Vital Cuinet, Turquie d*A$ie, III, p
a refait du pays de Babylone une terre sauvage, un coin de monde préhistorique, oii Thomme vit sous le bon plaisir des bêtes et des plantes. Plus qu'à rhomme, cette plaine appartient à 16 ou 18 millions de dattiers, à 3 millions et demi de moutons, à un demi-million de buffles, bœufs et vaches, à quelque 400 mille chevaux et ânes et quelque 200 mille chameaux, — en tout 5 à 6 millions d'animaux domestiques, sur un pâturage qui est le quadruple ou le quintuple de l'étendue que nous laissons en France à notre troupeau de 17 millions de moutons, de 15 millions de bêtes à cornes, de 3 millions et demi de chevaux et ânes, de 9 millions de porcs et chèvres. Même pour le seul régime pastoral, les trois quarts de ce pays demeurent inexploités : l'Arabe nomade, depuis des siècles, y promène sa paresse et ses fantaisies destructrices.
Tout est arabe en cet Irak Arabi : avant l'Islam, des princes arabes avaient déjà conquis et assimilé les riverains de TEuphrate, l'ancienne Babylonie; l'Islam non seulement annexa à son Arabie les parages du Tigre, l'ancienne Parthie de Ctésiphon, où le Khalifat installa sa capitale de Bagdad, mais encore il transforma en Arahislan les parages de la Kerkha et du Kharoun, qui avaient été l'ancienne Susiane et qui sont aujourd'hui une province de la Perse, — un Arabisian néanmoins, un pays des Arabes, disent les Persans eux-mêmes. Depuis l'Islam, les transhumances annuelles, les guerres, famines et révolutions religieuses de l'Arabie et, de siècle en siècle, les
exodes de tribus onl jeté sur les Fleuves leurs vagues de nomades incessamment renouvelées. Ce que sont les Chammars et les Anezehs dans « Tlle », sur TEuphrate et le Tigre moyens, les Montefîks, Beni- Laams, Chazails, Sobeids, etc., le sont dans Tlrak, sur les deux Fleuves et sur le Chatt-el-Arab. Un tiers dans les villes ; un sixième dans les huttes des champs et des jardins : Tautre moitié sous la tente du pâturage ou dans les barques du marais : douze à quinze cent mille Arabes campent çà et là pour quelques journées, pour quelques saisons ou pour la vie entière. Ils subissent ou tolèrent parmi eux une trentaine de mille fonctionnaires et soldats turcs, kurdes et albanais, 12 à 15 000 chrétiens de tous rites et de toutes races, Arméniens, Chaldéens, Syriens, Grecs, catholiques, protestants, orthodoxes, sabéens, et une soixantaine de mille Juifs.
Les nécessités inéluctables du commerce le plus élémentaire imposent, seules, quelques groupements de la population en des places d'échanges, qui toujours furent fréquentées.
Sur le Chatt-el-Arab, au point jusqu'où remontent la marée et la navigation maritime, Bassorah subsiste, mais combien déchue! Aux premiers siècles de Fhégire, la Bassorah des Mille et une Nuits était une sorte de New-York ou de Hambourg, plus importante même que nos ports les plus « mondiaux » d'aujourd'hui. L'Extrême-Orient, la Malaisie, l'Inde et l'Afï^ique orientale n'avaient pas d'autre intermé-^
diaire avec l'Islam et FOccident. Sur la « mer de Bassorah », les vaisseaux faisaient la navette, apportant les épices, soieries, parfums, orfèvreries et denrées merveilleuses de l'Inde et de la Chine. Jusqu'à la découverte du Cap de Bonne-Espérance, Bassorah garda cette richesse : l'apparition des vaisseaux européens dans les eaux de l'Asie tropicale commença de la ruiner; puis, la conquête turque (1535) et les sièges que, durant deux cents ans, elle eut à soutenir contre les Persans ou les Bédouins, et les rébellions des Janissaires et des pachas, avec les répressions qui s'ensuivaient, la dépeuplèrent presque entièrement; enfin, ce qu'elle avait gardé du transit entre la Méditerranée et l'océan Indien lui fut enlevé par le canal de Suez. Aujourd'hui Bassorah n'est plus qu'une échelle du golfe Persique, l'échelle de Bagdad et de la basse plaine des Fleuves. Il lui reste trente mille habitants peut-être et ses affaires dépendent presque entièrement des maîtres de l'Inde, des « thallassocrates » du Golfe et de l'océan Indien, des Anglais.
Il y a deux ou trois années encore, l'Inde seule et les Anglais achetaient à Bassorah les dattes, fruits, céréales, riz, opium, laines et cuirs que la batellerie de l'Irak amenait dans ses entrepôts, et les seuls vapeurs anglais, avec les voiliers indigènes, emportaient ces chargements. Les cinq articles, qui chiffrent le plus à l'exportation de ce pays, ne pouvaient avoir qu'une clientèle anglaise : les laines, les dattes et les orges à Londres le riz à Bombay, l'opium à Hong-
Kong. L'argent indien et Tor anglais étaient les seules monnaies non discutées. Les cotonnades de Manchester et le charbon gallois régnaient sur la place. Le consul anglais — le seul consul européen à Bassorah — donnait en 1897 les chiflres suivants * :
Mouvement du Port de Bassorah.