Turquie d'Asie, II, p
lares. Les Allemands ont-Ds étndié soigneusement le parcours? ils Tondraient rester sur la rive droite, sur la rire de Mossonl et de Bagdad, afin d'économiser deux grands ponts, Fnn à la sortie de Mossoul, l'autre à l'entrée de Bagdad ; mais ont-ils calculé les tunnels, tranchées, remblais et travaux innombrables que rendra nécessaires la continuelle alternance de collines accores el de plainettes inondées? Cette rive du Tigre est fort mal connue, il est vrai : une exploration scientifique a toujours été impossible par le mauvais vouloir ou Fhostilité ouverte des Bédouins. On croit cependant que la section Mossoul-Tekrit, qui, sur la carte, semble n'offrir que des difficultés médiocres, pourrait bien réserver de coûteuses surprises : les archéologues du moins se réjouiront de tous les coups de pioche dans ces terres pavées de ruines assyriennes.
La section de Tekrit à Bagdad est au contraire en terrain plat; bout à bout, tout droit, les rails n'auront qu'à être posés sur le ballast, que les keleks amèneront par le Tigre. Cette section présente néanmoins deux aspects tout différents; entre Tekrit et Samara, le pays est un désert presque complet, une table dénudée et blanche de terrains calcaires, imprégnés de sel; entre Samara et Bagdad, commence l'Irak, l'ancienne Chaldée, la Terre Noire, As-Sawad, la nappe d'alluvions et sa palmeraie. On entre en pays nouveau, dans la quatrième des zones qu'Olivier distinguait et décrivait avec tant de justesse dans ce pays des Fleuves.
La première étant constituée par les hautes montagnes où les Fleuves ont leur cours supérieur, la seconde comprendrait la haute plaine entre les SV et 35' degrés, la Mésopotamie proprement dite, toutes les sections de notre chemin de fer Hiérapolis-Mossoul-Tekrit. La troisième zone, dit Olivier, « s'étend jusqu'au 33* degré 40 minutes, c'est-à-dire qu'elle finit à quelques lieues au nord de Bagdad; les Anglais la' placent en Arabie, sans doute à cause de la quantité des terres qui sont les mêmes que celles du nord-est de TArabie; cette partie de la Mésopotamie n'est susceptible d'aucune culture, si ce n'est dans les vallées que le Tigre et TEuphrate se sont creusées pour asseoir leur lit ; on ne voit partout que terres grisâtres et blanchâtres; le gypse s'y montre partout à un ou deux pieds de profondeur; le bitume n'y est pas rare non plus; la population se réduit à deux ou trois villages situés sur le Tigre et à quelques hordes peu nombreuses d'Arabes, qui parcourent en hiver ces plaines et y trouvent pour leurs troupeaux un pâturage, sinon abondant^ du moins savoureux; ils s'approchent, l'été, des fleuves ou des lieux élevés de la seconde zone. » La quatrième zone enfin, «. qui commence à sept ou huit lieues au nord de Bagdad, au 30* degré 50 minutes, est une terre d'alluvions, qui sont toutes un produit des fleuves et ne diffèrent que fort peu des terres basses de l'Egypte ».
Politiquement aussi, on entre en pays nouveau. Londres a toujours considéré que Bagdad était comme le port extrême du golfe Persique et que jus-
qu'à Bagdad s'étendait la sphère d'influence anglaise, le « Golfe anglais ». Voici donc pour les Allemands un grand problème à résoudre : comment concilier leurs ambitions avec les droits et prétentions de l'Angleterre? De l'Euphrate àMossoul, on ne voit pas quelle objection raisonnable la diplomatie européenne peut opposer à leurs désirs ; mais à partir de Mossoul déjà, les Anglais et les Russes ont des droits ou de grands intérêts à défendre.
A partir de Mossoul, en effet, si la ligne principale ne peut, en pacifiant et repeuplant le pays, que bénéficier au commerce de toutes les puissances, il est deux embranchements que le firmstn concède ou promet aux Allemands et qui mettraient sous leur contrôle deux entrées de la Perse : les embranchements vers Erbil et Khanikhine.
Erbil , l'ancienne Arbèles, que la victoire d'Alexandre a rendu célèbre, tient les passes de l'Azerbeidjan, de l'ancienne Atropatène, de l'isthme montagneux qui sépare la plaine des Fleuves et la Caspienne. A travers les vallons et les chaînes du Kurdistan actuel, cette route mettrait les marchés d'Ourmiah et de Tauris, les ports d'As tara et de Recht à quelques journées de Mossoul et du rail allemand : la Russie, pour se réserver à soi seule cette province persane de l'Azerbeidjan, limitrophe de sa Transcaucasie, a soigneusement fermé ses lignes ferrées et ses routes au transit international; brusquement, cet embranchement d'Erbil amènerait aux frontières persanes
les chargements débarqués à Mersina; au lieu de dépendre pour son ravitaillement des ports russes de la mer Noire, cette Perse occidentale passerait à la clientèle des bazars syriens et des échelles méditerranéennes; et que Ton juge des conséquences politiques d'une mer Caspienne reliée au reste du monde par d'autres voies que les terres russes, — cette Caspienne que la Russie considère depuis deux cents ans comme un lac moscovite.
