‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 58 sur 71 · Edrisi, trad. Jaubert, I, p · texte numérisé non relu

Edrisi, trad. Jaubert, I, p

été inventé. Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannès se replongeait dans la mer et demeurait la nuit entière sous les flots, car il était amphibie. Il écrivit sur l'origine des choses et de la civilisation un livre qu'il remit aux hommes *.

Les bouches du Chatt-el-Arab font de ce delta une dépendance de Tocéan Indien. La richesse de ce pays, aux siècles de civilisation et de paix, est liée à la prospérité de l'Asie tropicale, dont le commerce et les inventions viennent débarquer au fond du Golfe et remonter le long des Fleuves. Aux siècles de guerre et de décadence, la misère et les razzias lui tombent des montagnes de la Perse ou des déserts de TArabie : alors, sous les coups du Kurde ou du Bédouin, cette Chaldée savante et pacifique devient un Irak dévasté, tiraillé entre les deux barbaries arabe et iranienne, tout grouillant de pirates et de brigands, de bandes terrestres et aquatiques.

Aujourd'hui, des gouverneurs et des préfets turcs, les deux valis de Bagdad et de Bassorah et leurs cinq ou six moutessarifs^ président à ce gâchage de la terre et des eaux, des peuples et des plantes : ils ont Tappui de garnisons dont la bravoure est incontestable, dont la discipline et Tarniement ont été réformés par les officiers de Guillaume II; mais que peuvent ces gros Turcs en bottes, ces fantassins et artilleurs, contre les barques ou les chevaux du désert et du fleuve? Après quatre cents ans de con-

1. Bérose, fragment IX; cf. G. Maspero, Histoire ancienne des Peuples de VOrientf I, p. 546.

quête (Soliman le Magnifique entra à Bagdad en 1535), cette province ottomane est aussi rebelle qu'au premier jour : quelques années de navigation y mettraient Tordre avec la fortune, si les gens de la mer avaient la liberté de reprendre la tâche du vieil Oannès.

La géographie officielle estime à 270 000 kilomètres carrés — la moitié de la France entière — Tétendue de ces deux vilayets de Bagdad et de Bassorah. Mais, à son vilayet de Bassorah, le Turc a annexé la province d'El Ahsa, les Sables (environ 50 000 kilomètres carrés), qui est partie intégrante de TArabie propi'e et non de l'Irak chaldéen. Les deux vilayeîs comprennent en outre sur leur façade de l'ouest une lisière d'autres sables presque inhabitables, qui sont la continuation du désert arabique et du désert syrien : de ce chef, il faudrait déduire 50 ou 60000 kilomètres carrés. Otez encore sur la façade du nord une dizaine de mille kilomètres, que les steppes calcaires de la Mésopotamie blanche recouvrent et que les troupeaux de nomades semblent avoir rongé jusqu'à la craie. Otez pareillement sur la façade de l'est une longue et assez large bande de rocs, de vallées pierreuses, de déjections torrentielles et de monts abrupts, les revers ou les contreforts du plateau persan : soit 20 ou 30000 kilomètres encore. Restent au minimum les 130 000 ou 140 000 kilomètres carrés — le quart de la France entière — d'une plaine unie, sans une colline naturelle, sans un rocher, sans le moindre galet, où les civilisations de l'antiquité et du

moyen âge, n'usant pour leurs édifices que de terre délayée, puis séchée ou cuite, s'en allaient chercher les pierres de leurs statues dans les monts iraniens et arabiques, jusqu'au Taurus et jusqu'au Sinaï.

De cette plaine immense, dont la seule Asie tropicale pourrait nous offrir quelques équivalents, les eaux coulantes ou croupissantes réclameront toujours un ou deux millions d'hectares ; mais la Terre Noire, l'humus arable et fécond, recouvre près de 100 000 kilomètres carrés, dix millions d'hectares* : il est fNrobable que les Chaldéens, deux et trois mille ans avant notre ère, connurent un champ de cette superficie, où le grain semé rendait 200 pour un ; les Arabes, au temps des grands Khalifes et de leurs ministres Barmécides, vers les ix" et x* siècles de notre ère, le cultivèrent à nouveau ; aujourd'hui les Fleuves et leurs inondations, et leurs bras vifs ou morts, et les canaux obstrués, et les digues éboulantes le réduisent des trois quarts peut-être.

