville et nous sommes obligés de nous arrêter après une heure et demie de marche.
Nous ne sommes pas plus tôt endormis qu'un vacarme horrible nous réveille : nos hommes crient à tue-tête et les pierres pleuvent sur notre maisonnette. Ce sont des voleurs qui, portés sur des outres, ont accosté le radeau et sont impudemment montés à bord pour nous détrousser. Aperçus par les veilleurs, ils se sont mutuellement distribué quelques coups de bâton et ont prestement sauté à terre pendant que leurs camarades restés sur le rivage nous assail-
laient h coups de pierres pour détourner notre attention des fugitifs.
Ce n'est là qu'un prélude de ce qui nous attendait. Le lendemain soir, nous apprenons que de célèbres bandits, les Hamavends, sont dans lepays et que les nombreux postes de cavalerie que nous avons entrevus pendant la journée sur les bords du Tigre sont placés de la sorte pour les empêcher de franchir le fleuve : une centaine de Hamavends nous guettent depuis trois jours.
Ces Hamavends sont des brigands redoutables que l'autorité ne peut parvenir à dompter et contre lesquels on a déjà fait de nombreuses expéditions avec le concours de l'armée. D'une cruauté sans pareille, aussi impitoyables pour les musulmans que pour les chrétiens, ils n'épargnent personne. Ils sont peu nombreux, mais supérieurement armés de fusils à tir rapide qu'ils ont pris ou achetés aux troupes envoyées contre eux. Vers les quatre heures de l'après-midi, nous apercevons tout à coup, à un coude du fleuve, une troupe nombreuse de cavaliers qui semblent garder le passage. Ils ont choisi leur endroit à merveille. Le Tigre, resserré dans la gorge que ses eaux se sont creusée au travers du Djebel-Hamrin, fait deux coudes brusques et à angle droit; ils les commandent facilement de leurs feux croisés, et maintenant ils s'avancent sur la berge à notre rencontre. Nous distinguons à merveille leurs longs burnous noirs sur lesquels se détachent leurs armes. Nous pouvons contempler par avance le sort qui nous est destiné. A peine arrivés à hauteur des brigands, des kéleks qui nous précèdent sont accueillis par une grêle de balles ; un tournant les dérobe bientôt à notre vue, mais nous apercevons les bandits qui les suivent en leur envoyant de nombreux coups de feu. Quelques moments après, tout bruit cesse : les kélekdjis sont tués et les radeaux conquis. Bientôt ce sera notre tour. Mais le danger n'est pas encore immédiat : nous avons abordé sur un îlot, et le courant des eaux est si violent qu'il faudrait longtemps pour remonter un kélek jusqu'à sa hauteur et pouvoir y débarquer. Ce ne sont cependant que quelques instants de gagnés, car en pré-
sence de notre petit nombre (nous sommes six en tout qui soyons armés), qui nous dit que les soixante et quinze brigands ne vont pas traverser le fleuve avec des outres, à la mode du pays, et venir nous attaquer?
Peu à peu néanmoins la nuit arrive ; à sept heures, il fait sombre et un puissant orage qui monte de l'ouest va nous donner Tombre protectrice de ses nuées; mais hélas! en même temps que lui s*élève un vent violent qui rend toute navigation impossible et les éclairs qui sillonnent le ciel en tous sens permettent à chaque instant à nos adversaires de surveiller nos agissements. A ce moment, notre position est à peu près désespérée, car, si nous sommes attaqués, le vent nous maintenant fixés à la rive, tout départ du kélek devient impossible et nous ne pourrons que nous faire tuer sur place. Nous passons de la sorte trois mortelles heures.
Enfin la pluie commence à tomber; elle abat le vent et fait cesser les éclairs, et, vers onze heures du soir, par une averse torrentielle, notre radeau est détaché de la rive, pris peu à peu par le courant et entraîné bientôt rapidement à la surface du fleuve. Pas un bruit, pas un geste qui pourrait nous trahir, chacun retient sa respiration, nous avons plus de six cents mètres à faire entre les postes ennemis; arriverons-nous à les franchir et ensuite, si nous sommes surpris, combien durera la poursuite?
La Providence nous favorise, car elle envoie à ce moment une telle pluie que c'est à peine si nous pouvons distinguer les rives. Progressivement le courant nous emporte : bientôt nous voici devant le premier poste ; un cheval des Hamavends nous sent et hennit au passage, mais personne ne bouge ; deux cents mètres plus loin, nous butons sur un banc de sable et le kélek hésite quelques instants avant de reprendre sa marche ; le courant plus fort l'emporte enfin et nous amène devant le deuxième poste. Nous distinguons, malgré l'averse, les kéleks capturés dans la journée qui sont attachés à la rive, à côté d'eux les vedettes et leurs chevaux; deux d'entre* eux se battent, une vedette crie, mais personne ne nous a vus.
Quelques minutes après, les bandits, se méfiant de quelque chose, agitent leurs torches et essayent vainement d'éclairer le fleuve ; heureusement nous sommes déjà cinq cents mètres plus bas, et bientôt, tout étant rentré dans l'obscurité, nous continuons notre route sans bruit*.
De Mossoul à Tekrit, ces gorges du Djebel Hamrin sont les plus commodes à l'embuscade; mais toute la rive droite du fleuve est surplombée de collines qui s'avancent en promontoires abrupts jusqu'au milieu des eaux, et mille obstacles naturels ou artificiels, — ruines de fortifications et de digues, indiscernables des bancs de rochers — barrent le lit. Les Hamavends sont les plus redoutables des pirates que l'on ait à éviter; mais les Bédouins qui tiennent la rive droite, comme les Kurdes qui tiennent la rive gauche, sont tout prêts à devenir naufrageurs si le kelek subit quelque avarie ou si l'équipage fait mauvaise garde. Dans le fleuve lui-môme, une population amphibie circule, nageant des journées entières sur une outre gonflée, poursuivant les bateliers ou tâchant de les surprendre la nuit : sur les bas-reliefs assyriens, on peut voir déjà ces bandes de voleurs ; une police fut nécessaire aux empereurs de Ninive pour leur mettre en mains cette route fluviale. Ajoutez que les courants de la « Flèche », si commodes pour la descente, sont un empêchement absolu à toute remontée. Les keleks qui arrivent à Bagdad sont dépecés, leurs arbres vendus, et les kelekedjis rentrent chez eux par