Au sud d'Ërbil, Khanikhine tient les passes de la « route du Khorassan », que les géographes arabes ont rendue fameuse : de Bagdad à Bokkara par Hamadan, Nichapour et Merv, Tinvasion, puis les caravanes khalifales la suivirent durant six cents ans. Dès l'antiquité, cette route d'Ecbatane eut une influence décisive sur les destinées de la Médie et de riran. Jusqu'à nous, cette route de Kirmanchah a servi aux relations de la Perse occidentale et septentrionale avec le reste du monde musulman et avec les entrepositaires anglais de Bagdad. L'embranchement de Khanikine porterait la menace turco-allemande juste aux bords de cette sphère d'influence russe que les accords anglo-russes viennent de proclamer dans la Perse du nord. Les Turcs, depuis trois ans, sont déjà occupés à empiéter sur la frontière turco-persane par une série de lentes usurpations et de chicanes. Les Allemands ont fondé en Perse des établissements de crédit qui pourront ruiner toute Toeuvre de la pénétration russe.
Dans leurs négociations au sujet de la Perse, la
Russie et l'Angleterre ont dû prendre quelques précautions contre ces projets, bien que les accords publiés ne fassent pas mention de ces routes turcopersanes. On dit aussi que Pétersbourg et Berlin ont échangé là-dessus quelques paroles formelles et peutêtre des signatures : pour le moment, Berlin s'engagerait à laisser dormir ses droits à ces embranchements. Il sera difficile néanmoins que les Allemands négligent toujours ces deux concessions. Pour couvrir les déficits des premières années et amortir une partie de leur capital, ils ont avec juste raison escompté les revenus de cette région pétrolifère :
C'est dans le sandjak de Chérizor que l'on trouve le plus grand nombre de mines de soufre, de naphte et de matières bitumineuses. Ces matières se rassemblent dans des puits larges et profonds, creusés à cet effet. Le naphte, liquide et gras comme de Thuile, coule à travers les fissures des rochers et se réunit dans des réservoirs. On le tire de là dans des seaux de cuir ; ,on le met dans des outres et on le transporte dans les contrées avoisinantes pour l'usage des habitants. Quand les ouvriers veulent donner une récréation aux voyageurs de passage, ils jettent une allumette dans un de ces puits, et aussitôt s'élève à une hauteur considérable une flamme d'un rouge obscur au milieu d*un épais nuage de fumée noire.
On croirait lire une page de quelque géographe arabe ou grec : les historiens d'Alexandre nous racontent que, de son temps, ces puits et ruisseaux de naphte ne servaient pas à un autre usage ; sur sa route d'Arbèles à Babylone, le héros rencontra un (orrent auquel les indigènes avaient mis le feu « pour
célébrer son passage »... C'est pourtant à un financier contemporain^ Vital Cuinet, que j'emprunte cette description.
Tout le long du Djebal iranien, depuis Erbil jusqu'au Golfe, le pétrole suinte ou sourd en vingt endroits :
Depuis notre départ de Mossoul, — écrivait G. -A. Olivier en 1804, — nous n'avons plus été éclairés que par le pétrole. On forme pour cela de grosses mèches de coton, que Ton met, avec ce bitume coulant, dans un vase de terre à bec L'odeur que cette lumière répand serait insupportable dans une chambre, si on n'avait l'attention de pratiquer au mur une espèce de cheminée afin que la fumée et l'odeur puissent sortir. On forme, avec de la bouse de vache et de la paille hachée, des gâteaux que l'on trempe dans le bitume : ils servent à s'éclairer dans les cours et à cuire les aliments dans les cuisines. On fait aussi des flambeaux avec du vieux linge fortement imbibé de pétrole, pour s'éclairer dans les rues ^
Les Anglais ont étudié depuis longtemps les gîtes pétrolifères qui vont, sur un sillon rectiligne, de Kerkouk jusqu'à Chouster* : ce sillon aurait cinq ou six cents kilomètres de long ; en quatre ou cinq points déjà, Kerkouk, Tous-Chourmati, Kifri, Mendeli, etc., il suffirait de recueillir les produits qui sourdent. Presque partout, l'exploitation — au dire de ces prospecteurs — serait aussi facile et rémunératrice que celle des champs de Bakou et de Pensylvanie. La finance internationale se tourne déjà
i. G.-A. Olivier, Voyage dans l'empire othoman^ IV, p. 301. 2. Cf. F. R. Maunsell, Geographical Journal^ IX, p. 528.
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vers cette entreprise, que pétroliers russes et américains s'efforceront d'annexer ou d'empêcher...
Ici, comme en beaucoup d'autres affaires, la finance saura-t-elle concilier les rivalités des diplomates? Jusqu'à Bagdad, en somme, cette conciliation est aisée, et si le « Bagdad allemand » ne voulait aller que jusque-là, l'opposition anglaise finirait par tomber d'elle-même : tout calculateur sans préjugé serait bien forcé de reconnaître que les projets germaniques, loin d'exclure le bénéfice d'autrui, ne feront au contraire que le rendre possible. Mais à Bagdad, on entre dans le pays maritime, qui dépend de l'Inde, de l'Angleterre.
Le delta chaldéen, Tlrak des Arabes, n'est qu'une dépendance du golfe Persique, une terre de création récente, presque actuelle, que les apports des Fleuves construisent aux dépens de la mer et que les eaux recouvrent encore aux deux tiers :
Le pays entre Bagdad et Koufa est couvert d'une infinité de villages et de campagnes arrosées par des cours d'eau dérivés de TEuphrate, notamment par le Sar-sar, qui est navigable. Le Nahr-el-Malik est [un autre canal] très considérable sur les bords duquel est une jolie ville bien peuplée, dont les environs sont couverts de palmiers et d'autres arbres. Les eaux de TEuphrate se répandent dans la contrée de Koufa et vont se perdre dans les marais.... L'excédent des eaux forme de nombreuses flaques, auprès desquelles sont des villages et des domaines ^
De Bagdad à Korna, — quatre cents kilomètres à vol d'oiseau, sept ou huit cents kilomètres en suivant les courbes des rives, — les Deux Fleuves restent distincts, parfois même très éloignés l'un de l'autre.