Un Anglais, sir William Willcocks, qu'une longue pratique de l'Inde et de l'Egypte a renseigné sur les entreprises d'irrigation, estime que sans grands travaux, par le seul nettoyage et entretien des canaux d'autrefois, on reconquerrait 5 600000 hectares*. Au taux du Bengale, ce delta devrait nourrir 10 ou 11 millions d'habitants; au taux de la Basse Egypte,

1. Voir la discussion de H. Wagner, Die UeberschàUung der Anbauflàche Babyloniens, dans les Nachrichte de Tacadémie de Gottingen, 1902, p. 294.

2. W. Willcocks, The Irrigation of Mesopotomia^ Le Caire^ 1905,

20 ou 25 millions. Ajoutez, sur les revers du plateau iranien et les confins des déserts arabique et syrien, 6 ou 7 raillions d'autres hectares que Tirrigation des Fleuves ne saurait atteindre, mais que le forage de puits ou la régularisation de torrents rendraient à la charrue et qui nourriraient 5 ou 6 millions d'hommes. En tout, ces douze millions d'hectares devraient au minimum avoir vingt millions d'habitants (c'est la densité moyenne de la plaine du Pô, sous un ciel et sur une terre moins favorables au pullulement de la vie) : les statistiques les plus optimistes n'en peuvent trouver qu'un million et demi*.

Le climat a ses rigueurs : les vents étouffants du sud et les bises cinglantes du nord jettent sur cette plaine un été et un hiver également durs; pendant l'été, surtout, il est des semaines où l'homme doit se terrer à l'ombre, dans le? caves de ses villes ou les sous-sols de ses huttes. Mais les montagnes de l'Iran offriraient des refuges et des sanatoriaj du jour où quelque voie ferrée mettrait leurs cluses profondes et fraîches à la porte des villes. Un autre désavantage est l'absence de matériaux solides dans cet océan de boues : notre civilisation a besoin de pierres pour ses constructions et sa voirie. Mais les keleks du Tigre et les embranchements ferrés vers les monts amèneraient presque sans frais tous les matériaux nécessaires; et les forêts du Taurus compenseraient

1 . U n'existe aucun renseignement digne de foi : on est obligé de s'en tenir aux appréciations de Vital Guinet, Turquie (TAsie, III.

le déboisement de ces millions d'hectares où le seul palmier dresse ses grêles colonnades.

Rizière, cotonnière, champ de céréales, pour le ravitaillement de Tlnde famélique ou de nos usines affamées de coton, cette Chaldée devrait avoir le même rôle économique que TArgentine et les Etats- Unis. Ce n'est aujourd'hui qu'un pâturage et une palmeraie, tachetés de quelques orges, envahis de brousse, de roselières et de maquis : récemment encore le lion, le tigre, la hyène, l'autruche et l'onagre y foisonnaient, sans parler des loups, renards, chacals, hérons et loutres.

Les lions, auxquels les Arabes de la tribu des Monteûks surtout faisaient une chasse continuelle ne font plus que de rares apparitions. Autrefois, il n'était point de fille de cheikh qui ne refusât un prétendant jusqu'à ce qu'il eût tué un lion en sa présence. Le fiancé devait inviter sa fiancée à le suivre en compagnie de deux ou trois témoins. Arrivé dans un endroit propice au combat projeté, le fiancé seul pénétrait plus avant, en criant les défis les plus insultants aux lions. Lorsque, attiré par le bruit, un lion sortait de sa retraite, le jeune Arabe courait au devant de lui, lui plongeait au fond du gosier sa main gauche que protégeaient, comme une sorte d'armure, deux mains d'acier refermées sur la sienne et enveloppées d'un feutre épais; en même temps, de sa main droite armée d'un poignard, il ouvrait le ventre du lion. S'il manquait son coup, il était presque infailliblement dévoré, mais le plus souvent il était vainqueur*.

Ce texte pourrait servir de commentaire à tel document cunéiforme d'il y a cinq mille ans. Le Bédouin

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