‹ Le sultan, l'islam et les puissancesChapitre 64 sur 71 · La Politique orientale de Napoléon^ p · texte numérisé non relu

La Politique orientale de Napoléon^ p

instructions secrètes de Napoléon, reçut les sommes nécessaires à son entreprise et vint s'établir à Alep...

Ces instructions secrètes — au dire de Lamartine — auraient été les suivantes :

1® Partir de Paris* pour Alep; 2® y chercher un Arabe dévoué et se l'attacher comme drogman; 3° se perfectionner dans sa langue; 4" aller à Palmyre; 5® pénétrer parmi les Bédouins; 6* en connaître tous les chefs et gagner leur amitié, les réunir tous dans une même cause; 8° leur faire rompre tout pacte avec les Osmanlis ; 9® reconnaître tout le désert, les haltes, les endroits où se trouvent de Teau et des pâturages jusqu'aux frontières de Tlnde î 10" revenir en Europe sain et sauf.

Durant sept années, M. de Lascaris aurait, point par point, suivi et rempli ses instructions. 11 n'aurait échoué que sur le dixième point, car il ne serait rentré à Alep que pour apprendre la chute de son héros, et « ce coup imprévu lui fut mortel; il passa en Egypte et mourut au Caire, seul, inconnu, abandonné, laissant ses notes pour unique héritage; on dit que le consul anglais recueillit ces précieux documents, qui pouvaient devenir si nuisibles- à son gouvernement, et qu'ils furent détruits ou envoyés à Londres ». Heureusement le jeune drogman.

Fatallah Sayeghir, aurait pris quelques notes quotidiennes : c'est le Récit que le drogman de Lamartine, M. Mazolier, lui aurait procuré et traduit.

Longtemps, on a voulu voir dans le « Bécit de Fatallah » une invention de poète. Il me paraît que Lamartine a embelli la forme et, parfois, brodé sur le

fond. Mais, quand on a lu les ouvrages publiés en ces dernières années seulement, il me semble impossible de douter que le poète eut à sa disposition une relation authentique, une description fidèle de cette vie bédouine et de ces déserts arabe et syrien que personne en Europe ne connaissait alors. Le « Bécit de Fatallah » n'est pas une fiction : il doit reprendre sa place parmi les documents historiques et géographiques; durant les premières années du xix" siècle, un M. de Lascaris dut entreprendre pour le compte de Tempereur Napoléon ce que, durant les dernières, M. von Oppenheim vient d'accomplir pour le compte de l'empereur Guillaume, vom Mittelmeer zum persischem Golf,

Dès la fin du xvii® siècle, les Anglais surveillaient ces routes musulmanes de Tlnde : leurs explorateurs et agents commerciaux circulaient dans le golfe Arabique; leur compagnie des Indes installait des comptoirs et des agents dans le golfe Persique et jusqu'à Bagdad, tandis que leurs consuls d'Alep et de Bassorah faisaient bonne garde aux deux bouts de la route terrestre. Le même A. -G. Olivier nous a raconté déjà quel zèle mettait le consul anglais d'Alep à couper aux voyageurs français la route de Mossoul ou de Bagdad :

La Compagnie anglaise des Indes n'avait jamais eu d'agent public à Bagdad jusqu'à l'époque de la guerre d'Egypte; avant ce temps, un simple Arménien, proposé par le consul anglais de Bassorah, gérait à Bagdad les affaires de la Compagnie et était chargé du soin de trans-

mettre ses dépêches. Ce ne fut qu'en 1798 que Ton vit arriver à Bagdad... Cet homme s'est rendu également odieux aux Européens établis à Bagdad et au gouvernement du pays; il a dû s'estimer heureux de se soustraire, par une retraite précipitée et clandestine, au ressentiment de ce gouvernement, auquel il avait donné tant et de si justes sujets de plaintes, — dit la Description du Pachalik de Bagdady par M***, publiée à Paris en 1809.

Tant que dura la Compagnie des Indes, elle entretint à Bagdad une agence, avec une garde de cipayes; elle n'y envoyait que de « véritables Anglais et des hommes d'une capacité reconnue », auxquels elle assurait, outre un gros traitement, un bénéfice sur les affaires et un budget de dépenses secrètes. Le consul anglais, qui succéda à cet agent, a conservé tous ces avantages, son palais, sa garde, son entourage de clients et d'espions* : au cours du xix* siècle, ce consul de Bagdad, comme son collègue d'Alep, est intervenu quotidiennement dans les affaires politiques, surtout dans les incessantes querelles entre fonctionnaires turcs et cheikhs bédouins ; souvent il a eu autant et plus de pouvoir que les valis de Sa Hautesse....

A la fin du xviip siècle, tout le commerce de Bagdad passait déjà entre les mains des Anglais, les Français lâchant les positions qu'ils avaient acquises sur cette place, quand la moitié de l'Inde était sous leur domination^. Bagdad fournissait à l'Inde anglaise

1. Cf. Lady A. Blunt, Bédouin Tribes of EuphrateSy I, p. 188; M. von Oppenheim, II, p. 252-54.

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